Joal, berceau de la négritude senghorienne

Le village de Fadiouth, l’île aux coquillages. Un territoire chrétien entièrement recouvert de coquillages où s’érige l’unique cimetière terrestre où dorment les âmes de trois cultes: islam, christianisme et animisme.
Photo: Babacar Sonko Le village de Fadiouth, l’île aux coquillages. Un territoire chrétien entièrement recouvert de coquillages où s’érige l’unique cimetière terrestre où dorment les âmes de trois cultes: islam, christianisme et animisme.

S’il est un homme pour qui sa condition « nègre » est jubilation, Léopold Sédar Senghor incarne cet être dans toutes ses dimensions. Celui qui se définissait « nègre moralement et intellectuellement métissé de Français » ouvrit les yeux en 1906 à Joal, à un peu plus d’une centaine de kilomètres au sud de Dakar, sur la côte.

Homme de lettres et d’État disparu en 2001, il balisa la prime démocratie postcolonialiste du Sénégal en 1960, sans s’éloigner de son don poétique. Jusqu’à 17 ans, l’enfant issu d’une lignée de 41 exprime à travers son tendre poème Joal sa nature originelle, les prémices de sa négritude intime.

Foyer animiste

Joal ! Je me rappelle. Je me rappelle les signares à l’ombre verte des vérandas. En déambulant sous un soleil de plomb vers la maison natale de Senghor, devenue musée, il semble que flâne encore sa silhouette. Poser les pieds dans la cour avant, sur un chemin graveleux, en direction de la verte véranda, émeut.

Photo: Babacar Sonkoe À l’arrière de la maison familiale des Senghor s’élève l’arbre fétiche du Sénégal, un baobab vieux de 500 ans.

Étienne Guiranne Dieng, rieur conservateur du lieu miraculeusement préservé depuis 1850, accueille les curieux et relate l’histoire d’une généalogie de 2200 âmes. Une odyssée humaine en soi dont le prologue s’écrit à partir de l’imposante figure paternelle de Basile Diogoye Senghor et ses cinq femmes. Un père « phénomène » que Léopold désigne dans sa prose du titre de lion.

« Sa force vient de son père. De sa naissance à sa mort, partout où il passera, Léopold sera toujours premier : premier Noir agrégé en grammaire française en 1935, premier Noir à l’Académie française en 1983 — précédant Dany Laferrière — et premier Africain à démissionner en plein mandat, en 1980. Cela est un don qu’il a toujours su cultiver », louange l’homme encyclopédie.

Je me rappelle les voix païennes rythmant le Tantum Ergo, et les processions et les palmes et les arcs de triomphe. À l’arrière de la maison s’élève l’arbre fétiche du Sénégal, un baobab vieux de 500 ans. Dans la culture sérère de sa souche paternelle, l’enfant Senghor assiste à des rituels animistes, à des offrandes d’alcool, de crème de mil et de lait versés pour recueillir des vertus mystiques. L’une des clés de compréhension de la devise même du Sénégal — « Un peuple, un but, une foi » — que le conservateur attribue à la dimension sociospirituelle de la teranga (hospitalité).

Dans l’esprit de Senghor, les forces animistes constituent le lien, la foi de cette mosaïque humaine

« Le Sénégal est l’un des rares pays africains où ont toujours cohabité les 10 % de chrétiens et 90 % de musulmans. Dans l’esprit de Senghor, les forces animistes constituent le liant, la foi de cette mosaïque humaine », soutient-il, en rappelant que tout Africain reste profondément animiste, malgré les religions monothéistes imposées. D’ailleurs, l’un des points idéologiques de la négritude se définit ainsi, dans la langue de Senghor : « Une seule religion en Afrique : non pas intégriste mais intégrale, on voue un culte aux morts… »

Néologisme nègre

La réflexion de Senghor pour parvenir à l’édification juste du concept de négritude surpassera son microcosme. Un autre jeune homme martiniquais cherche, lui aussi, une voix libératrice à sa condition d’assimilé colonial. Dans les années 1930, Aimé Césaire et Léopold Sedar Senghor sont tous deux étudiants à Paris et fondent, avec d’autres acolytes de la diaspora, L’étudiant noir, une revue laboratoire d’où émergera le premier souffle du mouvement.

