Skier au cœur des montagnes de corail

Il y a 250 millions d’années, ces montagnes n’étaient qu’une masse compressée d’algues, de coquillages et de coraux noyés sous des mers tropicales.
Photo: Gary Lawrence Il y a 250 millions d’années, ces montagnes n’étaient qu’une masse compressée d’algues, de coquillages et de coraux noyés sous des mers tropicales.

Dans le nord de l’Italie, les Dolomites forment un massif montagneux fantasmagorique où s’étendent des centaines de kilomètres de pistes de ski dans des décors naturels d’une joliesse à se damner. Compte rendu d’une semaine de glisse extatique, de Cortina d’Ampezzo à Alta Badia.

Du haut du téléphérique menant au Faloria (2123 m), je cherche en vain le parcours qu’a emprunté en skis James Bond dans la folle poursuite dont il est la cible dans For Your Eyes Only.

J’aperçois au loin le tremplin de saut à ski des Jeux olympiques de 1956, par où l’espion de Sa Majesté entame sa fuite, mais celui-ci est désaffecté et… son aire d’atterrissage aboutit sur une route. « En fait, le tournage de cette scène intègre plusieurs bouts de pistes qui ne sont pas reliées entre elles », précise Francesco Corte Colò, de Cortina Marketing. Une chose est sûre : la présence de Bond à Cortina d’Ampezzo en dit long sur la réputation de ce village de 6000 âmes, lui qui aime tant fricoter avec le gratin.

Aujourd’hui, la « reine des Dolomites » mérite toujours son surnom, avec ses hôtels cinq étoiles mythiques, ses boutiques chics surmontées de façades couvertes de fresques et son Corso Italia aux pavés foulés par des passants friqués qui se pavanent avec leur roquet affublé d’un gilet griffé.

« Cortina, c’est un peu Saint-Moritz pour les Italiens, confirme Francesco Corte Colò. Mais pas que. » Car là-haut dans la montagne, on trouve de tout en matière de skieurs, de la plèbe aux patriciens, en passant par des adolescents éberlués qui n’ont jamais rien vu d’aussi beau que les monts Cristallo, Sorapis et autres Tofana.

 
Photo: Gary Lawrence Là-haut dans la montagne, on trouve de tout en matière de skieurs, de la plèbe aux patriciens, en passant par des adolescents éberlués qui n’ont jamais rien vu d’aussi beau que les monts Cristallo, Sorapis et autres Tofana.

« Je suis étourdi, épanoui, émerveillé ! » lâche Fiston en cette douce matinée de janvier. Est-ce l’effet de l’altitude ou celui du décor dantesque qui se déploie devant nous à mesure que nous approchons en télésiège du Tofana (3244 m), point culminant de la région ? Sans doute un peu des deux. Certes, Fiston est de nature hypersensible, mais même le plus impassible des blasés ne peut rester de marbre devant la splendeur minérale et corallienne des Dolomites.

Il y a 250 millions d’années, ces montagnes n’étaient qu’une masse compressée d’algues, de coquillages et de coraux noyés sous des mers tropicales. Après avoir émergé il y a 70 millions d’années, les Dolomites se sont progressivement érodées pour devenir des pinacles de beauté brute, des pics dentelés d’une infinie joliesse, des murailles de pierre rosacée qui se dressent tout d’un bloc et qui s’empourprent chaque soir sous les reflets de l’enrosadira.

« La splendeur du décor, c’est pas mal ce qui fait la notoriété de Cortina ! » dit Francesco Corte Colò. Car peu importe la piste que l’on dévale, on demeure toujours au cœur de ce cadre enlevant. Nul besoin d’être un pro des carres pour trouver ici « schuss sûr » à ses pieds : l’essentiel du domaine est de niveau intermédiaire, et il est partout bien damé. « Les Italiens aiment bien quand les pistes sont lisses », assure Francesco Corte Colò.

Seul le secteur du Tofana compte quelques murs abrupts qui donnent du fil à retordre, dont un où on organise chaque année la Coupe du monde de descente féminine. En 2021, Cortina accueillera également les Championnats du monde de ski alpin FIS et… elle a posé sa candidature pour les Jeux olympiques de 2026.

 
Photo: Gary Lawrence La boustifaille fait partie de l’expérience sur les pentes de Cortina.

Mais skier, ça creuse, et la boustifaille fait heureusement partie intégrante de l’expérience sur les pentes de Cortina, y compris le midi, à l’un des chalets de montagne disposés aux abords des pistes. Au menu : spätzles au gorgonzola, canederli (gnocchis de mie de pain et de speck) et autres casunziei (raviolis fourrés aux betteraves ou aux herbes sauvages). « Ça nous change des cafétérias des stations de ski du Québec », de décréter Fiston.

