Istanbul, entre passé et modernité

La Mosquée bleue vue de Sainte-Sophie
Photo: Gabriel Anctil La Mosquée bleue vue de Sainte-Sophie

Mégapole de plus de 15 millions d’habitants, Istanbul est un formidable creuset de cultures et d’influences. Capitale des empires byzantin (395-1453) et ottoman (1453-1923) pendant plus d’un millénaire et demi, l’ancienne Byzance, puis Constantinople, possède une histoire d’une grande richesse, qui s’affiche aux quatre coins de la ville.

Cependant, le centre culturel et économique de la Turquie est beaucoup plus qu’un gigantesque musée. Il incarne également un monde en constant changement, écartelé entre religion et laïcité, entre conservatisme et modernité, entre l’Europe et le Moyen-Orient. Incursion dans cette cité unique qui déstabilise, fascine et ensorcelle ses visiteurs depuis la nuit des temps.

Église, mosquée et musée

La place Sultanahmet est assurément un bon point de départ pour tenter de comprendre l’importance qu’a eue Istanbul au fil des siècles. Peu de lieux sur la planète exhibent une telle concentration de merveilles architecturales. S’y font face, à quelques minutes de distance à pied, Sainte-Sophieet la Mosquée bleue, qui symbolisent chacune une période glorieuse de cette ville, située de chaque côté du détroit du Bosphore.

Inaugurée par l’empereur Justinien en 537, la basilique Sainte-Sophie devait incarner la grandeur de l’Empire byzantin qui contrôlait, à son apogée, un vaste territoire qui s’étendait autour de la mer Méditerranée du sud de l’Espagne jusqu’en Afrique du Nord. Représentant la plus imposante église du monde chrétien lors de son achèvement, elle fut richement décorée de mosaïques dorées, dont certaines ont traversé le temps et sont encore observables aujourd’hui.

Photo: Gabriel Anctil L’intérieur de la basilique Sainte-Sophie

Converti en mosquée en 1453 à la suite de la prise de Constantinople par les Ottomans, le lieu de culte fut transformé en musée en 1934 sous les ordres de Mustafa Kemal, le président et fondateur de la Turquie moderne. Grand promoteur d’un État laïque et occidentalisé, celui-ci désirait désacraliser l’édifice et ouvrir ses portes aux visiteurs du monde entier.

Grâce à Kemal, le touriste d’aujourd’hui peut s’immerger dans un espace partagé par différentes religions, comme si les époques y avaient été superposées. Ainsi, d’imposants disques noirs affichant en arabe les noms d’Allah, de Mahomet et de différents califes occupent les hauteurs de l’ancienne mosquée, alors que des portraits de Jésus, des saints et des apôtres, parfois partiellement effacés par l’usure du temps, ornent ses murs. S’en dégage une forte impression de se trouver dans l’épicentre de deux empires dont la puissance et l’influence ont façonné une bonne partie du monde pendant plus de quinze siècles.

En face, à l’autre extrémité d’un sympathique parc, la Mosquée bleue impressionne avec ses six minarets et ses nombreuses coupoles argentées. Érigée entre 1609 et 1616 par le sultan Ahmet 1er, elle a conservé sa vocation première. Ses cinq appels par jour à la prière continuent ainsi de se faire entendre à travers Istanbul, rythmant la vie de millions de Stambouliotes.

À l’intérieur, les céramiques multicolores, les motifs floraux et les arabesques virevoltantes enjolivent les murs et les dômes, jusqu’à étourdir le visiteur qui ne s’attendait peut-être pas à y trouver une telle richesse artistique. Les strates de lumière s’échappant des vitraux tachettent le sol tapissé où les prieurs agenouillés, orientés vers La Mecque, récitent leurs prières dans une ambiance altérée où le temps semble s’être arrêté.

L’art de la négociation

Istanbul a toujours été une cité de marchands et aucun endroit n’est plus indiqué pour s’en convaincre que le labyrinthique Grand Bazar, un immense marché couvert dont la construction remonte à 1461. S’étendant sur une soixantaine de rues intérieures, débouchant sur 18 portes et contenant plus de 4000 échoppes, il est assurément l’un des plus imposants bazars du monde.