« Pour asseoir une révolution efficace, notre révolution, il nous fallait d’abord nous débarrasser de nos vêtements d’emprunt — ceux de l’assimilation — et affirmer notre être, c’est-à-dire notre négritude. Cependant, la négritude, même définie comme l’ensemble des valeurs culturelles de l’Afrique noire, ne pouvait nous offrir que le début de la solution de notre problème, non la solution elle-même », envisage Léopold. Ces années folles, avant l’indépendance du continent africain, qui portent le pas de Joséphine Baker, et louangent les formes artistiques jusqu’au bout du pinceau de Picasso et de Chagall, annoncent bel et bien l’éclosion attendue.

Royaume d’enfance

Je me rappelle les festins funèbres fumants du sang des troupeaux égorgés, du bruit des querelles, des rhapsodies des griots. Nul pèlerinage sur les traces de Senghor ne peut se dévier d’un lieu mythique insulaire : le village de Fadiouth, l’île aux coquillages. Un territoire chrétien entièrement recouvert de coquillages où s’érige l’unique cimetière terrestre où dorment les âmes de trois cultes : islam, christianisme et animisme.

Petit, auréolé de l’empreinte de premier président du Sénégal, de 1960 à 1980, Léopold Sedar Senghor entretiendra un lien ombilical avec l’endroit et ses habitants, son chef coutumier. La préservation du patrimoine de l’île lui tient à coeur et il n’hésitera pas à investir pour un projet de construction de pont pour faciliter les transports et désenclaver l’île jusqu’à la terre ferme de Joal.

Photo: Babacar Sonkoe Marie Sarr, 85 ans, amie de longue date de la famille Senghor, raconte de sa voix grave et douce, des souvenirs de l’enfant chéri de Joal-Fadiouth.

Dans ce labyrinthe de bouts de route s’échouant souvent en cul-de-sac sur des maisons en bouts de tôles et de pierres, réside une femme, amie de longue date de la famille Senghor. Marie Sarr, 85 ans, concocte son fameux riz au poisson et raconte, de sa voix solennelle grave et douce, un souvenir de l’enfant chéri de Joal-Fadiouth.

« Il passait ses vacances sur l’île, où il retrouvait ses porte-bonheur, tels que cette calebasse sur laquelle il s’amusait à frapper pour créer une rythmique », exprime-t-elle, en caressant le fameux objet…

Combien ça coûte?

Le transport : Traverser les 120 kilomètres séparant Dakar de la contrée de Senghor s’avère l’expédition tout indiquée pour sympathiser et économiser dans la formule des voitures dites 7 places. Un prototype de guimbardes typiquement sénégalaises comptant autant de sièges, pour maximiser les déplacements à prix ridicules.

Hébergement : À l’auberge Le Djembé, sise à même le sable blanchâtre, à vol d’oiseau de la maison Senghor, la Séné-Gauloise Élisabeth manie l’art de l’accueil et de la bonne table dans une formule familiale. Elle admire et adhère à l’esprit de tolérance de Joal-Fadiouth. Des voyageurs de partout, même du Japon et d’Amérique du Sud, séjournent dans son espace de quatre bungalows. Sur les murs des chambres, des toiles de l’artiste Lodia s’accrochent aux parois en guise de toile. Chambre pour deux à partir de 13 500 FCFA (30 $).

Quoi manger ? Sur l’île aux coquillages, une joyeuse colonie porcine circule « en toute grâce » depuis des siècles. Ici, on a l’habitude de les cuisiner au gril, pour combler les appétits des carnivores. Les pescétariens trouveront leur compte avec l’offre généreuse de poissons dont la lotte frite aux épices et les fruits de mer.