Dans la douceur douloureuse du Rwanda

Deux petits garçons nous suivaient, curieux, sur la piste entre les lacs Burera (à droite) et Ruhondo, près de la frontière avec l’Ouganda.
Photo: Geneviève Tremblay Le Devoir Deux petits garçons nous suivaient, curieux, sur la piste entre les lacs Burera (à droite) et Ruhondo, près de la frontière avec l’Ouganda.

C’est un pays minuscule au cœur de l’Afrique, un petit toit dont les collines s’accrochent toujours à hauteur d’œil, en vagues régulières. Un pays où l’on ne peut arriver qu’avec la certitude qu’il y aura un avant et un après au voyage, plus encore qu’ailleurs. Au-delà du calme et de la douceur exceptionnelle de ses collines, le Rwanda porte en effet une prestance douloureuse qu’on sait héritée du génocide, cette fracture dans l’histoire.

Il y a 25 ans exactement, l’horreur se déchaînait au Rwanda, un massacre ourdi depuis déjà longtemps et qui laissera derrière lui quelque 800 000 morts. Hutus contre Tutsis. Que ces collines si resplendissantes, parcourues de vents paisibles, aient pu être jonchées de cadavres découpés à la machette semble une chose inconcevable. Et pourtant, la mort est passée partout ici comme un vent, violent et mauvais celui-là. Dans les minibus bondés, où tous se côtoient aujourd’hui de la même manière que sur les parcelles, impossible de ne pas regarder les visages en s’imaginant la souffrance qu’ils ont connue, si loin de la résilience qu’ils affichent.

« Tu as traversé le vaste monde pour venir ici, alors reste assis et écoute. » Cette phrase d’une rescapée tutsie, dont le journaliste polonais Wojciech Tochman a recueilli le témoignage pour son livre Aujourd’hui, nous allons dessiner la mort, s’adresse à n’importe quel étranger de passage au Rwanda.

Voyager entre ces collines, c’est en effet apprendre à écouter l’histoire du génocide dans les innombrables mémoriaux à Kigali, Nyamata, Ntarama, Kibuye — et combien d’autres encore. Mais c’est aussi, malgré tout, admirer le rayonnement des vallées vert profond parcourues de pistes poussiéreuses, le port gracieux des plantations de thé et de café, l’ingéniosité des parcelles cultivées au centimètre près. Ces parcelles où tous se sont retrouvés dans le désordre à la fin des années 1990 et où tient, maintenant, la paix.

Un mois, un pays

Un mois : plus de temps qu’il n’en faut pour faire en solitaire le tour du Rwanda, pays si petit qu’on en frôle régulièrement les frontières — Ouganda au nord, Tanzanie à l’est, Burundi au sud, République démocratique du Congo à l’ouest. Pas de trains ici, cela va de soi, mais des minibus toujours prêts à partir et des motos-taxis pour les courtes distances, parfois des vélos-taxis brinquebalants. Être une femme seule, blanche, sans voiture attire peut-être les regards et la curiosité, mais il suffit souvent d’un sourire pour faire tomber la réserve toute rwandaise.

Quand on part à l’aube de Kigali, dans la fumée bleue où s’éveillent déjà les collines, il ne faut que deux heures de route pour rejoindre l’entrée de l’Akagera, un des trois parcs nationaux du Rwanda. Ses 1100 kilomètres carrés de savane sont tout ce qui reste de l’avant-génocide, le parc ayant perdu la moitié de sa superficie avec le brusque retour des réfugiés en 1997. Après six heures sur la piste à observer la brousse, entre les plaines où pointe l’acacia et les lacs bordés de papyrus, on constate que les efforts pour faire refleurir la vie sauvage ont réussi : girafes, zèbres, hippopotames, impalas, éléphants se laissent deviner à la fenêtre. Et cela, dans le calme d’un pays qui s’ouvre encore tranquillement au tourisme.

Photo: Geneviève Tremblay Le Devoir

Si une voiture privée s’impose pour visiter les parcs, on peut ensuite l’oublier. En trois heures d’un minibus lancé sur la route vers le Burundi, on rejoint aisément Butare (ou Huye), deuxième ville du Rwanda. Ville : un mot imposant pour ce bourg à la vue prenante sur les collines, en plein royaume du café. Avec son université, sa grande cathédrale et son fabuleux musée ethnographique, seul endroit au pays où remonter, en détail, toute l’histoire du Rwanda, la ville est d’un charme inattendu. Sur la terrasse de l’hôtel Ibis, relique des années 1940 où se réunissent locaux et expatriés, on peut observer à toute heure du jour l’occupation de la rue.

