Snowbirds nordiques

Catherine Girouard Collaboration spéciale
Tadoussac
Photo: Fabrice Gaëtan Tadoussac

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

« Si tu n’aimes pas l’hiver, viens dans le Nord ! » Cette phrase, qu’on entend souvent dans le nord du Québec, a de quoi surprendre au sud de la province, où on compte les centimètres de neige, les budgets de déneigement, les semaines avant l’arrivée du printemps et les snowbirds par milliers… Pourquoi ne pas troquer le voyage vers la Floride, le Mexique ou Cuba pour… le Nord québécois ? L’occasion de découvrir tout autrement la saison froide, un territoire et une nature méconnue, les aurores boréales, des cultures autochtones et l’unique train Tshiuetin, seul lien terrestre qui permet de se rendre à la frontière du 55e parallèle. Road-train-trip de Montréal à Schefferville... ou jusqu’à Kuujjuaq, pourquoi pas ?

Début janvier. Le chauffage au maximum dans le 4x4, on quitte une Montréal encore un peu endormie pour rejoindre la route 138, direction nord. Si on connaît bien les 300 premiers kilomètres, le paysage commence à changer dès qu’on atteint la côte de la Miche, près de Beaupré. À partir de ce tronçon qui s’élève à plus de 700 mètres, la route qui longe le fleuve commence à se faire vallonneuse et sinueuse. Reconnue pour être magnifique l’été, elle l’est tout autant sous son manteau blanc.

Baie-Saint-Paul, La Malbaie, Saint-Siméon : d’un village à l’autre, le nombre de voitures sur la route diminue. « À part les motoneigistes, il n’y a vraiment pas beaucoup de monde qui vient par ici l’hiver », nous dit la serveuse du restaurant L’Horizon, à Saint-Siméon, en réchauffant notre café. « Vous êtes-vous perdus ? » nous demandent les trois autres clients du restaurant, tous des gens du coin, pour nous taquiner. On discute et on rigole, alors que la serveuse nous raconte son dernier week-end, passé à couper de la glace en gros cubes sur un lac gelé avec son frère, propriétaire d’une pourvoirie, qui fait ses provisions de glace pour la prochaine saison de chasse. Si voyager l’hiver sur la Côte-Nord permet d’éviter le trafic et les hordes de touristes, c’est aussi l’occasion parfaite de collectionner les rencontres, au fil des kilomètres.

Tadoussac et Sacré-Coeur

À part quelques camions de marchandises et une dizaine de motoneigistes, le traversier vers Tadoussac est presque vide. L’eau est agitée, sur la rivière Saguenay. Le contraste des vagues bleu foncé et des côtes enneigées nous fait presque oublier le vent qui fouette le visage.

Sur l’autre rive, c’est une région en hibernation qui nous accueille. Vides et silencieux, les restaurants, les boutiques et les bureaux touristiques attendent que l’hiver se retire. Si les touristes se font rares l’hiver sur la Côte-Nord — les offices touristiques ne tiennent même pas de statistiques de fréquentation l’hiver —, les services leur étant réservés le sont tout autant.

On s’arrête au parc national du Fjord-du-Sagnenay et on chausse nos raquettes. Difficile de résister à l’envie d’aller jouer dehors. Les sentiers à explorer sont très nombreux en Côte-Nord, autant en forêt qu’en bordure du Saint-Laurent. Devant la vue panoramique sur le fjord qui s’offre à nous, on se dit que les 480 kilomètres parcourus jusque-là en ont déjà valu le coup.

L’hiver, ici, on le mange littéralement, et il est bon ! C’est complètement différent de l’hiver en ville. C’est du vrai blanc, ici !

Le jour tombe lentement. On retourne se réchauffer dans le camion et on s’éloigne de la 138 quelque peu. Direction Sacré-Coeur, un petit village à 22 kilomètres de Tadoussac. Il fait complètement nuit à notre arrivée à Canopée Lit, un site d’hébergement insolite en forêt. Claire et Jérémie, les deux propriétaires, nous attendent près du feu, dans le chalet principal, pour nous reconduire en motoneige jusqu’à notre petite cabane perchée.

« Quand on a ouvert en 2009, on était les premiers à offrir de l’hébergement insolite dans la région », se souvient Jérémie. Tombé amoureux du fjord lors d’un voyage, le couple n’a pas hésité à quitter la chaleur du sud de la France pour acheter un bout de forêt à Sacré-Coeur, son village d’adoption qu’il apprécie autant en hiver qu’en été.

