Passé tragique, musique grunge et verres soufflés à Seattle

Le site de l’Exposition universelle de 1962 a été transformé en un grand parc où trône la célèbre «Space Needle».
Photo: Gabriel Anctil Le site de l’Exposition universelle de 1962 a été transformé en un grand parc où trône la célèbre «Space Needle».

Ayant pénétré dans l’explosive et chaotique période de l’adolescence aux sons des rageuses guitares de Nirvana, Alice in Chains, Soundgarden, Pearl Jam et autres groupes de musique originaires de Seattle, je m’attendais, nostalgique, en visitant l’endroit pour la première fois, à y retrouver des traces de la révolution grunge qu’elle a déclenchée au début des années 1990. Quelle ne fut pas ma déception !

Les rebelles habillés de chemises à carreaux de l’époque portent désormais des complets et se sont transformés en riches propriétaires de start-up. Leur ville, qui chantait jadis le désespoir et la révolte d’une génération, est devenue l’une des capitales technologiques du XXIe siècle et l’épicentre d’une seconde Silicon Valley en pleine expansion. Cette soudaine richesse a eu comme conséquence de faire exploser le coût de la vie et le prix des loyers. Difficile, dans ce contexte, de continuer à hurler des appels à la révolution, surtout quand votre ville et sa région profitent largement de la présence des sièges sociaux de Microsoft, Amazon, Costco, Expedia et Starbucks.

Photo: Gabriel Anctil Entrée de l'International District, qui regroupe les quartiers chinois, vietnamien et japonais.

La « cité émeraude » possède tout de même encore quelques quartiers rebelles et bohèmes, tels Fremont et Ballard, excentrés, où survit toujours l’état d’esprit alternatif et antisystème qui a régné sur Seattle jusque dans les premières années du nouveau millénaire. Mais le secteur le plus intéressant de la ville est peut-être celui de l’International District, qui regroupe le quartier chinois, le quartier vietnamien et surtout le quartier japonais, à l’histoire passionnante et plus que centenaire, où s’est écrite l’une des pages les plus sombres de l’histoire des États-Unis.

Des camps de concentration

La plus grande ville de l’État de Washington, dont la population métropolitaine dépasse les 3,5 millions d’habitants, a été fondée en 1851. Grâce à sa proximité géographique avec l’Asie, elle a reçu ses premiers immigrants japonais dès les années 1880. Ceux-ci y étaient attirés par une abondance d’emplois dans les secteurs forestier et ferroviaire.

La communauté nipponne naissante a alors commencé à se regrouper au sud du centre-ville, où l’on retrouve, dès 1900, des commerces typiques du pays du Soleil levant : salons de thé, barbiers, hôtels, cabinets de médecine traditionnelle, restaurants, épiceries et bains japonais. Des journaux, des temples, un théâtre présentant des spectacles et des combats de sumo viendront enrichir la vie culturelle de la dynamique communauté, qui atteindra les 8500 citoyens au début des années 1930.

Mais la paisible vie de ces immigrants asiatiques explosera en même temps que les bombes nipponnes sur Pearl Harbor, le 7 décembre 1941. Les États-Unis déclareront alors la guerre à l’Allemagne, à l’Italie et au Japon. Deux mois plus tard, le 19 février 1942, le décret présidentiel 9066 de F.D. Roosevelt élargit le pouvoir des militaires, qui peuvent désormais déplacer et emprisonner toute personne soupçonnée de représenter un danger pour la nation.

Environ 120 000 personnes d’origine japonaise, vivant principalement dans les villes de la côte ouest, dont un grand nombre étaient nées sur le territoire américain, prendront le chemin, sans procès ni accusations, de camps de prisonniers, où ils passeront le restant de la Seconde Guerre mondiale. Leur seule faute : posséder des origines culturelles suspectes.

À Seattle, c’est la presque totalité de la communauté qui fut internée dans des camps, dont 7000 à Minidoka, dans l’Idaho. Leurs logements, commerces et institutions resteront fermés jusqu’à leur retour, après la guerre.

