«L’Est en West»: retrouvailles

Bouille LeBlanc et Bocou-Bocou attendant leur maître. Dans le Westfalia 86, le souffle des chiens sert de climatisation.
Photo: Jean Pierre Girard Bouille LeBlanc et Bocou-Bocou attendant leur maître. Dans le Westfalia 86, le souffle des chiens sert de climatisation.

Jean Pierre Girard est l’auteur de L’Est en West, série de chroniques de voyages écrites avec sa fille Aurélie et parues dans Le Devoir (2001), puis chez Québec Amérique (2002). Cet été, il repart sur les routes du Québec avec le même Westfalia et ses chiens à la rencontre des Anges qui y habitent. Sur son site, vous pouvez réagir, suggérer une destination, l’inviter, sait-on jamais.
 

Un peu comme à l’époque, nous allons essayer de tisser une phrase qui dure un été, pour sortir de la torpeur ou y entrer, en se rappelant que nous sommes responsables d’appeler la joie. C’est déjà un contrat.

Je n’ai plus le lancer en suspension d’il y a vingt ans, mais je viens d’assister à une collation des grades à Laval, j’ai traversé des tempêtes, sorti des voitures du fossé, réfléchi des mois dans le même fossé, alors peut-être que ça peut servir.

Il y aura des Anges, des livres, des grenouilles, et plein de ces essentiels riens, architectes de nos jours. Il y aura des routes qui font pitié et des idées projetées vers notre bienveillance, idées avec lesquelles je ne suis pas plus confortable que vous, mais auxquelles nous pourrons réagir, comme celle-ci : c’est un devoir d’humilité d’admettre que nos enfants trouveront les solutions qui nous échappent ; il faut choisir la vie et permettre à nos descendants de réparer nos erreurs. (Des réactions à ça ?) Ou celle-là : le seul livre dangereux de St-Exupéry est Le Petit Prince, mais autrement, quel écrivain immense, qui suggère d’ailleurs que nous n’avons pas à prévoir l’avenir, mais que nous avons à le permettre. (Réactions ?) Et tout ça afin qu’on en parle, doucement.

Ce ne sera pas toujours très drôle, donc, mais combien est voluptueuse la densité du rire et de la satisfaction, après l’effort profond ? (Serge Bouchard — « Quatre paiements faciles », Le Devoir, 9 janvier 2001) —, vous nous manquez, et pas seulement dans Québec Science.)

Nous écrirons entre deux raviolis, deux brocolis, deux burgers-frites. Nous visiterons certes quelques cabanes à patates, mais quand Aurélie sera là, ce sera plus végé. Vos avis combleront les nids-de-poule, et vos confidences seront accueillies avec déférence, toujours poliment. (C’est Gary, encore, qui écrivait qu’à la toute fin, ce que nous nous devons les uns les autres, au moins, c’est la politesse, cette denrée rare sur les réseaux asociaux.)

On parlera de mots offensants, de « loup solitaire », d’incendiaires qui incendient, mais on parlera aussi de Pascal et de l’art d’agréer, car si nous souhaitons réellement la communication avec quelqu’un, on ne s’adresse pas à lui n’importe comment, c’est pas vrai. La politesse n’empêche pas la fermeté.

Photo: Jean Pierre Girard Les fidèles complices découvrant les beautés du Centre-du-Québec.

On s’enverra quelques petites molles vanille, bien sûr, parce que dans ce Westfalia 1986, dont je suis la propriété depuis 1996 (l’inversion est voulue), le souffle des chiens sert de climatisation.

Le rien de la semaine

Centre-du-Québec, retrouvailles d’une centaine de gars pour honorer notre premier coach de football, j’avais neuf ans. Certains entraîneurs ont agi comme des porcs avec des athlètes, mais le nôtre a été irréprochable, acteur de sa propre philosophie, parce que le football est une attitude, une façon de gagner et de perdre, avec respect, éthique, en homme. (Tiens : est-ce que ça veut encore dire quelque chose : « être un homme » ? Quoi donc ? Toujours afin qu’on en parle doucement.)

Dans la NFL, le tiers des joueurs a un casier judiciaire. André Delorme, lui, a été droit : guide, prof, confident. (J’ai quatorze ans, je m’avance vers la ligne de mêlée en méditant les tracés des receveurs de passe, mon bloqueur à gauche est absent. Je regarde André. « Il est où Denis ? » André arrête la pratique, m’amène hors du terrain, s’assoit face à moi. « Jean Pierre… Denis est mort hier, dans le silo à grains des Béliveau. »)

Mon salut, coach Delorme.

Miró, MNBAQ

Trop de choses à dire. Son refus des formes admises, son audace, et Hemingway, avant de publier son premier livre, qui lui achète La ferme, dont personne ne voulait, et qui l’a conservé jusqu’à sa célèbre fin. La visite guidée vaut le coup. Et descendez voir, revoir, revoir Rosa Luxembourg.

Anges de la route

Dans ce Québec qui sent la fracture, qui a besoin de pansements, les bandages sont parfois vivants.

Caisse pop, deux guichets, le premier est occupé par une dame, l’autre refuse ma pourtant risible réquisition, je pense au scandale du vol d’identité et à Guy Cormier à la télé, je me demande si tous ses avoirs sont placés à la Caisse. La dame s’en va, je change de guichet et celui-là veut bien me faire l’aumône. Un monsieur se présente là où j’étais.

— Il fait la grève, dis-je en désignant l’appareil.

— Coudonc, que cé qui se passe avec Desjardins ? Ma femme a appelé Équifax, attendu deux heures, rien. Il fixe mon guichet.

— Ah, il marche, lui… M’en avez-vous laissé ?

Mmm… Si j’avais du budget et assez d’ironie, je lui donnerais mon NIP. (On parlera sûrement aussi d’ironie.) Hasard comme on les aime : deux pour un aux membres Desjardins pour les billets de Miró le samedi après-midi.

Détail…

… adressé avec amitié à qui toiserait d’un oeil radical les litres d’essence brûlés d’ici l’automne. Brian Myles écrivait (27 janvier 2018) : « Le Devoir est consulté au moins une fois, sur toutes ses plateformes confondues, par 1,07 million de lecteurs toutes les semaines. »

Moi, je prends en West tous ceux qui le veulent, cet été. Ça s’appelle du transport en commun.

jeanpierregirard.com