Bénéfices nature du mont Kaaikop

Le mont Kaaikop jouxte le territoire ancestral de la communauté mohawk de Tioweroton, et l’aire protégée projetée de la forêt Ouareau.
Photo: Nathalie Schneider Le mont Kaaikop jouxte le territoire ancestral de la communauté mohawk de Tioweroton, et l’aire protégée projetée de la forêt Ouareau.

J’ai découvert le mont Kaaikop il y a quelques années. J’étais allée traîner mes bottes sur ses sentiers épargnés du tapage et de la foule. Je suis tombée sous le charme du spectacle saisissant du lac Legault, de ses 300 m de dénivelé montagneux, de ses forêts anciennes. J’ai même été surprise de voir que ce terrain de jeu si exceptionnel était si peu connu des villégiateurs, à seulement une heure de route de Montréal. C’est sans doute aussi pour son caractère intimiste que le mont Kaaikop figure depuis sur mon top 10 personnel.

Un écosystème remarquable

Vu de près, le site a tout de la cour arrière du citadin en déficit nature. Situé à Sainte-Lucie-des-Laurentides, il a Saint-Donat au-dessus de la tête et Val-David à ses pieds, deux bastions laurentiens du plein air. Kaaikop, c’est 4000 hectares de terres publiques et un corridor de biodiversité qui relie quatre aires naturelles précieuses dans une région grugée par l’étalement urbain : Mont-Tremblant, mont Kaaikop, territoire mohawk de Tioweroton, et l’aire protégée projetée de la forêt Ouareau. C’est un exemple en matière de biodiversité, avec un vaste réseau hydrique et des peuplements forestiers évalués à plus de 70 ans sur 95 % du territoire, selon un inventaire mené en 2014.

Quelque 200 espèces animales y sont observées, incluant 20 espèces protégées. Une perle rare au sud du Québec. En prime, le site est gâté par la nature, avec un enneigement naturel si généreux qu’il en fait une destination privilégiée pour le ski hors-piste. Une manne, quand on sait que certains amateurs de poudreuse sont prêts à avaler des kilomètres vers la Gaspésie pour s’offrir quelques jours d’acrobatie sur neige folle !

S’ils n’étaient, il y a encore trois ans, qu’une poignée à s’offrir le luxe d’une échappée sur ses 40 km de sentiers et sur le deuxième plus haut sommet des Laurentides (838 m), ils sont aujourd’hui 4000 chaque année. Une coopérative de solidarité, L’Interval, a pris les rênes de l’auberge de 24 chambres, installée depuis les années 1970, et de la gestion du territoire à des fins récréatives.

« À la coop, nous voulions dès le départ développer un projet qui a un impact positif sur l’environnement et qui est rentable », résume Robert Boulay, président du CA de la base de plein air L’Interval. Car la rentabilité est bien la clé de voûte de la conservation d’un espace naturel.

En trois ans, 20 écogîtes quatre-saisons ont vu le jour, et le nombre de skieurs de fin de semaine est passé de 3 à 40. L’espace ne manque pas. Un circuit de course sur sentier y est organisé chaque automne, avec le soutien de Mountain Equipment Co-op. Entre coopératives, on partage certaines visions.

Les citoyens de Sainte-Lucie se réjouissent de voir que la croissance de la fréquentation rejaillit sur la vitalité économique locale : un skieur du dimanche, ça fait un client de plus à l’épicerie et à la station-service du coin. « Ça fait aussi un lieu où les résidents locaux créent des liens, où le plein air touche le social », ajoute Robert Boulay. La politique d’accessibilité de L’Interval favorise aussi les familles à faibles revenus.

Foresterie ou conservation ?

En 2013, la municipalité de Sainte-Lucie a le projet d’en faire une aire protégée, mais le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) a les yeux braqués sur 3 kilomètres carrés de forêt exploitable. Ainsi naît la Coalition pour la préservation du mont Kaaikop, avec l’appui d’une kyrielle de groupes environnementaux : Fondation David Suzuki, Greenpeace, Société pour la nature et les parcs, Nature Québec, Fondation ÉCHO et l’Action boréale.

« Nous avons réussi à stopper le projet de coupe forestière grâce à une injonction de la Cour supérieure », explique Claude Samson, trésorier de la Coalition pour la préservation du mont Kaaikop. Malgré la forte mobilisation citoyenne — une pétition a obtenu 10 000 signatures pour sa protection —, le mont Kaaikop est toujours dans la mire des compagnies forestières. Parmi les signataires figurent les noms de deux conseillers municipaux. Quelque 82 000 $ ont été recueillis, notamment pour mettre en lumière la fameuse « acceptabilité sociale, environnementale et économique » de ce territoire.

L’acceptabilité économique est révélée par une toute récente étude menée l’an dernier par la firme-conseil Eco2Urb pour le compte de la Coalition : « Nous avons élaboré deux scénarios, soit l’exploitation forestière ou la conservation du mont Kaaikop, et leurs retombées directes et indirectes respectives », explique Jérôme Dupras, chercheur à l’Université du Québec en Outaouais et coauteur de l’étude.

Nous avons réussi à stopper le projet de coupe forestière grâce à une injonction de la Cour supérieure. Malgré la forte mobilisation citoyenne, le mont Kaaikop est toujours dans la mire des compagnies forestières.

Le résultat démontre que mettre fin aux coupes n’aurait que peu d’impact financier (environ 300 000 $) si on tient compte de la globalité des services rendus par le maintien de la biodiversité : activités de plein air, protection des habitats fauniques, esthétisme du paysage et stockage du carbone.

Or, depuis l’an dernier, année où a été dévoilée l’étude, la hausse du chiffre d’affaires de l’Interval est telle (30%) qu’elle fait basculer les conclusions au profit du scénario de conservation.

Ceci sans compter que d’autres avantages découlent aussi du scénario de conservation : plus de villégiateurs à long terme, donc plus de taxes dans les caisses municipales. Et puis, le mont Kaaikop jouxte le territoire ancestral de la communauté mohawk de Tioweroton, une autre atteinte à l’acceptabilité sociale du projet forestier. « Nous ne nous opposons pas aux coupes par principe, dit Claude Samson, mais pas ici. »

Quel avenir pour le mont ?

Des projets pour développer la pratique du plein air, le directeur de L’Interval en a plein ses cartons : « Nous voulons développer l’offre plein air sur le territoire du mont Kaaikop, explique Robert Boulay. La pratique de nouveaux sports émergents, comme l’hébertisme, un meilleur balisage des pistes et, pourquoi pas, un événement rassembleur en ski hors-piste.

Vingt ans tout juste après L’erreur boréale, documentaire de Richard Desjardins et Robert Monderie, le cas du mont Kaaikop soulève une réflexion sur la portée de la nouvelle gestion forestière du MFFP, adoptée en 2013. Celle-ci prescrit un aménagement durable des forêts et une meilleure prise en compte des utilisateurs du territoire. Il appartient désormais au nouveau gouvernement de se prononcer sur la question.

Infos pratiques

Il en coûte 7 $ par jour pour avoir accès au mont Kaaikop en randonnée, raquette et ski de fond (3 $ pour les enfants et gratuit pour les résidents locaux). Tarif pour la pratique du ski de montagne : 17 $ (7 $ pour les détenteurs d’une carte de la Fédération québécoise de la montagne et de l’escalade). Hébergement en gîte : 270 $ pour deux nuits. Hébergement en auberge : 60 $ en occupation double. On peut faire la cuisine sur place. Info et réservation : ☎ 819 326-4069.