Le tour du monde - Marie-Sissi Labrèche: la peur qui donne des ailes

Tout lui fait peur, ou presque, y compris l'avion. Mais les craintes de Marie-Sissi Labrèche ont ceci de particulier qu'elles la stimulent au point de la faire voyager.

Dès les premières lignes de son roman Borderline, Marie-Sissi Labrèche avoue avoir peur de tout, des endroits publics comme des lieux clos, des formulaires à remplir comme des patates Shiriff, des anévrismes comme des fantômes sans drap blanc. Mais nulle part fait-elle mention de son aérophobie. Pourtant...

«J'adore voyager, mais chaque fois que je pars, je fais mes adieux à tout le monde. J'appelle mon éditrice et je lui dis: "Hélène, si je meurs, tu me feras enterrer par Boréal avec mes droits d'auteur." Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai une peur bleue de l'avion. Enfin, oui, je sais. Avant, je n'étais pas comme ça, c'est mon ex-mari qui m'a transmis sa phobie. À force d'être à côté d'un gars qui fait Montréal-Paris en position d'atterrissage forcé, tu finis par pogner les nerfs... »

Même si elle se rend compte qu'elle n'a aucun contrôle sur son sort ni sur l'avion et même si elle est consciente que «si c'est pour arriver, ça arrivera», rien n'y fait: Marie-Sissi craint les cigares volants comme la peste. Contrairement à tout le monde, elle demande même le siège du milieu: en effet, «plus il y a de monde autour de moi, mieux je me sens». Alors, que faire pour ouvrir une brèche dans l'enceinte de sa peur?

«Je prends des calmants. Des méchants calmants, avec de l'alcool. À la fin, c'est le party dans ma tête. Tu sais, ce film avec Gwyneth Paltrow en hôtesse de l'air [View From The Top], qui travaille sur une vraie cage à poules au cours de son premier vol? Je suis comme elle.»

Mais les tranquillisants, ça ne marche pas à tout coup. Reste la réconfortante présence humaine. «Un jour, de retour de Munich via Francfort, l'avion a atterri tellement raide que mes pilules se sont éparpillées. Sur le second vol, l'agent de bord d'Air Canada m'a gentiment accueillie et m'a dit qu'il s'occuperait de moi jusqu'à Montréal. Il ne savait pas ce qui l'attendait!»

Pendant un certain temps, la peur de l'avion l'a tellement taraudée qu'elle ne voulait plus monter dans aucun coucou. «Ç'a duré six ans. Mais j'ai dû recommencer à cause des contrats que j'avais pour des entrevues», dit celle qui collabore également, à titre de journaliste, à Clin d'oeil et à L'Actualité.

Au rythme où ses oeuvres sont traduites, il lui faudra s'y faire: l'écrivaine risque encore de s'envoler pour fins de promotion. «L'ennui, c'est que j'adore voyager dans les pays chauds, mais on me traduit toujours dans la langue de pays frettes: en néerlandais, en allemand, en serbo-croate... Une chance qu'on m'a aussi traduite en grec!»

L'an prochain, Roger Frappier pourrait cependant l'envoyer voir luire le soleil: Max Films portera en effet à l'écran son deuxième roman, La Brèche, qui sera tourné en partie au Mexique, après avoir été scénarisé par Marie-Sissi.

En attendant, si la dernière traduction de Borderline — en russe! — confirme la règle, Marie-Sissi en est fort aise. «Mon plus grand fantasme de voyage, c'est la Russie. J'ai commencé à lire sur le tard, à 17 ans, et après Michel Tremblay, je suis vite tombée dans les auteurs russes, comme Dostoïevski et Tolstoï. J'étais attirée par le petit peuple asservi. Ça me faisait penser à ma mère et à ma grand-mère, qui vivaient ensemble dans un total état d'asservissement. Je me suis donc rapidement identifiée au monde et au mode de vie russes dépeints par ces auteurs.»

L'attirance de Marie-Sissi pour le Sud n'en est pas pour autant compromise: récemment, elle a failli partir pour Tahiti, où son conjoint, ingénieur en aérospatiale en année sabbatique, travaille comme clown (!). Mais trois escales, trois changements d'avion et l'idée de passer d'interminables heures assise seule dans un cercueil aéroporté ont eu tôt fait de la décourager.

Si elle n'était pas si timorée et si allergique (mais alors là, vraiment allergique) au froid, elle irait volontiers visiter les déserts de glace de la planète. «Chaque fois que j'entends Bernard Voyer parler, je m'arrête et je l'écoute, fascinée. Assez pour avoir envie d'aller en Antarctique, pour sa blancheur, sa pureté, sa virginité... Et puis, parce que c'est un continent qui n'appartient à personne, ou plutôt à l'humanité tout entière.»

Cela étant, Marie-Sissi pourrait, en théorie, voyager en demeurant immobile n'importe où, rien qu'à avoir peur. Car elle a besoin de sueurs froides pour susciter en elle l'acte de création. Et la création la fait vraiment décoller. «La peur me déstabilise, j'ai besoin d'être sur la corde raide pour créer.»

Alors, pourquoi ne pas profiter de son aérophobie pour partir sans calmants et pondre des romans? «Parce que j'ai tellement peur que je ne suis pas capable de me concentrer! En fait, c'est l'après-coup, une fois que je suis déstabilisée, qui me fait écrire... Et là, je voyage pas à peu près!»