À califourchon entre deux nations

Photo Gary Lawrence - L’immeuble de l’opéra et de la bibliothèque Haskell, site historique international.
Photo: Photo Gary Lawrence - L’immeuble de l’opéra et de la bibliothèque Haskell, site historique international.

Beebe Plain, Rock Island et Stanstead Plain forment une trinité unique au monde : aujourd'hui réunies en un seul et même village, celui de Stanstead, ces ex-municipalités évoluent à cheval sur la frontière canado-américaine. Compte rendu d'une escapade anecdotique remplie de curiosités, à moins de trente minutes de Magog et de North Hatley.

À l'heure où l'on se déchausse aux contrôles douaniers et que la mode est à l'imperméabilisation des frontières, il peut sembler incongru d'imaginer qu'il existe, au Québec, un endroit où l'on peut franchir les limites du territoire américain sans s'en apercevoir, au nez et à la barbe des douaniers, et sans même que ceux-ci ne froncent les sourcils.

C'est pourtant bel et bien ce qui arrive lorsqu'on s'avise de traverser la rue Canusa, dans l'ancienne municipalité de Beebe Plain, dans les Cantons-de-l'Est. Car cette singulière artère est scindée dans le sens de la longueur par la frontière qui sépare le pays de l'oncle George de celui de l'oncle Paul : du côté sud de la rue, les voitures sont immatriculées au Vermont ; de l'autre, elles arborent le « Je me souviens ».

« Le plus drôle, c'est que les douaniers n'interviendront pas si je traverse à pied chez mon voisin américain d'en face, et vice-versa. Mais si je prends ma voiture pour effectuer le même parcours, je devrai me rendre au bout de la rue et subir un contrôle douanier », raconte Francyne Tougas, propriétaire du gîte La Grenouillère, du côté québécois de la rue Canusa.

Ainsi baptisée par l'union des particules de CANada et d'USA, cette rue procède d'une étrange alchimie frontalière. « D'après le Smithsonian Institute, qui est récemment venu ici, c'est un cas unique au monde : d'habitude, il y a toujours une rivière, une montagne ou une barrière pour séparer les régions habitées de deux pays. Ici, il n'y a rien d'autre qu'une ligne jaune sur l'asphalte », explique Mme Tougas.

En roulant vers l'est, on est donc du côté du Vermont et, techniquement, soumis aux lois américaines ; de la même manière, en conduisant vers l'ouest, c'est le Code québécois de la sécurité routière qui s'applique. Stanstead compte même au moins quatre demeures qui chevauchent la frontière : le salon de l'une d'elles est aux États-Unis tandis que la chambre à coucher est au Canada. Il se peut donc que pendant qu'on discute aux États on fasse des galipettes au Québec...

«Par le passé, certains nouveau-nés ont même hérité de la citoyenneté américaine simplement parce que leur mère a accouché du côté sud de leur maison », raconte Rachel Fecteau, née et élevée à Stanstead. Par ailleurs, il est souvent arrivé qu'une citoyenne canadienne donne naissance à sa progéniture au Vermont, par choix ou par nécessité.

«Encore aujourd'hui, s'il y a une tempête de neige, plusieurs préfèrent se rendre à Newport [au Vermont], à quelques kilomètres d'ici, plutôt que d'aller accoucher à Magog ou à Sherbrooke », explique Francyne Tougas. Inutile de préciser que la double nationalité est fort répandue chez les citoyens qui vivent de part et d'autre de la frontière...

Sur le seuil

Parmi les autres édifices « internationaux » construits sur la frontière, on compte aussi l'ancienne usine de la Butterfield, dont le volet américain continue d'être exploité, tandis que le pendant canadien a fermé ses portes pour déménager en Ontario. Pour sa part, l'immeuble du 1-5 de la rue Principale, à Beebe Plain, était occupé, de 1866 à 1915, par ce qui formait alors le seul bureau de poste international du globe : Canadiens et Américains entraient par des portes différentes, mais un seul maître de poste leur répondait.

Le plus célèbre édifice frontalier demeure cependant celui qui abrite l'opéra et la bibliothèque Haskell, dans l'ancienne municipalité de Rock Island. Érigé à califourchon sur les deux pays par Martha Stewart Haskell, une mécène canadienne davantage préoccupée par la culture que par l'aménagement intérieur, l'immeuble fut sciemment construit de la sorte pour honorer la mémoire de feu son mari, qui était américain.

