Friand de Frisco

Dans Castro, épicentre gai d’une ville qui l’est plus que toute autre au monde, c’est la fête sous un soleil pétant de rayons UV.
Photo: Gary Lawrence Dans Castro, épicentre gai d’une ville qui l’est plus que toute autre au monde, c’est la fête sous un soleil pétant de rayons UV.

Plus yuppie que hippie, délurée mais pas dégénérée, ultratolérante et toujours décoiffante, San Francisco est l’une des villes états-uniennes les plus fascinantes à fréquenter. Morceaux choisis et visite guidée de ses icônes et quartiers les plus emblématiques.

Nu comme un ver et blanc comme un drap, l’homme déambule dans la foule, arborant un large anneau de métal qui lui transperce le bout du zob. Personne ne semble le remarquer, pas même ce zigue qui le croise, déguisé en évêque lubrique, ou ce mec en tutu, le torse nu saucissonné de rubans de cuir.

Plus loin, deux travelos baraqués s’époumonent sur une scène tandis que danse un fier mâle vêtu de bottes western et d’un slip rose moulant fermement ses attributs. Les échoppes à grillades enfument les rues bondées, le houblon ruisselle et les étalages d’artefacts délurés côtoient les stands où les flics, les pompiers et même une église inclusive sollicitent les passants pour les attirer dans leur giron.

Nous sommes dans Castro, épicentre gai d’une ville qui l’est plus que toute autre au monde, et c’est la fête au village sous un soleil pétant de rayons UV. Plusieurs pâtés de maisons sont fermés à la circulation en raison du Castro Street Fair, un événement couru par les LGBTQ+ et fondé par le célèbre militant Harvey Milk.

Si certains aspects d’une telleexplosion d’exubérance frisent parfois le burlesque, l’ensemble fait surtout plaisir à voir : un tel degré d’émancipation, de folie brute et de liberté est éminemment rafraîchissant, dans les arides Bêtas-Unis de Trump.

Rien là de bien surprenant : San Francisco a toujours navigué à contre-courant du conformisme et du puritanisme états-unien. Excentrique, désinhibée, créative et avant-gardiste, elle est aussi déjantée que dégenrée. C’est l’Amérique qu’on aime et qu’on veut aimer, une ville mi-frivole, mi-sérieuse, capable de réconcilier quiconque avec les États-Honnis d’amers hics.

Photo: Gary Lawrence

Pendant quatre jours, ma douce et moi l’avons sillonnée en long, en large et en hauteur, prenant d’assaut plusieurs de ses 43 collines qui forment son épuisant relief en dents de scie — sauf quand un bienfaiteur cable car se pointait.

Chemin faisant, nous avons loupé Lombard Street, la rue la plus tortueuse des États-Unis, mais pas Alcatraz et ses excellentes visites audioguidées en français. Nous avons raté Mission Dolores, plus vieil édifice sanfranciscain (1776), mais lorgné les fresques revendicatrices de Mission, le quartier chicano. Nous avons esquivé le De Young Museum, signé Herzog de Meuron, mais investi le SFMoMA et sa nouvelle aile conçue par l’agence norvégienne Snøhetta. Et en aucun cas nous n’aurions voulu rater Chinatown, plus vaste quartier chinois hors Asie.

Chiner dans Chinatown

« Dis-moi chérie, quelle est la dernière fois où tu as vu quelqu’un vendre des crabes vivants dans un seau, sur un trottoir des États-Unis ? » Marcher dans Stockton Street, dans Chinatown, vous téléporte illico dans quelque ville perdue de l’Empire du Milieu.

Les étals des marchands débordent de pétoncles, de crevettes et de cordyceps — ce « champignon-chenille aphrodisiaque » — déshydratés, les gargotes à dim sum succèdent aux apothicaires, les temples et pagodes jouxtent les immeubles aux briques vitrifiées par le grand incendie de 1906, et partout surgissent de touchants vieillards, minces comme des bambous, que la vie semble avoir gratifiés d’un siècle. Puis, au détour d’une rue transversale, la mythique pyramide filiforme du Transamerica Building nous ramène les deux pieds sur terre états-unienne.

