Par-delà les montagnes sardes

Des crêtes des montagnes jusqu’aux criques du golfe d’Orosei, en passant par le maquis, les jours défilent. 
Photo: Isabelle Marjorie Tremblay Des crêtes des montagnes jusqu’aux criques du golfe d’Orosei, en passant par le maquis, les jours défilent. 

Si la Sardaigne m’était contée, on dirait d’elle que son bleu scintille dans la courbe de ses calas. On s’amuserait à décrire sa fougue, ce caractère sauvage qui la distingue de l’Italie. On raconterait le pied ferme qu’elle a posé dans la mer Méditerranée, formant une semelle, à proximité de la grande botte. Et de ses rochers blancs, de ses falaises rouges ciselées, de ses grottes obscures, de son âpreté et de son aridité, on dirait qu’ils composent son paysage tourmenté, que surtout les adeptes de randonnées pourront apprécier.

Le trek doit durer dix jours, à raison de six heures de marche par jour, environ. Dès les cinq premières minutes à pied, mes pensées divaguent à plein régime. Comment seront les sentiers dans le secteur centre-est de la Sardaigne ? Que verrons-nous au travers des branches et des rochers ? En marche vers le monte Corrasi, le plus haut sommet du Supramonte, à 1463 mètres d’altitude, j’aspire à croiser un berger sarde et ses chèvres libres dans cet environnement presque vierge.

Nulle part ailleurs en Sardaigne, la nature n’est aussi sauvage et ne dégage un aussi grand mystère que dans les montagnes de calcaire du Supramonte, « le super mont ». Alors que nous nous efforçons de bien ancrer nos pieds sur un sol de petits et gros cailloux, de doux parfums émanent d’une végétation diversifiée : lavande, pivoine, lentisque, arbousier, myrte, thym. Des petits jardins aménagés par mère Nature se dévoilent au dos d’un rocher. Comment ne pas s’arrêter devant un bouquet de romarin touffu et odorant poussant à même le roc ciselé ?

Nous nous réjouissons des connaissances des deux guides, Salvatore Solinas, dit Tore, guide sarde, et Christine Plaisant, guide française travaillant pour l’agence québécoise Les Karavaniers. Entre deux grands rochers découpés, à quelques mètres de ravins, ou au coeur d’une forêt de chênes-lièges et de chênes verts, nous identifions ce qui nous entoure : figuiers de barbarie, amandiers, oliviers, genévriers.

« On a l’impression que le temps s’arrête en Sardaigne, surtout en montagne. C’est dans ses détails qu’il faut découvrir l’île. Si on ne s’intéresse pas un minimum à la géologie et aux plantes, on passe à côté de quelque chose », explique Christine, fine connaisseuse et personne-ressource de la Sardaigne chez Les Karavaniers.

Des crêtes des montagnes jusqu’aux criques turquoise du golfe d’Orosei, en passant par le maquis sarde, les jours se suivent et ne se ressemblent guère. Certaines montées sont ardues, il y a des passages étroits et des falaises abruptes, mais les points de vue sont toujours saisissants. Nos bâtons de marche constituent des alliés indispensables. Tore rappelle que nous empruntons les sentiers des bergers. Lui est agile comme une chèvre, pas moi !

Photo: Isabelle Marjorie Tremblay La pinnettu est un refuge de bergers en montagne où nous nous arrêtons pour le repas.

Pour reprendre notre souffle, nous nous arrêtons sur le site des cuiles, d’anciennes bergeries. « Ce sont des espaces où se posaient les bergers pendant des semaines pour faire la traite. » Nous entrons dans la pinnettu, une cabane aux murs de pierre et au toit de bois de genévrier, dans lequel le berger faisait un feu, dormait et faisait sécher son fromage. « Il y en a encore près de 350 dans les montagnes du Supramonte, c’est unique », explique Tore.

C’est un privilège que de côtoyer un guide de 20 ans de métier ayant grandi dans ces montagnes. Originaire d’Oliena, village aux toits orangés, Tore — qui est Sarde plus qu’Italien, bien sûr ! — incarne l’amabilité et la sérénité des populations de « l’intérieur ».

