Eugene, en Oregon, moins connue que sa grande sœur rebelle

La côte pacifique de l’Oregon propose de fabuleux paysages.
Photo: Malik Cocherel La côte pacifique de l’Oregon propose de fabuleux paysages.

Moins connue que Portland, la deuxième ville de l’Oregon recèle des pistes cyclables et des parcours de course uniques. Escale dans la ville si chère à l’auteur de Vol au-dessus d’un nid de coucou, Ken Kesey… et grand apôtre du psychédélisme.

Le 17 juin 1964, Ken Kesey et sa bande de « joyeux lurons » (les Merry Pranksters) embarquaient dans un bus scolaire pour traverser les États-Unis d’ouest en est. Plus d’un demi-siècle après ce road trip sous LSD immortalisé par Tom Wolfe dans Acid Test, le mythique bus Further a perdu de ses couleurs psychédéliques et végète, recouvert d’herbes sauvages, dans le jardin de la ferme familiale de Kesey à Pleasant Hill. L’esprit des Pranksters, lui, flotte toujours à une dizaine de kilomètres de là, du côté de Eugene.

La deuxième ville de l’Oregon (156 000 habitants) se pose en digne héritière de ces pionniers de la contre-culture des années 1960. À Eugene, on n’a pas peur de faire entendre sa voix, à l’image de David « Frog » Miller qui a mené, dans les années 1990, un long combat contre les autorités pour pouvoir continuer à vendre, sans permis, ses livres de « blagues recyclées » sur le marché. Plus récemment, de jeunes citoyens de Eugene, âgés de 9 à 19 ans, ont engagé une action sans précédent contre le gouvernement américain, accusé de ne pas les protéger contre le changement climatique.

Bastion de la rébellion et épicentre de l’activisme politique dans les années 1990, le quartier de Whiteaker, à l’ouest de la ville, a vu les hipsters se joindre aux anarchistes, et les brasseries artisanales et restaurants véganes proliférer. Mais « The Whit », comme les locaux l’appellent, a conservé sa fibre contestataire et militante, comme en attestent les nombreux panneaux qui fleurissent toujours dans le secteur, au milieu des maisons bariolées, pour inviter à combattre Trump et à célébrer la diversité.

Keep Eugene weird

Si Portland revendique son côté bizarre, sa « petite sœur » n’a certainement rien à lui envier en la matière. Chaque année, Eugene procède à l’élection de sa « Slug Queen » (en français, « reine des limaces »). Ouvert à toutes et à tous sans distinction de genre (un transsexuel a été élu en 2017), ce concours de beauté voit les candidats et candidates rivaliser d’excentricité, tout en essayant de corrompre le jury avec des cupcakes faits maison. « La Slug Queen incarne à elle seule toute la bizarrerie de Eugene », explique Jerril Nilson alias « Queen Slugsana », lauréate du concours en 2010, devenue porte-parole de ces reines, cousines éloignées des Merry Pranksters.

Photo: Malik Cocherel La ville se pose en héritière des pionniers de la contre-culture des années 1960.

Au-delà de son goût pour tout ce qui ne rentre pas dans le rang, Eugene est une destination privilégiée pour tous les amateurs de course à pied. C’est dans la « ville de la piste » (Track Town USA) que Philip Knight a fait ses premières foulées sur le campus de l’Université de l’Oregon, alors que le futur fondateur de Nike n’était encore qu’un étudiant coureur de demi-fond. C’est aussi à Eugene, sur la piste du stade Hayward Field, que le grand Steve Prefontaine a accompli bon nombre de ses exploits.

Originaire de Coos Bay, bourgade de 16 000 habitants au sud-ouest de Eugene, le prodige de l’athlétisme américain a connu une carrière fulgurante au début des années 1970. Après avoir fracassé plusieurs records durant sa carrière universitaire et fait la une du Sports Illustrated à 19 ans, Prefontaine s’est tué au volant de sa décapotable à 24 ans, le 30 mai 1975. Aujourd’hui, des coureurs font le pèlerinage pour se relayer devant le Pre’s Rock, le mémorial qui a été érigé sur le lieu de l’accident, le long de la route qui mène à Hendricks Park, sur les hauteurs de Eugene. Certains y laissent leurs médailles, d’autres y abandonnent leurs souliers de course ou leurs vieux dossards.