Fréquenté chaque jour par des milliers de gens qui s’y entassent dans d’étroits passages, il possède une ambiance chaotique et survoltée. De petites radios crachent à tue-tête les derniers succès locaux, des vendeurs de thé offrent leur boisson sucrée à qui désire se désaltérer tout en tentant de se frayer un passage dans cette mer agitée, alors que les commerçants font tout en leur pouvoir pour attirer l’attention de clients potentiels qui sont sollicités de toutes parts…

Photo: Gabriel Anctil Le Grand Bazar avec le portrait de Mustafa Kemal, père de la Turquie moderne

Vous aurez l’impression de circuler dans une caverne d’Ali Baba où les beaux objets s’étalent partout en grandes quantités : des lampes multicolores, des bijoux scintillants, des théières sculptées dans le bronze, des manteaux de cuir de grande qualité, des tapis finement tissés provenant des quatre coins du pays… Mais pour rapporter un précieux souvenir à la maison sans y laisser votre chemise, il vous faudra tenter de maîtriser l’art de la négociation, qui atteint dans ces contrées des sommets rarement égalés. Un seul conseil : n’hésitez surtout pas à partir si le prix est trop élevé. On vous rattrapera rapidement pour l’abaisser. Répétez l’action jusqu’à obtenir le montant désiré.

Photo: Gabriel Anctil Des loukoums à volonté dans le Grand Bazar

Le Grand Bazar est également un excellent endroit pour s’initier à la délicieuse cuisine turque : baklavas dégoulinant de miel, loukoums aux parfums et aux couleurs variées, brochettes de viandes grillées ou kebabs épicés. Accompagné d’un verre de raki, boisson nationale à saveur d’anis, ou d’un vin turc, le repas sera plus que satisfaisant.

Hipsters et religieux

Deux courants politiques et idéologiques s’affrontent depuis des décennies dans le pays. Celui, plus conservateur et musulman, incarné par le parti AKP et le président Recep Tayyip Erdogan, qui dirige la Turquie d’une poigne de fer depuis 2003, ainsi que celui, plus laïque et tourné vers l’Europe, que tente de propulser le CHP, Parti républicain du peuple, héritier des idées de Mustafa Kemal. Cette formation a d’ailleurs arraché, le 23 juin dernier, la mairie d’Istanbul à l’AKP, qui la contrôlait depuis 1994.

Ces tendances s’incarnent très clairement dans les nombreux et variés quartiers de la ville. Ainsi, il est fréquent de se promener dans une artère commerciale où l’alcool coule à flots et où les gens sont habillés comme en Occident, puis de tourner un coin de rue pour soudainement se retrouver dans un univers complètement différent, où les hidjabs, les niqabs et les barbes sont de mise et où la religion dicte les règles de la vie quotidienne.

C’est le cas des quartiers voisins de Balat et de Fatih, situés sur la rive européenne d’Istanbul. Balat est certainement l’un des arrondissements les plus sympathiques et agréables de la métropole. Ancien quartier juif, il a gardé ses vieilles ruelles étroites et ses maisons de bois qui donnent l’impression de déambuler dans un paisible petit village.

Les artistes, les hipsters et les étudiants qui y vivent aiment discuter et échanger dans les nombreux bars, cafés et restaurants qui s’y trouvent. Des installations artistiques agrémentent ses rues et ses escaliers, ajoutant de la couleur et de la fantaisie à l’ambiance bohème qui y règne. Rien à voir avec les vêtements noirs, blancs et gris qui sont portés dans la très austère et religieuse Fatih, à quelques pas de là. Comme quoi Istanbul, de par son histoire et sa position géographique à cheval sur deux continents, est une ville surprenante, unique et captivante, où les idées du monde entier semblent converger dans un magnifique tourbillon à la forme sans cesse mouvante qui stimule et électrise tous ceux qui y posent les pieds.

Gabriel Anctil était l’invité de Turkish Airlines.