Mais une sortie s’impose : à huit kilomètres de là, dans les plantations de café, la coopérative Huye Mountain Coffee accueille les visiteurs avec enthousiasme. Avec l’intarissable Aloys, guide attitré de la maison, la culture du café et la région de Butare dévoilent en un après-midi tous leurs secrets. Au coucher du soleil, sur le chemin de terre entre la station de lavage et le bureau d’accueil, les enfants courront en grappes derrière la muzungu, l’étrangère blanche, qui marche telle une apparition au milieu des bananeraies.

Autour du lac Kivu

Dernier cap : les berges du lac Kivu, vaste étendue d’eau séparée en deux par la frontière avec la République démocratique du Congo. Après un trajet cahoteux les genoux dans le visage, on arrive à Kibuye comme on atteindrait la mer dans ce pays pourtant sans rivages. Selon l’heure du jour, le flanc des collines passe du vert émeraude au bleu marine — avec parfois des reflets mauves à l’heure du crépuscule, heure où tout se fige dans une lumière extraordinaire.

À deux minutes de marche de notre auberge, une église rappelle dignement la mémoire des victimes du génocide, qui a frappé très dur ici. Des dizaines de milliers de morts. Depuis la petite cour ombragée de l’église, tout comme du sommet des îles avoisinantes qu’on peut rejoindre en bateau à moteur, la vue embrasse le plongeon des collines dans le lac immensément calme — comme une prière que cette paix puisse durer.

Photo: Geneviève Tremblay Le Devoir Vue sur une baie du lac Kivu à Kibuye

Plus au nord, aux alentours de la ville frontalière de Gisenyi, c’est la rencontre avec un autre Rwanda : en arrière-plan des ravissantes plantations de thé apparaît le dôme des volcans de la chaîne des Virunga — dont l’immense Nyiragongo, côté congolais. Quand on revient au crépuscule d’une balade en kayak sur le lac Kivu, à l’heure où les pêcheurs s’éloignent en chantant sur leurs pirogues pour pêcher les sambazas (petites sardines) à la faveur de la nuit, survient alors le sentiment géographique d’être au cœur de l’Afrique, dans sa richesse infinie.

Pour la fin du voyage, Musanze nous attend, tout au nord, là où une fraîcheur nouvelle apparaît dès le coucher du soleil. Si plusieurs profitent du Parc national des volcans pour randonner jusqu’aux gorilles ou visiter la tombe de la primatologue Dian Fossey, d’autres, comme nous, préféreront la visite des lacs Burera et Ruhondo, tout près de l’Ouganda. Depuis le versant des collines, où nous suivent en silence des enfants curieux, le découpage serré des parcelles fait réaliser à quel point le Rwanda est densément peuplé — 495 habitants au kilomètre carré, un record sur le continent africain. Un record, et certainement un exploit.

Quand on revient à Kigali, capitale propre et ordonnée, c’est le choc. On pense alors à ce qu’avait compris le photojournaliste Raymond Depardon, grand amoureux de ce continent. « Je suis seul avec mon voyage, heureux d’être seul, ici au cœur de l’Afrique, au milieu du continent, loin de l’actualité, loin des événements et pourtant au cœur de quelque chose », confiait-il dans Afrique(s). S’il y a quelque chose que laisse le Rwanda, c’est bien ce sentiment. Et une fois de retour chez soi, on s’étonne tristement de ne plus avoir la certitude d’une douce et courageuse colline dans son dos.

Idées de lecture

Il faut absolument lire les livres de Jean Hatzfeld, qui a documenté le génocide pendant des années — de la très éprouvante trilogie Récits des marais rwandais (2000-2007) au plus récent Un papa de sang (2015). Parmi les nombreux livres de l’écrivaine rwandaise Scholastique Mukasonga, l’hommage à sa mère La femme aux pieds nus (2008) est un rare et émouvant regard sur la vie au pays avant le génocide. Enfin, en matière de guides de voyage, le britannique Bradt est certainement le plus complet ; une septième édition, renouvelée, a d’ailleurs été publiée l’automne dernier.