SOS, voyageuses en détresse!

Le fait d’être seule peut susciter d’emblée des interrogations dans certaines sociétés.
Photo: Carolyne Parent Le fait d’être seule peut susciter d’emblée des interrogations dans certaines sociétés.

« Vous allez vous faire violer ! » C’est l’avertissement que des collègues avaient donné à Simone de Beauvoir lorsqu’elle leur avait confié vouloir partir en randonnée, seule, dans l’arrière-pays de Marseille. Elle y était allée quand même. Dans La force de l’âge, elle raconte que prise en stop par deux jeunots, elle avait réalisé qu’ils quittaient la grand-route. Elle avait donc attendu un ralentissement à un passage à niveau pour menacer de sauter du véhicule en marche. Décontenancés, les gars l’avaient alors laissée descendre. « Loin de me donner une leçon, cette petite histoire fortifia ma présomption : avec un peu de vigilance et de décision, on se tirait de tout », philosopha la philosophe.

Si les jeunots sont certainement moins facilement penauds en 2019 qu’ils ne l’étaient en 1931, le voyage en solo, lui, a toujours la cote. En 2015, le quart de tous les touristes ont voyagé seuls, selon l’Organisation mondiale du tourisme. Treize études et indicateurs à la douzaine démontrent par ailleurs que le voyage indépendant séduit particulièrement les femmes. Trekk Blog rapporte que le nombre de recherches réunissant les termes « solo », « female » et « travel » sur Google a bondi de 52 % entre 2016 et 2017.

L’été dernier, Hostelworld révélait que le nombre de réservations effectuées sur sa plateforme par des femmes seules avait augmenté de 45 % entre 2015 et 2017, comparativement à 40 % pour les hommes seuls au cours de la même période. À l’automne 2018, une enquête de la plateforme de réservation d’hébergement Booking.com nous apprenait aussi que 39 % des voyageuses canadiennes avaient l’intention de faire davantage de voyages solitaires cette année.

Pour toutes ou pas ?

Réseaux sociaux aidant — Instagram au premier chef —, notre époque glorifie les vagabondages indépendants au féminin. Et pourquoi pas ? Qu’on soit femme ou homme, la partance par soi-même contribue à repousser les frontières de son propre univers. Chemin faisant, on apprend à mieux se connaître, à affûter son esprit « de décision », comme l’auteure du Deuxième sexe, et à défier ses limites avec, c’est à espérer, un peu de vigilance.

Il n’en demeure pas moins que, chaque année, le gouvernement canadien porte secours « à des milliers de femmes en détresse à l’étranger », qui demandent de l’aide parce qu’elles ont été victimes de « crimes mineurs ou violents », apprend-on sur le site consacré aux voyageurs du ministère des Affaires étrangères et commerce international (MAECI).

Parallèlement, la déferlante de posts d’aventurières posant tout sourire dans des environnements idylliques, du moins à l’intérieur du cadrage du selfie, peut donner à penser que voyager seule, c’est toujours rose, facile, sécuritaire et qu’on peut débarquer à Dublin comme à Delhi avec les mêmes comportements et vêtements. Dès lors, cette promotion de l’aventure en solitaire au féminin est-elle en train de banaliser les risques auxquels les femmes s’exposent dans certaines parties du globe?

« On vit à une époque où tout le monde veut avoir l’air plus téméraire que son voisin [sur Instagram], mais il n’y a pas que les visages qui sont retouchés ! » estime l’auteure et blogueuse de voyage Marie-Julie Gagnon. De plus, ce n’est pas parce qu’on suit des voyageuses solitaires sur les réseaux sociaux qu’on a d’emblée envie de les imiter. « Voyager en solo peut être une magnifique expérience, mais ce n’est pas pour tout le monde », dit-elle. Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec, lui donne d’ailleurs raison (voir l’encadré « Est-ce pour vous ? »).

Genres et cultures

Évidemment, on peut se faire voler ou pire au coin de sa rue, mais la voyageuse solitaire aurait intérêt à se rappeler que la place de la femme n’est pas la même dans toutes les cultures. Son « poids » social est certainement moindre dans une contrée où, même à la blague, on serait prêt à l’échanger contre deux chèvres et trois chameaux…

Pour Mélisa Rouette, auteure d’un mémoire présenté à la maîtrise en communications à l’UQAM en 2017 et portant sur les perceptions des rapports de genre chez les femmes voyageant en Inde, le fait d’être seule suscite d’emblée des interrogations dans certaines sociétés. « Une femme décideuse de ses choix, ça provoque des questionnements, surtout dans les pays traditionalistes », dit-elle.

