Romanesque Roumanie

À Viscri, l’église n’est pas une église, c’est une forteresse.
Photo: Gary Lawrence À Viscri, l’église n’est pas une église, c’est une forteresse.

Parti sur un coup de tête en Roumanie, notre collaborateur y a avalé 1700 kilomètres de bitume l’automne dernier. Morceaux choisis glanés au fil des routes cabossées et enchanteresses de l’un des pays les plus rustiquement pittoresques d’Europe.

Tout ne va pas pour le mieux au pays d’Emil Cioran, de Constantin Brancusi et d’Elie Wiesel. Mais qu’à cela ne tienne : les villes médiévales sont à hurler de beauté, les bleds sont aussi peinturlurés que joliment décatis et les châteaux féeriques sont parfois sortis de l’imaginaire d’architectes si allumés qu’ils devaient s’imbiber de tuica, le puissant tord-boyaux local.

Le coût de la vie y est ridiculement bas, les gens sont plutôt francophiles, tantôt francophones — voire les deux —, les meules de foin sont si hautes qu’elles portent presque ombrage aux portails de bois finement ciselés, et l’esprit tordu de Ceausescu enserre encore villes et villages de ceintures d’immeubles staliniens, froids et austères comme son idéologie.

De temps en temps, sur les routes étroites et souvent embouteillées, il faut négocier son passage avec charrettes et attelages d’un autre âge, tandis que s’élance sur les éperons rocheux un énième village fortifié. Ailleurs, on se surprend à traverser un village fantôme et des chemins inquiétants s’enfoncent dans la touffeur noire des Carpates.

Mais attention : non loin de l’indécent palais du Parlement de Bucarest et sur les terrasses bondées de la pétulante Cluj-Napoca, la jeunesse vibre d’espoir et de techno fraîche, fournissant une fourmillante main-d’œuvre qualifiée aux grands noms du numérique. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils ont la foi : en dix ans, la Roumanie a perdu 5 de ses 21 millions d’habitants, partis voir ailleurs s’ils y travaillaient. Restent les promesses d’un tourisme ici naissant, là florissant, grâce au foisonnant patrimoine de ce ravissant pays d’Europe de l’Est.

Des sites iconiques

En revenant du monastère de Nicula, réputé pour la joliesse de ses icônes sur verre, je fais monter dans ma voiture un brave bougre bigrement bourru qui faisait le planton la mine basse et le pouce levé. J’entame la conversation, mais en lieu et place de réponses, l’homme se signe sans ménagement en balbutiant quelque prière devant chaque édifice religieux, chaque cimetière et chaque croix de chemin, comme s’il récitait un mantra halluciné, les yeux vissés dans les cieux de plomb. Il refera son manège quinze fois avant de me signaler qu’il est arrivé à destination.

« Dans un pays où les gens ne sont pas éduqués — nous avons les pires écoles d’Europe —, il est normal que la religion soit si importante », m’expliquera plus tard Anton Cupcea, un Bucarestois qui prie surtout pour le salut de son pays. Une chose est sûre, c’est qu’on ne se fait pas prier pour s’intéresser au patrimoine religieux quand on débarque en Roumanie.

Photo: Gary Lawrence De hautes meules de foin dans le Maramures

À Curtea de Arges, en Valachie, les clochers torsadés de l’élégantissime monastère de Saint-Nicolas semblent s’envriller dans le ciel enivré de bleu. Dans l’est du pays, les murs des monastères de Bucovine (Sucevita, Moldovita, Voronet…) servent de canevas à des fresques où se tutoient le merveilleux et le divin, des exemples uniques classés sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

Dans le Maramures voisin, cœur battant de la Roumanie profonde, les églises en bois aux longs clochers graciles pullulent, plusieurs d’entre elles étant aussi encensées par l’UNESCO. Érigées dans un style gothico-byzantin, coiffées de hautes flèches, elles trônent au cœur de cimetières fleuris, eux-mêmes plantés dans la région la plus bucolique de Roumanie, aux portes de l’Ukraine.

 
Photo: Gary Lawrence À Sapanta, ce n’est pas tant l’église multicolore qui attise l’intérêt que le «cimetière joyeux» où elle s’élève.

À Sapanta, ce n’est pas tant l’église multicolore qui attise l’intérêt que le « cimetière joyeux » où elle s’élève. Depuis 1935, 800 tombes y ont été ornées d’un bas-relief naïf par un sculpteur qui ne l’était vraiment pas, Stan Patras, et qui y a dépeint certains traits de caractère — pas toujours les plus reluisants — des défunts. Le boucher dépeçant sa viande, mais aussi le pochetron cuvant sa gnôle. La fileuse de laine et le paysan sur son tracteur, mais aussi le truand et le coureur de jupons. Après le décès de Patras en 1977, son apprenti a repris le flambeau et perpétue son œuvre… autour de la tombe du maître.

