Medellín, laboratoire d’urbanisme social

À la faveur d’une diminution de la criminalité et de la paix résultant des accords de 2016 avec la vieille guérilla des FARC, le pays vit une flambée touristique qui réchauffe le portefeuille, mais aussi le cœur des Colombiens, heureux d’avoir de la visite après des décennies de troubles.
Photo: Sylvie Pepin À la faveur d’une diminution de la criminalité et de la paix résultant des accords de 2016 avec la vieille guérilla des FARC, le pays vit une flambée touristique qui réchauffe le portefeuille, mais aussi le cœur des Colombiens, heureux d’avoir de la visite après des décennies de troubles.

Un quart de siècle que Pablo Escobar a été liquidé. Une photo célèbre des policiers enchantés de l’escouade tactique Search Block, accroupis près de leur gibier sur un toit de Medellín, a immortalisé la chasse à l’homme.

Vingt-cinq ans après, la Colombie en général et Medellín en particulier voudraient bien pouvoir effacer la réputation que leur a faite l’insigne narcotrafiquant. Et y travaillent au demeurant avec une belle détermination. À la faveur d’une diminution de la criminalité depuis à peu près dix ans et de la paix résultant des accords de 2016 avec la vieille guérilla des FARC, le pays vit une flambée touristique qui ne réchauffe pas seulement le portefeuille, mais aussi le cœur des Colombiens, heureux d’avoir de la visite après toutes ces décennies de troubles.

Ce qui n’exclut pas qu’en réalité, le cartel de Medellín puis celui de Cali ayant été démantelés, la Colombie demeure le plus grand producteur mondial de cocaïne. Et que la paix reste fragile, comme en fait foi l’attentat à la voiture piégée qui a fait dix morts à l’École de la police nationale le 17 janvier dernier.

La mémoire n’est pas une science exacte, et l’histoire est un matériau hautement manipulable.

Passez par les anciens quartiers généraux de la police à Bogotá, transformés en musée, et l’officier qui joue le guide n’aura en tout cas que de bons mots pour la lutte menée par les autorités contre le cartel de Medellín qui terrorisa le pays de 1984 à 1993, comme s’il n’arrivait jamais que les bons et les méchants soient du pareil au même et qu’il soit crédible que Pablo ait réussi à développer sa multinationale de la cocaïne sans avoir à en soudoyer deux ou trois parmi lesdites autorités.

Passage obligé

« L’oubli était la seule réalité démocratique en Colombie : il englobait tout le monde, bons et méchants, assassins et héros, comme la neige dans la nouvelle de Joyce, qui tombe sur tous de manière égale », écrit Juan Gabriel Vasquez dans son bref et excellent roman intitulé Les réputations (2013).

Nati, la jeune diplômée en droit qui trouve plus payant de raconter Medellín en promenant des touristes dans ses rues que d’aller défendre des causes au palais de justice — et qui la raconte avec virtuosité —, voudrait bien elle aussi oublier, elle qui, enfant, a vu autour d’elle et jusque sur le pas de la maison familiale le sang répandu par ce psychopathe dont elle ne veut même pas prononcer le nom. Pas tant oublier, en fait, que passer à autre chose.

Ce qui fait que, comme bon nombre de Colombiens, Nati rage à l’idée qu’Escobar conserve une aura de Robin des Bois auprès de certains, que des fleurs fraîches soient déposées sur sa tombe et que des agences touristiques organisent pour les visiteurs étrangers de voyeurs et complaisants « Escobar tours ». Elle rage à l’idée que le fait d’avoir financé la construction de maisons dans un quartier pauvre puisse faire oublier les 38 000 meurtres dont il est tenu responsable.

Photo: Sylvie Pepin

De fait, Medellín a réussi à passer à autre chose — tant et si bien qu’il est absurde d’aller en Colombie sans passer par Medellín. Le grand symbole de sa sortie de crise est ce métro inauguré en 1995 et qui traverse du nord au sud cette ville de 2,5 millions d’habitants, encastrée entre des sommets andins dans une étroite vallée pentue. Salutaire initiative de planification urbaine : les Paisas, comme on appelle les habitants de la ville, ont une identité forte — aiment d’ailleurs à cultiver un certain mépris pour la capitale et ses Bogotanos — et le métro entretenu comme un sou neuf est leur fierté.

En 2004, arrive à la mairie Sergio Fajardo, journaliste et mathématicien. Le genre d’homme politique, champion de l’« urbanisme social », qu’on voudrait pouvoir cloner. C’est sous son impulsion qu’est créé le Metrocable, un système de télécabines qui complète les lignes de métro en ouvrant l’accès aux quartiers pauvres qui tapissent le flanc de montagnes (Caracas, sous feu Hugo Chávez, a installé à son tour son premier Metrocable en 2009). S’en est suivie, projet non moins pertinent, la construction d’une dizaine d’escaliers mécaniques dans le quartier contigu de la Comuna 13, considéré à une époque comme le barrio pauvre « le plus violent du monde », tant il était un concentré guerroyant de guérilleros, de narcotrafiquants et de paramilitaires.

Autre lieu emblématique de ce renouveau : la Biblioteca España, maison de la culture à l’architecture spectaculaire inaugurée en 2007 sous M. Fajardo à Santo Domingo, un quartier de montagne qui a lui aussi été ravagé par les violences des années 1980 et 1990. La bibliothèque est accessible par sauts de puce en métro et en Metrocable.

L’oubli était la seule réalité démocratique en Colombie : il englobait tout le monde, bons et méchants, assassins et héros, comme la neige dans la nouvelle de Joyce, qui tombe sur tous de manière égale

Panacée sociale à la violence et à l’inégalité ? Que nenni ! Medellín, comme toutes les grandes villes d’Amérique latine, reste dangereuse, surtout le soir tombé. (Le soir venu, le touriste retourne à sa chambre et regarde Narcos, la fameuse série de Netflix.) N’empêche qu’à se balader l’après-midi dans la Comuna 13, on comprend vite que cet élan d’« urbanisme social » a eu le mérite de désenclaver les quartiers pauvres et de contribuer à briser leur état d’exclusion.

Qu’en serait-il de la Colombie si ce Fajardo, qui s’est présenté à la présidentielle d’août dernier en politicien centriste, avait été élu ? Mais c’est le candidat de la droite dure Ivan Duque qui l’a emporté, émule de l’ex-président Álvaro Uribe, lui aussi Paisa de Medellín, un homme encore loin d’être impopulaire auprès des Colombiens pour la politique militaire de la mano dura qu’il a appliquée contre les FARC.

Pourquoi n’est-on plus accro à la Colombie ? est le titre d’un essai publié en 2017 aux éditions Hikari. Nous n’en recommandons pas la lecture, tant son auteur est férocement pro-Uribe et anti-gauche. Nous répondrons cependant que l’expérience colombienne mérite certainement qu’on développe pour elle une saine dépendance. « Nous avons si longtemps vécu en guerre, nous disait un jeune Colombien croisé dans les environs de Manizales. Il faut apprendre à vivre en paix. »