Photo: Gary Lawrence

C’est en s’en servant comme phare que nous débouchons bientôt sur un autre immeuble mythique, la Colombus Tower, tout de cuivre oxydé revêtu, où Francis Ford Coppola a installé ses pénates et ouvert son Café Zoetrope. De là, on n’est qu’à quelques pas de City Lights, la librairie la plus emblématique de la ville, fondée en 1953 par l’un des chefs de file de la Beat Generation, Lawrence Ferlinghetti.

Après avoir étanché notre soif de contre-culture, nous traversons une ruelle pour siroter une bière artisanale sous la noble patine et les lampes Tiffany du Vesuvio, ancien repaire beatnik où Jack Kerouac venait écluser bouteille sur bouteille. De là, nous titubons jusqu’au Beat Museum pour zieuter quelques éditions originales de Sur la route, avant de quitter les lieux non sans croiser quelque clochard céleste en train de déglutir de grandes lampées houblonnées. À San Francisco, chaque jour amène son lot d’épaves humaines, de tarés de service et autres loques de chair et d’os. Y compris dans Haight-Ashbury, ancien bastion hippie.

Si les traces du passage de Janis Joplin (635, Ashbury St.), de Jimi Hendrix (1254-A, Haight St.), des Grateful Dead (710, Ashbury St.) et de leur époque ne sautent pas aux yeux, le quartier demeure éminemment stimulant, et pas que pour la joliesse de ses demeures victoriennes et édouardiennes.

Photo: Gary Lawrence

Dans Haight Street, l’artère principale délurée, toutes les portes donnent envie d’être poussées : friperies néopsychédéliques, lingeries brindezingues, bric-à-brac émo-gothiques, et surtout une énième librairie indépendante, Booksmith (1644, Haight St.), dans une cité qui en compte plus que tout autre par personne, au pays.

Pour une agglomération de 4,6 millions d’âmes, San Francisco sait d’ailleurs se maintenir à hauteur d’homme, de femme et de transgenre. Le fait d’être assise sur cette fameuse faille qui pourrait la faire défaillir y est pour beaucoup, dans sa volonté de ne pas gratter de trop haut le ciel. En imitant Notre-Dame-de-Paris, la Grace Cathedral s’est même contentée d’un format réduit, tandis que les splendides serres victoriennes du Conservatory of Flowers ont des petits airs de Kew Gardens londoniens en moins vastes.

En fait, seules la tour Salesforce et les incroyables animations numériques de ses derniers étages émergent vraiment du lot, dans l’enfilade d’immeubles en hauteur de la ville, et seul le fabuleux pont Golden Gate paraît ici monumental. C’est du moins le cas quand on peut le voir, lorsqu’il n’est pas noyé sous l’épaisse nuée opaque qui l’avale souvent durant l’été.

Car dans « Fog City », le vent le plus puissant qui déferle en permanence en est un de liberté, et la seule chose que son souffle est incapable de déloger, c’est le brouillard.

L’auteur était l’invité d’Air Canada.

En vrac

S’y rendre. Air Canada relie Montréal à San Francisco sans escale, plusieurs fois par semaine, notamment à bord des nouveaux 737 MAX, lesquels sont 20 % moins polluants que les 737, ce qui cadre avec le statut de « ville la plus verte des États-Unis » de San Francisco.

« Le pire hiver que j’ai jamais passé, c’est un été à San Francisco », aurait déjà dit Mark Twain. Les meilleures périodes pour visiter « Fog City » s’étendent ainsi de mi-avril à juin et de septembre à octobre, moins brumeux.

Se loger. Ce n’est pas le choix qui manque. Voici cinq excellents hôtels, tous très bien situés :

Triton : petit, éclectique et convivial, littéralement aux portes de Chinatown 

Spero : branché et superbement rénové

Clift Royal Sonesta : splendide et onirique, signé Philippe Starck

InterContinental Mark Hopkins : un grand classique, chic et récemment rénové, avec points de vue époustouflants 

InterContinental San Francisco : moderne et lumineux, à cinq minutes à pied du SFMoMA 

Planifier votre visite. Avec des guides : l’excellent Cartoville, pour se repérer aisément grâce aux cartes dépliables, le très complet Lonely Planet (en français) et le Guide du routard, à jour et bien documenté, sont tous de très bons choix.