Ces nouvelles destinations où s’envolent les transporteurs

Du côté de Bordeaux, c’est plutôt l’engouement pour un tourisme régional qui a amené les transporteurs à proposer des vols directs depuis Montréal.
Photo: Gary Lawrence Du côté de Bordeaux, c’est plutôt l’engouement pour un tourisme régional qui a amené les transporteurs à proposer des vols directs depuis Montréal.

Depuis quelques années, les nouveaux transporteurs se font plus nombreux au départ du Québec — essentiellement de Montréal. Si nous sommes loin de l’époque pré-11 septembre 2001 et que Montréal-Trudeau n’arrive toujours pas à la cheville de Toronto-Pearson, le choix des vols directs depuis la métropole québécoise est désormais bien plus honorable qu’il y a 5 ou 10 ans, avec les Qatar Airways, Copa, Turkish Airlines, Air China et autres WOW désormais implantées ici. Sans compter qu’à ces vols sans escale s’ajoute la possibilité d’accéder à d’immenses réseaux une fois rendus à Doha, Panama City, Istanbul, Beijing ou Reykjavik.

Pourquoi ces compagnies aériennes ont-elles décidé de venir s’établir ici ? Pour une foule de raisons qui sont souvent les mêmes que celles qui motivent les transporteurs établis ici à lancer telle ou telle nouvelle liaison aérienne.

Chez WestJet comme ailleurs, on fait ainsi appel à des bases de données et à des outils de planification poussés pour déterminer dans quel sens le vent de l’intérêt des voyageurs tournera, mais on tient également compte des perspectives de fluctuations des coûts du carburant, des goûts et impressions des passagers et, il va sans dire, de la demande pour une destination, avant d’envisager de la desservir.

« Depuis peu, nous offrons ainsi le Belize au départ de Toronto et Calgary, car même si c’est une destination émergente, nous savions que notre clientèle bénéficierait d’un vol sans escale vers ce pays », explique Brian Znotins, vice-président Planification des réseaux, alliances et développement corporatif de WestJet. Quand on voit que des passagers transitent par d’autres villes pour aller du point A au point B, ils sont mûrs pour un vol sans escale.

Chez les transporteurs réguliers, la présence d’une clientèle multiculturelle est assurément gage d’un bon taux de remplissage des avions. « Il y a une grande communauté roumaine au Canada, surtout à Montréal, et aucun vol direct ne reliait le Canada à la Roumanie, explique Mark Galardo, vice-président Planification du réseau chez Air Canada. Ça nous a incités à lancer la liaison Montréal-Bucarest sur Air Canada Rouge, notre transporteur loisirs, en conjonction avec d’autres facteurs. »

Photo: Gary Lawrence La liaison entre Montréal et Bucarest (sur la photo) s’est ajoutée à l’offre d’Air Canada Rouge, considérant la grande communauté roumaine au Canada.

Dans un proche registre, Air Canada essaie depuis des années d’obtenir les autorisations pour lancer un vol Montréal-Beyrouth. « Non seulement il y a une très grande demande de la part de la communauté libanaise de Montréal, mais aussi de partout en Amérique du Nord, dit Mark Galardo. Montréal pourrait donc servir de plaque tournante à tous les voyageurs libanais nord-américains. »

Pour plusieurs, la présence potentielle d’une clientèle de gens d’affaires, vache à lait de bien des compagnies aériennes, peut justifier à elle seule une nouvelle liaison, même dans un pays où la sécurité n’est pas garantie — tant que l’aéroport, lui, est sécuritaire. Mais il arrive que cette clientèle compte pour moins dans le développement de nouvelles routes.

« En général, les destinations à fort potentiel d’affaires sont déjà desservies, et pour nous, la recherche de nouvelles dessertes vise plutôt les routes “loisir” ou avec un trafic mixte », dit Vivien Baptiste, responsable des projets réseaux d’Air France/KLM. Ainsi seront lancés en 2019 Fortaleza (Brésil) et Quito (Équateur), pour la clientèle européenne, de même que Wroclaw (Pologne) et Belgrade (Serbie).

D’autres impératifs

Chez Air Transat, la situation demeure particulière. « Nous sommes essentiellement une compagnie aérienne de voyages de vacances, alors le potentiel loisir est la raison principale qui nous incite à développer une nouvelle route, explique Joseph Adamo, chef de la distribution. En outre, puisque Transat porte un double chapeau de compagnie aérienne et de voyagiste, la destination doit aussi présenter un potentiel de développement de circuits guidés et de forfaits. »

Il y a plusieurs années, l’engouement pour le tourisme régional et la demande sans cesse croissante pour des vols sans escale a ainsi incité Air Transat à offrir plusieurs villes de France ; aujourd’hui, Lyon, Nantes, Bordeaux, Nice, Marseille et Toulouse cartonnent toutes auprès des Québécois. D’autres transporteurs ont emboîté le pas : désormais, Air Canada vole 5 jours sur 7 vers Lyon et elle entamera une liaison Montréal-Bordeaux l’été prochain.

