Cap sur l’île de Chiloé au Chili

Au XVIIe siècle, les jésuites en mission pour évangéliser Chiloé ont laissé libre cours à ce folklore et à ces légendes.
Photo: Malik Cocherel Au XVIIe siècle, les jésuites en mission pour évangéliser Chiloé ont laissé libre cours à ce folklore et à ces légendes.

Dans la région de Los Lagos, Chiloé borde le sud du Chili, au large de la Patagonie. Cette île fascinante peuplée de fiers marins, qui se disent Chilotes avant d’être Chiliens, mérite qu’on brave les éléments pour découvrir ses créatures mythologiques, son architecture unique et ses églises classées au patrimoine de l’UNESCO.

À peine 30 minutes de traversier suffisent pour franchir le canal de Chacao et rejoindre la pointe nord de Chiloé. Et pourtant, on a l’impression qu’il y a tout un monde qui sépare le continent de cette île singulière et mystérieuse. Longtemps repliée sur elle-même, Chiloé a conservé de grands espaces naturels et des traditions héritées du métissage entre les Huilliches, peuple indigène, et les colons espagnols.

À l’est, face au continent, où se trouve concentrée la grande majorité des 155 000 habitants de l’île, les prairies et bocages se succèdent dans un décor bucolique et vallonné. À l’ouest, face à l’océan, la nature se révèle beaucoup plus sauvage, balayée par les rafales et une houle déchaînée. La présence humaine se fait ici plus discrète. On n’a alors aucun mal à s’imaginer dans la peau de Charles Darwin s’aventurant, en 1834, dans le Parque Tantauco au milieu des pins Alerce et des feuilles de rhubarbe géante, sur la trace d’un renard qui porte aujourd’hui son nom.

Photo: Malik Cocherel

Depuis une dizaine d’années, Chiloé s’est ouverte au tourisme. La deuxième île en importance d’Amérique du Sud (derrière la Grande Île de la Terre de Feu) attire surtout des « backpackers » en quête d’authenticité qui n’ont pas peur de se frotter à une météo pour le moins capricieuse. Mieux vaut être prévenu, il pleut beaucoup sur la terre des Chilotes, qui se retrouve bien souvent noyée dans la brume, entre deux arcs-en-ciel. C’est ce qui fait aussi la magie de cette île féérique perdue au bout du monde où des mythes ancestraux hantent le quotidien des locaux.

On raconte que Chiloé, comme les îlots qui l’entourent, serait née de l’affrontement tumultueux entre deux grands serpents symbolisant l’esprit des eaux, Caicai Vilu, et l’esprit de la Terre, Tenten Vilu. Il y a aussi la Pincoya, sirène à la beauté spectaculaire symbole de la fertilité des côtes chilotes, ou le bateau fantôme Caleuche qui, selon la légende, sert de refuge aux marins disparus en pleine mer.

Lointain cousin du gobelin, le Trauco serait, quant à lui, le père d’un nombre incalculable d’enfants nés hors des liens sacrés du mariage. Ce gnome difforme et répugnant, qui se terre dans les bois et possède sa statue dans la ville d’Ancud, au nord de l’île, aurait un magnétisme si puissant qu’il ferait naître des rêves impurs chez les jeunes vierges. De quoi servir d’excuse facile aux femmes ayant le « malheur » de tomber enceintes avant de se marier.

Les églises du bout du monde

Au XVIIe siècle, les jésuites en mission pour évangéliser Chiloé ont laissé libre cours à ce folklore et à ces légendes. Les missionnaires se sont aussi adaptés au savoir-faire indigène pour bâtir des églises. La plupart d’entre elles ont été conçues entièrement en bois, à partir de techniques utilisées par les Huilliches, peuple de pêcheurs, pour la construction de leurs bateaux.

Sur la soixantaine d’églises chilotes, 16 ont été classées au patrimoine culturel mondial de l’UNESCO. Parmi ces trésors de boiseries, les splendides Iglesia Santa María de Rilán et Iglesia Nuestra Señora de Gracia de Nercón dégagent un cachet inouï avec leur voûte magistrale ressemblant à la cale d’un navire renversé. Une autre particularité locale souligne l’influence huilliche sur la forme de ces bâtiments en bois : si les églises coloniales espagnoles se distinguent par leurs deux tours carrées, les églises de Chiloé disposent d’un unique clocher, lequel sert de point de repère aux pêcheurs.