Des hôtes royaux

À Viscri, l’église n’est pas une église, c’est une forteresse. Achevé en 1225, le site en jette vraiment, avec ses fortifications chaulées et élevées sur un plan ovale, et flanquées de bastions qui se dressent entre des toitures d’ardoise gondolées par les siècles. Une merveille médiévale du haut de laquelle on toise l’essentiel du village de 400 âmes qu’elle domine, et où les façades saxonnes s’alignent le long d’une grande artère en terre battue où habite notamment… le prince Charles.

En 1998, le fils d’Élizabeth II, qui s’est lié d’amitié avec le comte roumain Tibor Kalnoky, tombe en pâmoison en Transylvanie ; il achète bientôt une propriété qu’il transforme en pied-à-terre et en maison d’hôte. Quand le royal propriétaire n’est pas là, quiconque allonge 90 euros (et réserve une chambre à l’avance) peut séjourner dans ses augustes (mais modestes) appartements — ce qu’il est aussi possible de faire dans l’autre propriété du prince, à Zalanpatak, dans les Carpates.

 
Photo: Gary Lawrence C’est à Carol Ier, premier roi de Roumanie, que l’on doit l’un des chefs-d’œuvre incontestés du pays: le château de Peles.

C’est à un autre monarque que l’on doit l’un des chefs-d’œuvre incontestés de la Roumanie : le château de Peles. Bien plus fascinant que le château de Bran (alias « le château de Dracula »), ce féerique patchwork de tours et de styles a été commandé par Carol Ier, premier roi de Roumanie, auprès des meilleurs architectes de l’époque. Originaire d’Allemagne, le monarque a voulu faire germer en Transylvanie le grain de folie de Louis II de Bavière, à qui l’on doit le château de Neuschwanstein (le « château de Walt Disney »).

L’esprit de Vienne

Mais la royauté se fait tout autant sentir à Sibiu, gracieuse cité fortifiée sur laquelle plane l’esprit de Vienne — dont elle s’inspire — et celui de l’Empire austro-hongrois. Entièrement restaurée en 2007 avant sa reconnaissance comme capitale culturelle européenne, Sibiu est d’une lumineuse splendeur. Mi-bohème, mi-aristocrate, elle nargue les contreforts enneigés des monts Fagaras, qui ferment l’horizon.

Quant à Sighisoara, c’est le comte Dracula qu’elle évoque puisque c’est là que serait né en 1431 Vlad Tepes, qui a inspiré à Bram Stoker son sinistre personnage friand d’hémoglobine. La maison natale, où une mise en scène — un lit-cercueil drapé de rouge dans une pièce sombre — est d’un kitschissime ridicule, n’est pas un arrêt obligé.

Photo: Gary Lawrence Sibiu, gracieuse cité fortifiée sur laquelle planent l’esprit de Vienne — dont elle s’inspire — et celui de l’Empire austro-hongrois.

De fait, il y a bien d’autres raisons d’arpenter cette grisante cité féodale, un ancien castrum romain plus saxon que roumain, devenue ville fortifiée admirablement bien conservée : glaner les remparts, admirer les toits ondoyants depuis le beffroi de la tour de l’Horloge, longer les demeures aux murs boursouflés par les suintements du temps…

J’y ai marché trois heures, j’aurais bien pris trois jours, tout comme j’aurais bien pris trois semaines pour investir tout le pays. Un pays rustique, authentique, quasi intact et à l’état brut, où tout ne va pas pour le mieux, mais d’où l’on revient réjoui de s’être aussi bien empli les yeux.

L’auteur était l’invité d’Air Canada Rouge.

En vrac

Y aller. Depuis l’été dernier, Air Canada Rouge relie Montréal à Bucarest sans escale, deux fois par semaine (trois fois entre juin et octobre). Wifi (payant) à bord de tous les appareils et 100 heures de films et d’émissions diffusées directement sur tablettes et téléphones, en téléchargeant une appli aircanada.ca et voyagezrouge.com.

Sécurité. Contrairement aux rumeurs, Roumanie ne rime pas avec rapines. « Quand les frontières se sont ouvertes après l’adhésion de la Roumanie à l’Union européenne en 2007, les voleurs furent les premiers à partir. C’est pour ça que le pays est si sûr : ils sont tous en Allemagne ou ailleurs… », dit Anton Cupcea sur le ton de la plaisanterie.

Dormir. En Roumanie, l’hébergement est vraiment modique, et on n’a pas besoin de réserver à l’avance, sauf parfois en haute saison : il suffit de se munir d’un bon guide, comme le Routard ou le Lonely Planet. Les petites pensions sont particulièrement sympas : à Sibiel, à la Pensione Luca, j’ai eu droit à une chambre proprette avec salle de bain attenante, à un bon repas du soir avec une grosse bière et un quart de litre de tuica, puis à un p’tit déj’ le matin, le tout pour 100 lei (32 $).