Bien sûr, tout transporteur qui se respecte cherche idéalement à établir une liaison où l’achalandage ne sera pas à sens unique, question de ne pas voir revenir un vol à moitié vide alors qu’il est arrivé plein à craquer à destination. « Nous avons ainsi évalué que nos trois nouveaux vols vers Londres, Paris et Dublin, au départ de Calgary, devraient attirer chez nous 185 000 touristes de ces villes chaque année », espère Brian Znotins. Cela dit, peu importe si les avions d’Air Transat ne reviennent pas avec des touristes étrangers de Punta Cana ou de Cancún : le roulement est tel qu’il y a toujours des touristes québécois sur place prêts à revenir une semaine ou l’autre.

Enfin, d’autres impératifs guident certains transporteurs dans l’agrandissement de leur réseau. « Chez Air Canada, nous aimons les routes avec un bon mélange de clientèle ethnique, de loisirs et d’affaires, mais nous tenons aussi compte des dessertes de nos partenaires StarAlliance — Lufthansa, Swiss, Austrian Airlines et ANA, par exemple — pour nous aligner avec eux », dit Mark Galardo.

Quand il a lancé sa liaison vers Bruxelles, en 2010, le transporteur à la feuille d’érable a ainsi tenu compte de la demande pour une liaison avec Montréal, mais aussi des avantages qu’il tirerait de son partenariat avec Brussels Airlines, qui a hérité de tout le réseau africain de feu Sabena, l’ex-transporteur belge qui lui a succédé. Idem pour le nouveau vol Montréal-Tokyo, qui donne accès à tout le réseau d’ANA (All Nippon Airways). « Quant à notre liaison vers Genève, le marché n’était pas énorme, mais il y avait une demande pour une bonne base de gens d’affaires et de travailleurs des organisations internationales, autant en Suisse qu’à Montréal », précise Mark Galardo.

Aléas et soubresauts

Puisque tout ce qui monte peut redescendre, les liaisons à succès ne le restent pas toujours. « Une destination très rentable peut rapidement devenir déficitaire advenant la crise d’un marché d’affaires, l’arrivée massive de la concurrence ou la dégradation de la situation géopolitique », dit Vivien Baptiste. Ainsi, il y a quelques années, Air France a relancé sa liaison Paris-Téhéran à la suite d’une embellie diplomatique entre le monde et l’Iran. « Mais le rétablissement des sanctions par les États-Unis a entraîné une baisse brutale des échanges commerciaux, ce qui nous a amenés à suspendre la desserte — comme de nombreux concurrents d’ailleurs », poursuit Vivien Baptiste.

Idem pour le vol Toronto-Istanbul d’Air Canada, lancé en 2013 et abandonné deux ans plus tard, en raison de la situation au Moyen-Orient, des problèmes de sécurité, mais aussi de la concurrence sur place. Une situation qu’a aussi connue Air Transat pour cette même destination, de même qu’avec Managua (Nicaragua), pour la saison en cours. « Nous allons évidemment réévaluer notre décision pour la saison suivante », précise Joseph Adamo.

Cela dit, il arrive que certaines dessertes soient maintenues, même si l’achalandage n’est pas à son plus fort. « C’est le cas quand nous voulons garder une bonne connectivité avec nos plaques tournantes, ou parce que l’un de nos partenaires aériens est présent sur une destination », dit Brian Znotins.

Photo: Gary Lawrence En raison des nombreuses croisières offertes au départ de San Juan, Air Canada et Air Transat offraient l’an dernier la liaison Montréal-Porto Rico. C’est le passage de l’ouragan Maria qui en a forcé l’interruption.

Les aléas de la météo et autres catastrophes naturelles peuvent aussi inciter les transporteurs à suspendre une liaison fraîchement entamée. L’an dernier, tant Air Transat qu’Air Canada proposaient un vol Montréal-Porto Rico — essentiellement pour les nombreuses croisières offertes au départ de San Juan —, mais tous deux ont dû l’interrompre à cause de l’ouragan Maria avant même le début des opérations. Un an plus tard, les vols des deux transporteurs sont de retour.

On le voit : il n’est pas question, pour un transporteur aérien, de stagner, et il lui faut sans cesse regarder vers de nouveaux horizons — quitte à prendre des risques —, sinon d’autres le feront. « Il est indispensable de tester régulièrement l’ouverture de nouvelles routes : il en va de l’avenir du développement du réseau », conclut Vivien Baptiste.