Ayant survécu à cette effroyable épreuve, la minorité d’origine nipponne de la ville a continué d’habiter pendant des décennies le quartier historique de Nihonmachi (ou Japantown). Cette communauté regroupe désormais plus de 20 000 personnes éparpillées dans la grande région de Seattle. Ceux-ci convergent toujours vers l’International District pour se sustenter dans l’un des délicieux restaurants de sushis ou de type izakaya (bistrot japonais) qui s’y trouvent, pour faire leur épicerie à l’immense Uwajimaya, ayant pignon sur rue depuis 1946, ou pour bouquiner à la librairie Kinokuniya, qui possède une impressionnante variété de bandes dessinées et de mangas.

Mais pour véritablement plonger dans la tumultueuse histoire de Japantown, un arrêt au Wing Luke Museum of the Asian Pacific American s’impose. Vous pourrez y visiter une exposition et même suivre une visite guidée du quartier, qui vous fera mieux comprendre son riche passé.

Rock désespéré et parc inspirant

Le Seattle Center est un autre incontournable d’une visite de la plus populeuse ville du Pacific Northwest. Le site de l’Exposition universelle de 1962 a été transformé en un grand parc où trône la célèbre Space Needle, autour de laquelle sont concentrés plusieurs musées. Le plus spectaculaire de ceux-ci est certainement le EMP Museum, dessiné par l’architecte Frank Gehry et inauguré en 2000. Il se consacre à la culture populaire dans toutes ses formes (télévision, films de genre, musique, jeux vidéo…). Une des expositions en cours, Nirvana : Taking Punk to the Masses, retrace la carrière d’un des groupes les plus influents des dernières décennies. Celle-ci explique également comment le mouvement grunge est né dans cette région alors négligée des États-Unis, avant de devenir immensément populaire dans l’ensemble de la planète.

 
Photo: Gabriel Anctil Les jardins du Chihuly Garden and Glass détiennent la plus grande concentration d’œuvres au monde de Dale Chihuly, maître consacré du verre soufflé, aux créations saisissantes d’onirisme.

Un autre musée inspirant est celui du Chihuly Garden and Glass, qui présente la plus grande concentration d’œuvres au monde de Dale Chihuly, maître consacré du verre soufflé, originaire de la petite ville de Tacoma, située à 50 km de là. Les jardins du musée, où l’artiste a créé de véritables univers à l’aide de ses verres multicolores, sont saisissants d’onirisme et de créativité.

Photo: Gabriel Anctil

Finalement, pour terminer la journée en beauté, il vous faudra absolument vous rendre au Gas Works Park, qui offre un point de vue privilégié sur le lac Union et le centre-ville de Seattle. Superbe espace vert, il a conservé les tours de raffineries rouillées occupées jadis par la Seattle Gas Company, ajoutant ainsi une touche industrielle au parc. Les Seattleois s’y rassemblent pour y observer le coucher du soleil, qui appose délicatement ses chaudes couleurs sur les gratte-ciel et les nombreuses grues de la ville. Ceux-ci se fondent alors peu à peu dans l’obscurité envahissante, avant de répliquer en allumant leurs milliers de petites lumières électriques, rappelant ainsi aux rêveurs et aux utopistes que l’économie mondialisée ne s’arrête jamais de rouler, de jour comme de nuit, en Amérique comme en Asie.

Plongée dans l’âge d’or

Pour avoir une meilleure impression de ce à quoi pouvait ressembler l’âge d’or de Japantown, il est possible de dormir dans l’une des 85 chambres du Panama Hotel, situé en plein coeur du quartier. Bâti en 1910 par le premier architecte japonais de Seattle, Sabro Ozasa, ce bâtiment fut d’une grande importance pour la communauté nipponne. Il a abrité un dentiste, un tailleur, une salle de billard, une librairie, un fleuriste, un restaurant de sushis ainsi qu’un bain japonais. Une maison de thé encore en fonction, occupant le rez-de-chaussée de l’édifice, accueille aujourd’hui un petit musée qui montre, à l’aide d’objets et de photos, à quoi pouvait ressembler le quartier japonais avant les arrestations massives de 1942.


Toujours plus de gommes

Amusante excentricité de Seattle, le Market Theater Gum Wall vaut le détour. Il doit son existence à des employés du Market Theater qui ont commencé à coller leurs gommes sur un mur de briques à l’extérieur du théâtre, au début des années 1990. Le phénomène s’est propagé, si bien qu’aujourd’hui, des couches et des couches de gommes à mâcher tapissent la ruelle entière.