Tannat et «dolce vita» en Uruguay

Un coucher de soleil mémorable à Colonia del Sacramento
Photo: Carolyne Parent Un coucher de soleil mémorable à Colonia del Sacramento

Aux portes d’un «pueblo» oublié, un œnotourisme naissant nous invite à nous attarder dans de bucoliques vignobles-boutiques.

Je n’ai pas fait trois pas dans l’Almacen de la Capilla qu’un verre apparaît dans ma main comme par magie, verre qu’on s’empresse de remplir. « C’est la nouveauté de l’été, un assemblage très frais de chardonnay et de muscat de Hambourg », annonce Ana Paula Cordano, la patronne de ce magasin général d’un autre temps et du vignoble qui porte son nom. Rose saumoné, le vin est aussi délicieux que le lieu où je me trouve. Est-ce la chaleur de l’accueil ? La chaleur tout court (il fait 37 °C en cette fin de janvier) ? La perspective d’une longue dégustation sous une tonnelle couverte de vigne ? Je n’en sais rien, mais toujours est-il que l’Alice en moi a l’impression d’avoir trouvé son pays des merveilles.

Photo: Carolyne Parent

Située à 250 kilomètres à l’ouest de Montevideo, Carmelo n’est pourtant qu’une bourgade de rien du tout. Deux plazas bordées de pimpantes maisons basses. Une playa (plage, ou, comme on le prononce ici, « placha ») en bordure de l’estuaire du Río de la Plata. En face, un flamboyant voisin, l’Argentine. Et tout autour, un campo à peine moins grand que le ciel. Dans cette campagne qui fait penser à un mini-Chianti, des eucalyptus montent la garde. Des oliveraies et des vergers pointillent l’azur. Les chevaux des gauchos paissent dans les pâturages, tout comme les vaches Angus, qui finiront dans l’assiette. Et çà et là, une demi-douzaine de vignobles de poche donnent dans l’œnotourisme à l’ombre d’Irurtia, l’un des plus grands producteurs du pays – toute chose étant relative…

« L’Uruguay compte 6500 hectares de vignes productifs, dont 281 à Carmelo, alors que l’Argentine en possède 210 000, note José Lez, président de l’Instituto Nacional de Vitivinicultura (INAVI). En revanche, nous possédons un excellent rendement de vins fins à l’hectare. » Quant au développement de l’œ​noturismo, il date de 2012, autant dire hier.

Cordano, Viganò, Bernardi… Ces patronymes à consonance italienne des propriétaires des bodegas du departamento de Colonia rappellent que dès la première moitié du XIXe siècle, de nombreux immigrants en quête d’un ailleurs meilleur se sont installés dans la région. « Venu de Gênes en 1855, mon arrière-arrière-grand-père a apporté avec lui la tradition de la viticulture », explique Mme Cordano.

À l’échelle du pays, c’est un immigrant basque, Don Pascual Harriague, qui a introduit, en 1877, le cépage phare qu’est devenu le tannat. Originaire du Sud-Ouest français et associé à Madiran, ce raisin rouge occupe 26 % du territoire viticole uruguayen, selon l’INAVI. Et s’il apprécie particulièrement le petit terroir de Carmelo, c’est qu’il y profite d’un microclimat créé par la confluence des eaux tièdes du Paraná et de l’Uruguay, formant le fameux Río de la Plata.

Avec ce bon vin de tannat vient un art de vivre qui nous invite à goûter à la beauté des lieux. Pour ce faire, logeons à même un vignoble, tel Narbona. Fondée en 1909, cette finca membre du groupe Relais et Châteaux compte cinq suites aménagées dans la maison originale des maîtres. Terrasse à l’orée des vignes, plan d’eau, volière d’antan, cave ancestrale, chai moderne dans la structure monumentale d’un bâtiment de ferme centenaire… Alice adore !

Photo: Narbona Le Narbona Wine Lodge, à Carmelo.

Narbona Wine Lodge s’enorgueillit aussi d’une table en partie approvisionnée par sa propre ferme laitière. Par ici, le parmesan, le camembert et autres fromages du cru à déguster avec les bons vins de tannat et de pinot noir issus des 15 hectares d’un domaine qui en compte 50. Place à l’agneau braisé au vin, au risotto végétarien, au bon pain qui sort de la panadería de la maison, ainsi qu’au dulce de leche, à rapporter chez soi.