« On a fait le choix de rester ouvert à l’année, mais on remet souvent en question cette décision, raconte Claire en rigolant. On le fait quand même, car on croit que c’est important pour la région. » Et d’hiver en hiver, ils accueillent toujours un peu plus de touristes. « C’est la question de l’oeuf ou de la poule : les gens délaissent-ils la Côte-Nord l’hiver parce qu’il n’y a plus de services touristiques, ou il n’y a pas de services parce qu’il n’y a plus de touristes ? » se demande le couple.

« Pourtant, l’hiver, ici, on le mange littéralement, et il est bon ! lance Jérémie. C’est complètement différent de l’hiver en ville. C’est du vrai blanc, ici ! »

Sept-Îles

Une nuit et quelque 430 kilomètres plus tard, on arrive à Sept-Îles. L’envie de ressortir les raquettes revient vite. De la plage gelée, on admire le fleuve, très large à cette hauteur, ainsi que les gros blocs de glace qui y flottent ici et là. Au large, deux gros minéraliersattendent leur cargaison avant de repartir.

Photo: Fabrice Gaëtan Sept-Îles

« C’est impressionnant, la quantité de minerais qui passent par Sept-Îles », affirme Alexandra Power, de Tourisme Sept-Îles. L’histoire de la ville tourne littéralement autour de l’exploitation minière, explique-t-elle. À partir de 1954, lorsque le chemin de fer reliant Sept-Îles et Schefferville fut construit et que le premier chargement de minerai est arrivé, la ville côtière a rapidement vu sa population passer de 700 à 20 000 personnes. Aujourd’hui, on y compte 27 000 habitants, dont 3000 sont issus des deux communautés autochtones qui y cohabitent.

Si les touristes ne sont pas non plus très nombreux à Sept-Îles durant la saison froide, la ville jouit tout de même d’un certain achalandage. « On a beaucoup de touristes qui viennent pour le travail », affirme Mme Power. Grâce à son aéroport international, on peut atteindre Sept-Îles à partir de Montréal en deux heures. « Les billets sont par contre très chers, c’est pourquoi l’avion dessert beaucoup le tourisme d’affaires. Les touristes d’aventures viennent de plus en plus l’hiver, mais ils sont encore peu nombreux. »

Hôtels, quelques restaurants, dont Chez Omer, où on sert du poisson et des fruits de mer à l’année, le musée Shaputuan, la boutique d’artisanat autochtone Atikuss… même si certaines adresses ferment leurs portes jusqu’à l’été, l’offre d’activités et de services reste vivante.

Le train Tschiuetin

Le lendemain matin, on dit au revoir au camion pour prendre place dans le train Tshiuetin, qui signifie « vent du Nord » en innu. Reliant Sept-Îles à Schefferville, le chemin de fer, qui s’étire sur 573 kilomètres sur le territoire québécois et le Labrador, est le seul lien terrestre qui permet d’atteindre le Grand Nord québécois. Lentement — à 45 milles à l’heure — on regarde défiler des étendues de blanc parsemées d’épinettes noires, plusieurs petits et grands cours d’eau, dont la rivière Moisie, des flancs de montagne escarpés.

« L’été, l’hiver, l’automne, le printemps, qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il fasse soleil : c’est toujours beau », dit le chef de train, Yan Fortin-Veillette, qui travaille pour la compagnie ferroviaire depuis sept ans. Il raconte alors les aurores boréales, la faune et la flore, qu’il ne se lasse pas d’admirer.

Photo: Fabrice Gaëtan Passagers du train Tshiuetin

Autour de nous, plusieurs passagers se construisent des abris de couvertures à leur siège. Ils s’approprient un espace du train. « C’est comme une grosse famille ici ; c’est la première entreprise 100 % autochtone au monde ! » explique fièrement Yann, lui-même Attikamek. La compagnie est cogérée par trois nations, soit les Montagnais d’Uashat mak Mani-Utenam et de Matimekush-Lac John, ainsi que les Naskapis de Kawawachikamach. Faisant un aller-retour par semaine, ce service de train a été créé expressément pour briser l’isolement des nations vivant sur le territoire.