De par son emplacement stratégique, l'endroit a tenu lieu de tribunal par trois fois, depuis 1970, lorsque des accusés canadiens et américains prenaient part au même procès et qu'on voulait éviter de les soumettre aux formalités douanières... C'est également ici que Brian Mulroney et George Bush père ont paraphé l'Accord de libre-échange, en 1988.

Le fiston de ce dernier, George Dobbeliou, aurait d'ailleurs avantage à fréquenter l'opéra Haskell puisque de la sorte il pourrait régulièrement applaudir ce qui se passe au Canada : de fait, la plupart des sièges sont situés aux États-Unis tandis que la scène s'étend du côté canadien.

Dans la bibliothèque de l'opéra, une ligne noire balafre le plancher de bois pour des raisons plus pragmatiques que fantaisistes. Dans les années 90, un incendie qui s'est déclaré sur les lieux a entraîné un imbroglio entre les deux compagnies d'assurances, l'une canadienne, l'autre américaine, qui couvraient chacune un côté de la bibliothèque.

Puisque personne n'était à même de déterminer dans quel pays se trouvait le foyer de l'incendie, on a donc identifié l'endroit exact où passait la frontière pour savoir laquelle serait tenue de payer. Du reste, cette bibliothèque est la seule au Canada à ne pas disposer de porte d'entrée (qui est à Derby Line, au Vermont), et la seule des États-Unis qui ne contient pas de livres (lesquels sont rangés du côté canadien)...

Issu de la fusion avant l'heure, en 1995, des municipalités de Beebe Plain, Rock Island et Stanstead Plain, Stanstead était jadis un haut lieu de la contrebande et comptait 26 distilleries, pendant la Prohibition. La région du village a également prospéré en devenant un important relais de diligences entre Boston et Montréal-Québec, au XIXe siècle. De nos jours, Stanstead vit surtout de l'activité de ses nombreuses mines de granit, la « pierre angulaire » de son économie.

Depuis peu, ce pittoresque patelin fait également partie de l'Association des plus beaux villages du Québec, un regroupement qui en compte 32. Suffit d'arpenter la rue Dufferin pour abonder dans le sens de ceux qui ont laissé tomber pareil verdict : cette longue artère n'est qu'enfilade de jolies demeures bourgeoises, jalonnée de quelques façades monumentales, comme le Stanstead College ou le Collège des Ursulines. L'ensemble n'est pas sans fleurer la Nouvelle-Angleterre, lieu d'origine des fondateurs des lieux.

L'un des fleurons de la rue Dufferin demeure sans conteste Carrollcroft, où loge le musée Colby-Curtis. Son contenu témoigne du mode de vie bourgeois des anciens occupants, les Colby, de même que de l'histoire de la région frontalière, peuplée par beaucoup de loyalistes, comme le rappelle le five o'clock tea encore servi ici.

En se baladant au hasard de Stanstead, on tombe aussi sur d'autres curiosités, comme ce bloc-appartements d'une autre ère, couvert de lattes de bois, de même que l'ancienne résidence de Frederick Banting, codécouvreur de l'insuline et Prix Nobel en 1923, qui abrite aujourd'hui un gîte, le domaine Les Boisés Lee Farm.

Un peu partout, on remarque aussi une forte concentration d'églises (catholiques, anglicanes, congrégationaliste, adventiste, méthodiste... ), soit 13 lieux de culte pour 3000 âmes, mais aussi une loge maçonnique et des résidences privées qui arborent côte à côte le Stars & Stripes et l'unifolié, symboles de l'amitié frontalière. Au fait, comment en est-on arrivé là ?

Stand steady !

On raconte que les arpenteurs qui ont tracé la frontière, en 1771, étaient plus en proie à l'éthylisme qu'à l'élitisme, et qu'ils auraient par trop abusé de la gnôle de patate frelatée, entraînant du coup zigzags et erreurs de parcours. D'où la rumeur attribuant à l'expression « Stand steady ! » (Tiens-toi droit !) l'origine du nom du village...

Même si, au début, on ne fit que peu de cas de ces bourdes de soiffards, une certaine confusion s'installa petit à petit. Près du lac Champlain, des États-Uniens « construisirent ainsi un fort d'un million en plein territoire canadien », peut-on lire dans un document intitulé La Frontière : arpenteurs, contrebandiers et douaniers, publié par la Société historique de Stanstead.

