Changer le monde et le sien en même temps

Raphaëlle Corbeil Collaboration spéciale
Si Marilyne et Étienne ont fait face à une certaine méfiance de la part de la communauté haïtienne au début, une vingtaine de jeunes, âgés de 18 à 35 ans, se sont bientôt inscrits à leur formation.
Photo: Suco Si Marilyne et Étienne ont fait face à une certaine méfiance de la part de la communauté haïtienne au début, une vingtaine de jeunes, âgés de 18 à 35 ans, se sont bientôt inscrits à leur formation.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Quitter le confort de son foyer québécois pour travailler un an en Haïti, grâce au programme de volontariat de SUCO. Marilyne et Étienne, un jeune couple dans la trentaine, l’ont fait. Une expérience qui a changé leur vie.

Marilyne et Étienne se rencontrent en 2014, alors qu’ils travaillent pour le même cabinet comptable. Lui est à Shawinigan, elle est basée à Trois-Rivières. C’est lors d’une formation à Québec que le courant passe entre les deux. Ils se découvrent une même passion pour le voyage et l’aventure.

« Je savais que je voulais travailler en développement international, se souvient Marilyne. Je lui ai confié que mon rêve était de partir un an quelque part pour vivre une expérience complètement différente. Il m’a répondu que lui aussi. »

Quelques années plus tard, ils entendent parler de l’organisme SUCO. Dans le cadre du Programme de coopération volontaire (PCV) financé par Affaires mondiales Canada, SUCO accompagne des organismes partenaires à l’international pour renforcer les capacités locales.

Au début de l’année 2017, SUCO affiche deux mandats en comptabilité pour coopérer en Haïti, en collaboration avec l’Organisation des paysans actifs pour le développement de Lamontagne, petit village situé en zone rurale. L’objectif du mandat : partager son expertise comptable et former des jeunes en entrepreneuriat afin de dynamiser la région.

Le couple y voit une occasion unique de partir ensemble, en plus de mobiliser leurs compétences dans une région en besoin. Marilyne annonce à son employeur qu’elle ne renouvellera pas son contrat, tandis qu’Étienne quitte son emploi. Les deux s’envolent pour Haïti en juillet.

Accompagner de jeunes entrepreneurs

À Lamontagne, sous le soleil tapant d’Haïti et dans une chaleur épaisse, le couple doit rapidement s’adapter à son nouvel environnement. Plusieurs enfants errent dans les rues ; ils ne vont pas à l’école.

Marilyne et Étienne évaluent les besoins et mettent sur pied une « faculté en administration des affaires et en entrepreneuriat ». L’idée est d’offrir des outils de base pour monter un projet ou se trouver un emploi, par exemple rédiger un CV à l’ordinateur, faire un budget, développer un système de factures.

« Les habitants de Lamontagne sont très attachés à leur milieu, mais ils sont souvent obligés de s’installer en ville pour travailler, explique Étienne. On voulait les aider à développer de petits commerces chez eux, par exemple un magasin offrant un service d’impression pour qu’ils n’aient pas à se rendre jusqu’à la ville voisine pour faire imprimer leurs documents. »

Si au début le couple fait face à une certaine méfiance de la part de la communauté, une vingtaine de jeunes, âgés de 18 à 35 ans, s’inscrivent bientôt à la formation. « Ces jeunes, autant les garçons que les filles, sont des leaders dans leur communauté. Ils ont beaucoup d’idées, beaucoup d’énergie, il manquait juste un petit déclic pour les propulser », soutient Étienne.

Faire face aux imprévus

Les trois premiers mois, Marilyne et Étienne résident dans le village même, dans une maison étroite d’une pièce, sans eau courante ni électricité. Ce qui rend la préparation des cours difficile.

Ils déménagent alors dans la ville voisine, Jacmel, à 45 minutes de moto sur un chemin de terre. Ils s’inscrivent aussi rapidement à des cours de créole. « C’est important, quand on fait un mandat comme ça, de parler la langue des personnes avec qui on interagit. Ça nous a aidés à nous intégrer », souligne Étienne.

À partir de Jacmel, ils peuvent construire le contenu des cours une semaine à l’avance. Mais chaque jour amène son lot d’imprévus. Les temps de pluie, par exemple, rendent impossible le voyage sur le chemin boueux qui mène à Lamontagne.

Marilyne et Étienne doivent alors contacter les élèves un par un pour les prévenir que le cours est reporté. À Lamontagne, on compte souvent sur le bouche-à-oreille : la plupart des téléphones cellulaires ne sont pas chargés, faute d’électricité.

Au terme de cette année de formation, les élèves organisent une cérémonie de remise des diplômes, avec une messe, des discours de remerciement et une grande fête, préparant eux-mêmes leur budget et amassant les fonds nécessaires. Un grand événement pour la communauté, auquel 400 personnes participent.

Depuis, des diplômés de la faculté ont également mis sur pied un festival annuel de trois jours pour permettre aux talents de la communauté de se faire connaître. Deux jeunes ont également trouvé un emploi.

Retour au bercail

Après une année riche en émotions, le retour au Québec fut difficile, confie Marilyne. « Le contact humain est très important là-bas. Quand on allait faire notre marché, les gens nous saluaient. Et surtout, notre travail avait un sens. Les gens se montraient très reconnaissants, et ça, ça n’a pas de prix. »

Revenus cet été, Marilyne et Étienne ont rapidement retrouvé un emploi et repris le rythme effréné du mode de vie occidental. Ils constatent chaque jour le décalage entre leur vie quotidienne ici par rapport à leur vie à Lamontagne. « Mon entourage ces temps-ci se cherche un costume d’Halloween, alors que là-bas on se demande si on va manger le lendemain », dit-elle.

Ils se trouvent chanceux d’être ensemble pour vivre cette transition. « Partir en couple nous a permis de nous soutenir, de vivre l’expérience à fond. Et de pouvoir en reparler aujourd’hui. Je crois que notre couple en est ressorti plus fort », rapporte Étienne.

Ces deux jeunes passionnés projettent-ils de repartir ? « Il faut décanter un peu ce qu’on vient de vivre. On va prendre le temps, on va réfléchir, mais je pense qu’on va repartir », conclut Marilyne.