Le trajet durera 14 heures cette journée-là. Une bonne moyenne, selon le chef de train. Des enfants tentent de nous apprendre à compter en innu. Un homme nous raconte une vieille légende familiale. Un groupe de religieux, qui passera la semaine à Schefferville, entonne des chants en s’accompagnant à la guitare. Un couple autochtone entre dans le train au mile 69, au beau milieu de nulle part, nous semble-t-il, après un séjour dans sa petite cabane, comme on en voit plusieurs un peu partout sur le territoire nordique.

«Tshiuetin, c’est le plus beau train au monde, nous dit Yann en guise d’au revoir en entrant en gare. Et personne ne connait ça. Tant mieux, tsé. L’être humain n’a pas eu le temps de tout salir ici. Tout est encore propre. Pis c’est l’fun...»

Schefferville

Frôlant le 55e parallèle, Schefferville est une grande oubliée des touristes au Québec. Si le village n’a rien d’une destination touristique typique et n’est actuellement pas équipé pour recevoir une foule de visiteurs, l’expérience n’en est pas moins riche pour ceux qui aiment sortir des sentiers battus.

« Schefferville a beaucoup changé au cours des dernières années », raconte Henri Fortier en nous servant un verre au bar du Motel Royal, fondé par son père en 1954. Bâtie par l’industrie du fer, Schefferville fut un temps très prospère, mais elle disparaît presque de la carte du Québec dans les années 1980, lorsque les minières annoncent la fermeture de la ville avec la chute de la valeur du minerai. Une poignée de gens décident tout de même de rester. Aujourd’hui, quelque 250 Blancs, 800 Innus et autant de Naskapis y cohabitent.

Photo: Fabrice Gaëtan Schefferville

Natif de Schefferville, Henri est aujourd’hui musicien professionnel et se promène un peu partout dans le monde, mais finit toujours par revenir chez lui. « C’est unique ici », dit le cinquantenaire.

Schefferville a tout d’une parfaite ville western nordique. Certaines règles semblent avoir été oubliées en chemin, alors que les voitures n’y sont pas immatriculées, que le Code de la route est plutôt laissé à la discrétion des usagers et qu’on peut chasser presque n’importe où.

« Et ce qui fait Schefferville, c’est surtout les gens qui y vivent; les gens n’ont pas de masques ici, et sont souvents accueillants », ajoute Henri.

Les rencontres se font en effet très facilement. Tous les soirs, on soupe autour d’une grande table avec une poignée d’inconnus au Guest House, où nous sommes hébergés. On rigole avec les clients et le personnel du Bla Bla, le restaurant du village. On discute avec les gens ramassés sur le pouce sur la route qui relie la réserve naskapie, quelques kilomètres plus loin, à Schefferville. On découvre l’amour indéfectible des gens du Nord pour le bingo, qui se joue à la radio. On se fait inviter à une soirée karaoké, ou encore à discuter autour d’un thé chez un couple innu de la nation Matimekush-Lac John, entourés de leurs dix petits-enfants.

Photo: Fabrice Gaëtan Route reliant Schefferville et la réserve naskapie, quelques kilomètres plus loin

Schefferville est aussi un paradis pour les amoureux de plein air. Les pistes de raquettes, de randonnée et de motoneige sont très nombreuses. La nuit tombée, on marche sur les lacs gelés, les yeux rivés au ciel, dans l’espoir de voir des aurores boréales.

« La région a un gros potentiel touristique », croit Lucien McKenzie, chargé de projet au développement économique du Conseil de la Nation innue Matimekush-Lac John. Les gens en parle de plus en plus.» Et avec tout le développement amorcé il y a quelques années avec le Plan Nord, le champ des possibles semble aussi grand que la construction d’une autoroute ou d’un chemin de fer entre Schefferville et Kuujjuaq, ajoute M. McKenzie.

« Ca se métamorphose, Schefferville, conclut Henri Fortier. C’est une matière plastique même s’il y a bien du fer!»

Et pourquoi pas aller jusqu’à Kuujjuaq ?

Rendu là, pourquoi ne pas en profiter pour se rendre jusqu’à Kuujjuaq ? À partir de Schefferville, on peut acheter un aller-retour pour Kuujjuaq pour environ 600 $. Une façon bien plus abordable d’accéder au Nunavik, alors que s’y envoler à partir des grands centres coûte un peu plus de 3000 $ par personne.