Détail intéressant, ce même document établit quelques critères permettant de différencier le Canadien de « l'Américain » (l'États-Unien, en fait). Selon celui-ci, « le Canadien et l'Américain se ressemblent beaucoup : les deux adorent les hamburgers et les frites ; tous deux vivent en liberté dans d'immenses pays ». « Pourtant, poursuit le document, ils sont parfois différents : le Canadien a un premier ministre ; l'Américain un président. Le Canadien vit dans une province ; l'Américain dans un État. Le Canadien a un castor comme emblème ; l'Américain, un aigle. Le Canadien paie beaucoup de taxes ; l'Américain, beaucoup moins... »

Bref, des décennies d'études sociologiques semblent bonnes pour la poubelle, alors que la quadrature du cercle canado-américain paraît, somme toute, si simple à résoudre.

Sans rire, à l'ère du US bashing universel, Stanstead constitue sans nul doute un surprenant paradigme, celui de la cohabitation tranquille entre deux pays pas toujours d'accord sur certains dossiers. « J'aime la philosophie des lieux, les mélanges qu'il y a ici. Ce n'est ni le Canada, ni les États-Unis, mais l'Amérique du Nord. Et puis, chez nous, la frontière ne sépare pas les pays, elle les unit... », conclut Francyne Tougas.

En vrac

- Stanstead mérite au minimum une escapade d'une demi-journée au départ de Magog (à 15 minutes par la 55) ou de North Hatley (environ 30 minutes de route). Le village peut également tenir lieu d'escale originale en chemin pour le Vermont, au départ de Montréal ou de Québec, ou servir de paisible point de chute pour un peu de golf à Dufferin Heights, la découverte des environs sur la piste cyclable qui longe la rivière Tomifobia ou un brin de farniente sur la plage du lac Memphrémagog tout proche.

- Pour se rendre sur les lieux, le plus simple consiste, au départ de Montréal, à emprunter l'autoroute des Cantons-de-l'Est (la 10) pour ensuite gagner la 55 jusqu'à la frontière. De Québec, prendre la 20 puis la 55, un peu après Drummondville. Le plus charmant itinéraire demeure cependant la route 247, au départ de Magog : chemin bucolique entortillé et vallonné, tunnels d'arbres, croquignolettes propriétés et vues imprenables sur l'abbaye Saint-Benoît-du-Lac et le mont Owl's Head, de l'autre côté du lac.

- Cette année, l'opéra Haskell célèbre son centenaire. Inauguré en juin 1904, le célèbre édifice calqué sur l'ancien opéra de Boston présente une foule de concerts, de récitals, de pièces de théâtre et de spectacles divers, jusqu'à la fin de septembre. À surveiller notamment : le American Magic-Lantern Theatre, le 5 juin.

(819) 876-2020, www.haskellopera.org.

- C'est samedi prochain que se déroulera le cinquième Festival frontalier de Stanstead. Au programme : défilés, kiosques, artisans, expositions, bouffe, musique et compétitions de « tire de camions »...

- Le domaine Les Boisés Lee Farm n'est plus dirigé par Marielle et Michel Lanot (ancien maître queux du Ritz), et la seule fine table de Stanstead a donc disparu. Le cadre et la résidence historique où loge ce vaste « gîte » sont cependant toujours aussi splendides, et l'établissement entame cette année une nouvelle vie sous la houlette d'une jeune et sympathique retraitée des Forces armées et son conjoint, si l'avis vous intéresse. Accueil impeccable, chambres immenses, jolie piscine et petit-dej' assez copieux pour sustenter un régiment. 20, rue Notre-Dame Ouest, Stanstead (Rock Island), % (819) 876-5115, 1 866 775-5115, www.domaineleefarm.com.

- Pour vivre à fond l'expérience frontalière, essayez plutôt le gîte La Grenouillère, situé du côté québécois de la rue Canusa, au numéro 25. % (819) 876-5599.

Renseignements

- Tourisme Cantons-de-l'Est : (819) 820-2020, 1 800 355-5755, www.cantonsdelest.com.

- Association des plus beaux villages du Québec : www.beauxvillages.qc.ca/.