Pour apaiser le choc que peut provoquer la rencontre de deux cadres de références différents, elle préconise le respect des codes culturels en place, ce qui facilite aussi les interactions sociales. « Il faut faire attention aux messages qu’on envoie et qui peuvent créer des quiproquos, souligne-t-elle. Par exemple, une femme qui fume ou boit en public, ou qui porte un short, ce qui est tout à fait normal ici par 40 °C, n’est pas bien vue partout. »

Loin de nous et de Mélisa Rouette l’idée de dissuader les femmes de partir seules, mais cette dernière rappelle que ces voyageuses sont minoritaires dans leur groupe culturel d’accueil et qu’il leur revient de s’y insérer au mieux, afin d’assurer leur sécurité. « Il me semble qu’on met beaucoup de temps à préparer son bagage physique, dit-elle, et qu’on devrait tout aussi bien préparer son bagage culturel en s’informant et en se demandant : “ Là d’où je viens, je me comporte de telle façon ; est-ce naturel là-bas aussi ? ” »

L’ennemie numéro 1

Journaliste de tourisme et auteure de guides de voyage, Marie-Ève Blanchard s’est sentie bien vulnérable, il y a dix ans, au Costa Rica, un pays pourtant réputé si sûr que le meurtre d’une jeune Américaine, en décembre dernier, par le gardien de sécurité de l’hébergement Airbnb où elle logeait, en a surpris plusieurs. Avec sa fille de 22 mois, la bourlingueuse était tombée en panne en traversant le Cerro de la Muerte, en Jeep, la nuit. « J’observais la tête des camionneurs dans le rétroviseur et… oh que je ne me sentais pas brave ! Finalement, j’ai dû demander à l’un d’eux de m’aider, et il s’est avéré un bon samaritain, mais j’ai eu peur. »

Voyageuse plus aguerrie depuis, elle est aussi plus consciente de ce qu’elle considère comme l’ennemie numéro un des voyageurs solitaires : la fatigue. « Je pense que les filles sous-estiment ce facteur, dit-elle. Quand on n’est pas en grande forme, on voit moins bien les choses venir et nos réflexes sont moins bons. »

Marie-Julie Gagnon note par ailleurs que, si on part seule, on le reste rarement une fois à destination, à moins de le vouloir vraiment. « Il est facile de tisser des liens avec d’autres voyageuses dans les auberges et lors de visites guidées, dit-elle. En fait, il faut arrêter de voir les voyageurs en solo comme des aventuriers de l’extrême ! » Une autre chose que son expérience de globe-trotter lui aura apprise, c’est qu’« il y a toujours quelqu’un, quelque part, prêt à nous aider en cas de besoin ».

Est-ce pour vous?

Nous avons demandé à Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec, quels traits de personnalité il faut posséder pour réussir son voyage en solo. Elle nous éclaire…

Christine Grou : Quatre facteurs sont déterminants. Il y a d’abord la capacité à gérer stress et anxiété face à l’inconnu. Les tempéraments anxieux, qui imaginent les pires scénarios, et se rassurent difficilement par eux-mêmes, et les personnes qui n’aiment pas ne pas avoir de contrôle sur les situations — rater un avion, par exemple — ne voudront pas sortir de leur zone de confort, ce qu’implique un voyage en solitaire.

Ensuite vient la confiance en soi pour faire face aux imprévus, puis l’adaptabilité aux situations nouvelles, par exemple faire preuve de souplesse et d’ouverture aux nouvelles expériences humaines.

En quatrième lieu, il y a l’autonomie. La liberté a son prix… Quand on se retrouve seul(e), il faut pouvoir l’assumer et être bien avec soi-même. C’est très important, car même si on rencontre beaucoup de monde en voyage, ce ne sont pas des gens avec qui on a des liens significatifs. Il faut donc se trouver bien dans sa bulle, car c’est là qu’on va aller se réfugier.

Bref, il faut bien se connaître. J’ajouterais aussi que ne pas avoir envie de partir seul(e) n’est pas un « défaut ». On n’a pas du tout besoin de faire ça dans la vie pour être dans le coup !

En cas d’urgence, les voyageuses (et voyageurs) canadiens à l’étranger peuvent appeler l’ambassade ou le consulat le plus près, composer le 613 996-8885 à frais virés de la plupart des pays ou écrire à sos@international.qc.ca. En sus de ses avertissements par destination, le MAECI diffuse une foule de bons conseils sous l’intitulé « Voyager au féminin — la sécurité avant tout ».

Dans certains pays, il ne fait pas bon du tout naître femme… Consultez le palmarès 2018 de la Fondation Thomson Reuters des 10 pays les plus dangereux pour les femmes.