Photo: Malik Cocherel

Sur l’île, l’architecture rappelle à plus d’un titre le lien étroit qui unit les Chilotes à l’océan. Les tuiles en bois des casas patrimoniales, ces vieilles demeures bourgeoises de la rue Centenario dans le village de Conchi, font immanquablement penser à des écailles de poisson.

Dans le fjord de Castro, la capitale de Chiloé, les palafitos, ces petites maisons coquettes et colorées montées sur pilotis, renvoient l’image de bateaux prêts à larguer les amarres pour prendre le large à marée haute. Autrefois habitées par des pêcheurs, ces baraques en bois ont, depuis quelques années, le vent en poupe. Bon nombre de palafitos ont ainsi été reconvertis en hôtels-boutiques et restaurants de fruits de mer.

Photo: Malik Cocherel

Terre de pêcheurs, Chiloé est aussi un terreau fertile pour les auteurs. Fils d’un capitaine de baleinier et d’une mère agricultrice, Francisco Coloane, l’un des plus célèbres écrivains chiliens, est né à Quemchi, petit port de la côte orientale. Chiloé a été pour l’auteur de Tierra del Fuego et de tant d’autres récits d’aventures une grande source d’inspiration. Elle l’a été également pour Isabel Allende pour l’écriture du Cahier de Maya. La romancière y relate l’histoire d’une jeune Californienne qui cherche à recoller les morceaux d’une existence brisée sur cette île hors du temps, à l’instar de nombreuses âmes en fuite qui ont sûrement trouvé à Chiloé l’endroit rêvé pour se ressourcer et revenir à l’essentiel.

Malik Cocherel était l’invité de l’Office du tourisme du Chili.

Bon à savoir

Se rendre à Chiloé : Latam Airlines offre des vols quotidiens (à partir de 95 $ l’aller-retour) entre Santiago, capitale du Chili, et Puerto Montt, dans la région de Los Lagos. Chiloé se situe à deux heures de route, en empruntant la panaméricaine qui relie Puerto Montt à Ancud, au nord de l’île. Latam Airlines propose également quatre vols par semaine depuis Santiago à destination de Castro, capitale de Chiloé (à partir de 150 $ l’aller-retour).

Logement : À Castro, l’hôtel-boutique Palafito 1326 offre un hébergement pittoresque (à partir de 165 $ la nuit, déjeuner compris) dans l’une des fameuses maisons montées sur pilotis typiques de Chiloé, à cinq minutes à pied de la casa de comida Cazador, l’une des meilleures tables en ville. Pour s’immerger pleinement dans la culture chilote, on peut aussi dormir chez l’habitant. Dans la région de Chepu, Maria Luisa Maldonado et sa famille vous accueillent à bras ouverts, en plus de vous initier à la gastronomie locale, comme le curanto, empilement gargantuesque de crustacés, de viandes et de pommes de terre cuit sur des pierres chaudes au fond d’un trou creusé dans la terre. Pour l’anecdote, c’est dans cette ferme familiale qu’Isabel Allende a séjourné durant l’écriture du Cahier de Maya. Pour réserver votre chambre (à partir de 40 $ la nuit) : agroturismosanantonio@gmail.com.

À visiter : À Ancud, le Musée des églises de Chiloé expose les plans et maquettes des seize églises inscrites au patrimoine culturel mondial de l’UNESCO. On peut également y obtenir un passeport (pour 5 $) avec un plan et toutes les informations pratiques pour faire le tour de l’île et visiter ces trésors architecturaux.

Environs : Sur la route entre Puerto Montt et Chiloé, la région de Los Lagos ne manque pas de centres d’intérêt. Sur les bords du lac Llanquihue (deuxième plus grand lac du Chili), à Puerto Varas, on peut admirer les cimes enneigées des majestueux volcans Osorno et Calbuco. Impossible également de passer à côté des chutes époustouflantes de Petrohue, l’une des attractions touristiques majeures de la région. Les passionnés d’ornithologie trouveront aussi leur bonheur avec pas moins de 260 espèces d’oiseaux à observer de Puerto Varas à Ancud. Pour réserver un « birding tour » et d’autres escapades nature dans le secteur de Los Lagos : www.birdschile.com