Le Key West des écrivains

Les magnifiques couchers de soleil de Key West
Photo: Gabriel Anctil Les magnifiques couchers de soleil de Key West

Île située à l’extrémité sud de la Floride, Key West a toujours été balancée entre les influences caribéennes et continentales. Longtemps isolée et quelque peu oubliée, elle a constamment attiré les marginaux, les insoumis, les homosexuels et les artistes, qui y ont trouvé un refuge de liberté, à l’orée de l’empire. Mais ce sont les écrivains, américains et québécois, qui ont transformé cette minuscule contrée en une capitale littéraire où ont été rédigés de nombreux chefs-d’œuvre. Plongée dans ce mythique microcosme du bout du monde.

De Miami ou de Fort Lauderdale, il vous faudra franchir les 42 ponts qui relient, tel un chapelet, le millier d’îles qui forment l’archipel des Keys. Et là, tout au bout, après 250 kilomètres d’une folle envolée routière, tenu en équilibre sur cette fine ligne d’asphalte perdue au milieu des eauxturquoise, divisant le golfe du Mexique et l’océan Atlantique, vous aboutirez à Key West, dernière terre américaine avant le grand bleu et Cuba. C’est au coin des rues Fleming et Whitehead, très précisément, que s’arrête la mythique US Highway 1, qui parcourt l’entièreté de la côte est du pays et prend sa source à plus de 3813 kilomètres de là, à Fort Kent, dans le Maine. De quoi vraiment se sentir arriver au bout de la route. En continuant quelques mètres, vous trouvez également la célèbre borne multicolore qui indique le point le plus méridional des États-Unis.

 
Photo: Gabriel Anctil

Après cette grande traversée, un sentiment de solitude et de calme risque fort de vous envahir. Vous serez peut-être même enclin à imaginer à quel point ce minuscule îlot de 19 km2 pouvait être isolé du reste du monde avant d’y être relié par un chemin de fer en 1912, puis par une route en 1938. Avant la construction de ceux-ci, seuls les bateaux pouvaient la rejoindre. Pas étonnant que les pêcheurs et les pirates en aient été ses premiers habitants.

Ce n’est qu’au début du XIXe siècle que les premiers colons américains s’y installent. Ils cultiveront l’ananas et la Key lime, une petite lime jaune avec laquelle est confectionnée la fameuse Key lime pie, que l’on trouve sur le menu d’à peu près tous les restaurants de l’archipel. Plus tard, Key West deviendra un centre de production de cigares, puis, après la Seconde Guerre mondiale, se tournera vers le tourisme. Depuis une quinzaine d’années, la petite ville de 25 000 habitants a adapté ses infrastructures navales afin d’accueillir d’immenses bateaux de croisière, qui y déposent chaque jour des milliers de vacanciers. Les prix des maisons ont par conséquent explosé et fait fuir les jeunes et les artistes. Cette situation a également transformé la rue principale, la rue Duval, où s’alignent de très nombreuses boutiques de souvenirs et de t-shirts, alors qu’elle fut pendant longtemps le repaire des écrivains, qui y cherchaient l’inspiration et de quoi boire.

Photo: Gabriel Anctil La célèbre Key Lime Pie

Mais l’événement qui a cristallisé comme aucun autre l’indépendance d’esprit des Conchs, nom d’un mollusque de la région qui est devenu celui des habitants de Key West, a eu lieu en avril 1982, sous le règne du très conservateur Ronald Reagan. En pleine guerre contre la drogue, des policiers fédéraux érigèrent un barrage sur la seule route donnant accès à Key West, où ils fouillaient systématiquement les véhicules qui s’y présentaient, sous prétexte de traquer des immigrants illégaux. Cette obstruction de la circulation créa d’immenses embouteillages, fit fuir les touristes en plus de choquer profondément citoyens et élus.