Entre deux bouchées de prosciutto, de pane spianata e pane carasau et de pecorino sardo sous un chêne vert, Tore nous informe que demain, nous marcherons davantage sur les chemins des charbonniers. « Entre 1850 et 1940, les charbonniers ont coupé plus de la moitié du bois en Sardaigne pour en faire du charbon de bois. Ils le transportaient dans des charrettes tirées par les ânes jusqu’à la mer ! Ce sont une partie de ces sentiers que les bergers et les randonneurs empruntent aujourd’hui », précise-t-il.

Secrets des grottes

Marcher dans le Supramonte, où lacs et rivières sont rares, c’est aussi pénétrer dans des grottes mystérieuses loin des hordes de touristes. Après cinq heures de marche dans la valle di Lanaitho — et une montée particulièrement joyeuse pour mes mollets —, nous sommes arrivés à 518 mètres d’altitude sur le site archéologique de l’ancien village nuragique de Tiscali, situé à l’intérieur d’une doline.

Photo: Isabelle Marjorie Tremblay Après cinq heures de marche dans la vallée di Lanaittu, nous sommes arrivés sur le site archéologique de l’ancien village nuragique de Tiscali.

La grotte de 50 mètres de profondeur et de 70 mètres de diamètre a été habitée par une cinquantaine de familles du Vle siècle av. J.-C. jusqu’à l’époque romaine ; à cet endroit même où l’eau est rare et l’agriculture, impossible à pratiquer. Tore et Christine en profitent pour nous parler de la civilisation nuragique, apparue en Sardaigne au premier âge de bronze, vers le XVIIIe siècle av. J.-C. ; peu de traces témoignent de la présence de ce peuple millénaire de bergers et de paysans. Un mystère persiste… sauf la présence des nuraghi, de petites structures de pierre servant sûrement de tours de guet. « On en compte 7000 sur l’île. Nulle part ailleurs dans le monde, on ne retrouve ces tours qui intriguent… »

Contrairement à d’autres treks d’agence où les randonneurs montent leur campement, l’aventure « Traversée du pays sarde : sauvages reliefs et eaux turquoise du Supramonte » offre le transport (sinueux) des bagages d’un gîte à l’autre, et les voyageurs y restent d’un à trois jours. Façon dolce vita le soir, voilà l’occasion de savourer des plats maison — malloredus sauce tomates, cochon de lait en broche, agneau en sauce, par exemple —, mais aussi de converser avec les Sardes, d’une hospitalité inégalée.

« Nous produisons notre miel, nos confitures, notre yogourt, nos fromages de chèvre, notre charcuterie. Nous avons des moutons, des poules, des vaches, des ruches, des oliviers, un jardin, des arbres fruitiers. » Pour Nanni Niedu, propriétaire de l’agriturismo Canales — gîte pour 30 visiteurs à Dorgali —, tout ce qui se trouve sur la table est produit selon les méthodes des grands-parents qui tenaient la ferme autrefois.

Photo: Isabelle Marjorie Tremblay À l’«agriturismo» Canales, l’authenticité est une valeur tangible.

« Les traditions pastorales anciennes sont bien vivantes. Le respect de la nature est aussi une de nos valeurs phares. J’utilise même l’énergie solaire ! » L’authenticité est ici une valeur bien tangible qui fait du bien à l’âme et… au palais.

Après plusieurs jours en montagnes, on est ressourcé. Chaque jour, nous humons de l’air pur, nous sollicitons activement nos bras et jambes, nous mangeons sainement et découvrons des vins sardes agréables en bouche. Chaque soir, nous nous endormons rêvant de rochers blancs, de grottes, de petites vallées vertes, de tartelettes au citron, de vastes horizons et de chèvres — oui, des chèvres ! — que nous avons enfin croisées à flanc de montagnes, quelque part entre terre et mer…

L’auteure a participé à un trek de groupe en Sardaigne avec l’agence Les Karavaniers.

À savoir

Cela fait deux ans que les sentiers sont balisés dans le Supramonte, et les indications ne sont pas toujours faciles à repérer. Optez pour les expéditions avec guide. Plusieurs options permettent de se rendre en Sardaigne. J’ai pris un vol Montréal-Rome, puis un vol d’une heure vers Cagliari. Air Transat offre de mai à octobre, en haute saison seulement, cinq vols directs par semaine vers Rome. Durée du vol : huit heures à l’aller et neuf heures au retour.