Né d’un rêve familial, le vignoble El Legado, grand comme six terrains de football, propose une expérience intime et rustique. Lors de ma visite impromptue, Santiago, l’un des fils des patrons, Bernardo Marzuca et María Marta Barberis, dressait la table en vue du lunch de touristes brésiliens. Dans la cour arrière, on préparait leur asado, la traditionnelle grillade de bœuf qui, en ce pays, semble tenir autant du rituel social que du festin.

Photo: Carolyne Parent

Mme Barberis m’offre des picadas — fromage, olives, saucisson et autres bondiola — qui accompagnent à merveille son tannat. « Robuste et puissant, c’est le vin des machos ! » lance-t-elle. L’assemblage tannat-syrah est également réussi. « La syrah apporte le fruit, le tannat, le corps avec ses tannins, et l’un équilibre l’autre », souligne M. Marzuca. Vendu !

L’étoile coloniale

Du côté de Colonia del Sacramento, Mónica Bernardi s’excuse presque en m’entraînant vers le comptoir de dégustation, qui avoisine les foudres de vinification de son chai. « Ce n’est pas une bodega du genre « maison de poupées » ici ; c’est notre lieu de travail, mais vous êtes la bienvenue ! » dit l’arrière-arrière-petite-fille d’immigrants du Tessin, le canton italophone de la Suisse. En sus de ses vins de tannat, de syrah et de cabernet sauvignon, je goûte aux grappas, une spécialité familiale, dont l’une, arrondie par un séjour en barrique de chêne, me plaît beaucoup trop.

Contrairement à Carmelo, Colonia n’a rien d’un bled endormi. C’est plutôt l’une des destinations vedettes du pays. Fondée par l’explorateur portugais Manuel Lobo, « la colonie occupait une position commerciale à ce point stratégique sur le Río de la Plata qu’elle changea de main sept fois entre 1680 et 1777, année où les Espagnols l’emportèrent », explique Ana, la guide qui nous fait visiter le quartier historique.

Mise sur la carte du tourisme grâce à sa désignation au patrimoine mondial de l’UNESCO, en 1995, la péninsule est un dédale de petites rues de pavés, ombragées de bougainvillées et bordées de maisons portugaises à toits pentus datant du XVIIIe siècle et de demeures espagnoles à toits plats, construites au siècle suivant. Un phare domine la Plaza Mayor, au sommet duquel se ruent les visiteurs au soleil couchant. D’autres assistent à l’embrasement spectaculaire du ciel depuis la Rambla, le boulevard longeant le fleuve.

« C’est un beau coin de pays, les gens sont chaleureux, on y mange de bons steaks… Je me demande bien pourquoi il n’y a pas davantage de Québécois qui y séjournent »,  confie Linda Bréard, une Montréalaise rencontrée à Carmelo, puis retrouvée à Colonia. Je m’interroge avec elle. Modeste et tranquille, l’Uruguay fait peut-être tapisserie en Amérique du Sud, mais chose certaine, il a tout ce qu’il faut pour séduire les bons vivants que nous sommes !

En vrac

Y aller : avec COPA via Panama City, car ce trajet ne compte qu’une seule correspondance. copaair.com

Se loger à Carmelo : chez Narbona Wine Lodge. Sinon, au cœur du village, à la fort jolie auberge Ah’lo, située entre les vignobles et la plage Seré. Prêt de vélos sur place.
narbona.com.uy, ahlo.com.uy

Se loger à Colonia : dans le cœur historique, à l’hôtel-boutique Charco, en bordure du fleuve. charcohotel.com

Passer de l’Argentine à l’Uruguay par le fleuve : Buquebus, Colonia Express et SeaCat Colonia font la navette entre Buenos Aires et Colonia en une heure. Cacciola relie Tigre et Carmelo en 2 h 30. buquebus.com, coloniaexpress.com, seacatcolonia.com, cacciolaviajes.com

Lire : la destination est tellement « neuve » qu’on ne lui a pas encore consacré un guide ! La proposition la plus étoffée en français demeure Argentine et Uruguay (Lonely Planet, 2017)

Se renseigner : almacendelacapilla.wixsite.com/almacendelacapilla, facebook.com/ellegadobodegaboutique