Toute la semaine, celui-ci alternera néanmoins entre pasta al ragù (sauce bolognaise), pizza au bresaola et fines tranches de prosciutto avec chocolat chaud en guise de petit-déjeuner. Tant pis pour le nouveau Guide alimentaire canadien, y compris dans la région voisine, où on a élevé la gastronomie alpine un chouïa plus haut — toujours avec les Dolomites en toile de fond.

En selle pour Alta Badia

Chaque hiver depuis 10 ans, la région d’Alta Badia, dans le Trentin–Haut-Adige, organise l’événement « A Taste for Skiing ». Pour l’occasion, des toques renommées concoctent des menus spéciaux avec les chefs des innombrables chalets de montagne qui jalonnent les pistes sur l’autre versant des Dolomites.

Les menus sont ensuite proposés aux skieurs dans les restaurants participants — comme Moritzino, au sommet du Piz La Ila, à La Villa, où une joue de bœuf braisée sauce au chocolat m’a fait vriller les papilles. À certaines dates précises, il est même possible de passer un après-midi à skier avec un sommelier pour déguster les (excellents) vins de la région, de chalet en chalet, avant de tâter de la maestria culinaire de l’un des trois chefs étoilés Michelin d’Alta Badia.

Dans cette région qui faisait partie de l’empire austro-hongrois jusqu’en 1918, l’allemand se fait entendre presque aussi souvent que l’italien. Au même titre que le Val d’Aoste ou la Sicile, le Trentin–Haut-Adige est l’une des cinq régions autonomes d’Italie — une particularité qui lui donne plus de latitude pour préserver sa culture et cette vieille langue qu’est le ladin, qu’on parle encore dans quatre vallées (et dans celle d’Ampezzo, en Vénétie).

À peine une heure de route et deux ou trois cols séparent La Villa de Cortina, mais la différence se fait bien sentir. Sauf en ski, qui se vit toujours sur fond de falaises bouleversantes.

Si le domaine skiable jouxtant La Villa offre peu de défis — il forme une succession de bols de faible dénivelé situés sur un haut plateau —, il en va autrement de la Sella Ronda : quatre vallées reliées entre elles autour d’un imposant massif, et dont on skie toutes les pentes en une inoubliable journée de sept à huit heures de descentes.

Tout aussi mémorable est la glisse qui s’entame depuis le Lagazuoi : ce sommet de 2778 m est le point de départ de la plus longue descente des Dolomites. Près de huit kilomètres de bonheur skiable à l’état brut, sur un blanc lacis qui serpente au pied de pics et pitons immenses… et qu’on termine sur le plat, tiré par une corde attachée à un attelage de chevaux.

Enfin, une autre virée hors du commun permet de pimenter son parcours de ski de vestiges de la Première Guerre mondiale : fortins, artefacts, murets, tunnels et tranchées ponctuent le First World War Ski Tour, qui s’effectue aussi en une journée, près de la ligne de front de la Grande Guerre. Une ligne de front à laquelle on accédait grâce aux nombreuses vias ferratas (« parcours ferrés » à flanc de montagne) aménagées dans les Dolomites, où elles ont proliféré au siècle dernier.

« Quoi ? Il y a des vias ferratas en plus ? » lance Fiston, amateur du genre. Oui, mais elles ne sont pas accessibles l’hiver. Va falloir revenir l’été…

L’auteur était l’invité de Cortina Marketing, d’Alta Badia Brand et d’Air France.

En vrac

Air France relie Montréal à Venise quotidiennement, avec escale à Paris, ce qui en fait le transporteur le plus pratique pour gagner les Dolomites depuis le Québec. De Venise, Cortina est à deux heures de bus et Alta Badia, à trois heures. airfrance.ca, cortinaexpress.it, atvo.it

Les domaines skiables de Cortina et d’Alta Badia font partie de l’immense réseau Dolomiti Superski, qui compte 1200 km de pistes accessibles avec un seul billet. Coût d’une semaine de ski avec hébergement demi-pension (3 étoiles) et billet : à partir de 800 euros. dolomitisuperski.com

Un bon hôtel à Cortina : le Trieste (3 étoiles), un établissement familial à 10 minutes du téléphérique pour le Tofana, et doté d’une très bonne table. À La Villa, l’hôtel Antines est encore mieux : 4 étoiles, chambres toutes différentes, jolie piscine, bain turc, sauna et tout aussi bonne table. À 2 minutes de l’arrêt de bus et des remontées. hoteltriestecortina.it, hotelantines.it

Renseignements : cortina.dolomiti.org, bestofthealps.com, altabadia.org