Ceux-ci décidèrent de répliquer en ne déclarant rien de moins que la guerre aux États-Unis et l’indépendance de leur île, qui devint la Conch Republic. La capitulation du nouveau pays fut finalement décrétée… une minute plus tard, dans la bonne humeur générale. Mais le coup d’éclat se retrouva néanmoins en première page des journaux nationaux, ce qui eut pour conséquence de rapidement faire lever le barrage. Cette grande victoire est fêtée annuellement le 23 avril dans les rues de la ville et le drapeau de la très brève république continue de flotter fièrement aux quatre coins de la municipalité.

Sur les traces d’Hemingway

C’est peut-être ce sentiment d’être à l’écart de l’empire, jumelé à un décor paradisiaque et à une température des plus clémentes, qui a séduit tant d’écrivains états-uniens. Tennessee Williams, John Hersey, Robert Frost, Jim Harrison et Elizabeth Bishop y ont tous vécu et écrit. Mais l’auteur le plus célèbre à y avoir séjourné est sans aucun doute Ernest Hemingway, le légendaire journaliste et globe-trotteur.

 
Photo: Gabriel Anctil La machine à écrire portable qu’Ernest Hemingway traînait en voyage.

C’est aussi celui qui y a laissé le plus de traces de son passage. Il est ainsi possible de visiter l’immense maison qu’il a habitée de 1931 à 1939, dans laquelle il a écrit une grande partie de son œuvre. C’est dans son bureau que furent couchés sur papier ses romans ou récits A Farewell to Arms (L’adieu aux armes), Death in the Afternoon (Mort dans l’après-midi), Green Hills of Africa (Les vertes collines d’Afrique), For Whom the Bell Tolls (Pour qui sonne le glas) ou encore To Have and Have Not (En avoir ou pas), qui se déroule à Key West pendant la Grande Dépression. Des textes qui eurent un profond impact sur la société américaine. Le mobilier d’origine y est toujours à sa place, de même que des machines à écrire ainsi que de nombreux objets ayant appartenu au pêcheur et boxeur nobélisé. La résidence est également habitée par pas moins de 54 chats, qui seraient les descendants de Snow White, un félin à six doigts qu’affectionnait particulièrement le génie barbu.

 
Photo: Gabriel Anctil Sloppy Joe's Bar, sur la rue Duval, où Hemingway avait ses habitudes.

Sloppy Joe’s Bar, situé dans la rue Duval, est une autre adresse où Hemingway avait ses habitudes. Aujourd’hui très touristique, l’établissement a tout de même conservé son cachet et il est facile d’y imaginer Hemingway accoté au comptoir, en train de siroter un mojito ou un daïquiri.

La filière francophone

Pour beaucoup de Québécois, Key West est avant tout synonyme de Michel Tremblay et de Marie-Claire Blais, deux de nos plus grands écrivains, qui fréquentent les lieux depuis des décennies. Tremblay y habite six mois par année depuis 1991. C’est là qu’il a écrit 95 % de son impressionnante production des 28 dernières années, loin des distractions et des sollicitations de son pays natal. Dans son œuvre, l’île n’est présente que dans son roman Le cœur éclaté, qui raconte la peine d’amour de Jean-Marc, son alter ego, et sa découverte de l’endroit, qui agira comme un baume pour le dramaturge.

Marie-Claire Blais, quant à elle, y a élu domicile à la fin des années 1970 et y réside toute l’année depuis trois décennies. Son monumental cycle romanesque entamé avec Soifs, en 1995, et qui comprend dix romans, y est visiblement situé, sans que la localité soit jamais nommée.

Est-ce les magnifiques couchers de soleil de Key West qui inspirent tant les écrivains ? Ou son isolement, qui donne l’impression de vivre en dehors du continent et du temps ? Toujours est-il que ce microcosme a fait chavirer le cœur de tant de visiteurs et de grands artistes qu’il faut espérer que ce petit paradis ne perdra jamais son âme bohème.

Gabriel Anctil était l’invité de l’organisme Florida Keys and Key West.