Prefontaine aimait se considérer comme un artiste plus que comme un simple coureur. « Certaines personnes créent avec des mots, de la musique ou avec un pinceau et de la peinture. Moi quand je cours, j’aime que cela ressemble à quelque chose de beau », disait-il. Des propos qui semblent recevoir un écho à Eugene, où l’art et la course n’ont jamais fait aussi bon ménage.

Photo: iStock On peut parcourir Eugene et sa région à vélo.

Depuis 2016, le projet 20x21 EUG Mural Project a invité des artistes du Brésil, de France, d’Argentine ou de Chine pour redonner des couleurs aux murs de la ville qui s’apprête à accueillir les Championnats du monde d’athlétisme en 2021. Récemment, le peintre londonien Matthew Small a réalisé un portrait de l’athlète afro-américain qui a défié Hitler, Jesse Owens, en incorporant à son œuvre des morceaux du Hayward Field actuellement en pleine rénovation.

À quelques centaines de mètres du portrait du quadruple médaillé d’or aux Jeux olympiques de Berlin de 1936, une autre œuvre rend hommage à une gloire locale décédée en 2001. À l’angle de Willamette et Broadway, une sculpture en bronze de Ken Kesey assis sur un banc fait la lecture d’une nouvelle à ses petits-enfants. Une façon de rappeler que Eugene doit beaucoup à l’auteur de Vol au-dessus d’un nid de coucou, qui a eu une influence majeure sur le développement de sa scène culturelle.

Sauvée par le rock

Huit ans après la folle épopée des Pranksters, l’écrivain sollicitait ses amis californiens des Grateful Dead pour venir au secours de la Springfield Creamery, l’entreprise de son frère Chuck Kesey, alors en grande difficulté financière. Le 27 août 1972, les rockeurs californiens de Palo Alto se sont ainsi produits sur scène dans un champ à l’extérieur de Eugene, sous une chaleur écrasante, devant des milliers de hippies, pour la plupart dénudés.

Ce concert n’a pas seulement permis de récolter 13 000 $ pour sauver une crémerie qui continue aujourd’hui de produire le même yaourt probiotique (le Nancy’s Yogurt) qui a fait sa réputation dans les années 1970. L’événement a aussi contribué à faire de Eugene l’un des berceaux du rock psychédélique et du mouvement hippie. Comme Chuck Kesey aime le rappeler, quand on lui rend visite dans sa crémerie : « Ce concert de 1972 a changé à jamais le visage de Eugene. »

Si Portland revendique son côté bizarre, sa « petite sœur » n’a certainement rien à lui envier en la matière. Chaque année, Eugene procède à l’élection de sa « Slug Queen » (en français, « reine des limaces »).

Au-delà de son goût pour tout ce qui ne rentre pas dans le rang, Eugene est une destination privilégiée pour tous les amateurs de course à pied.

Malik Cocherel était l’invité de Travel Oregon.

Bon à savoir

Aller à Eugene Vols d’air Canada entre Montréal et Portland (avec escale à Toronto) à partir de 689 $ l’aller-retour. Eugene se trouve à deux heures de route de Portland. Trajet en train avec la compagnie Amtrak (environ 35 $ l’aller-retour).

Loger : Le Valley River Inn (à partir de 133 $ la nuit), où ont logé Elvis Presley et Ray Charles, est bien situé pour parcourir Eugene et sa région à vélo (location sur place, 30 $ par jour). L’hôtel est à deux coups de pédales du North Bank Path qui traverse plusieurs parcs et longe la rivière Willamette, jusqu’à la ville voisine de Springfield qui a inspiré Les Simpson à Matt Groening.

Courir : 16 parcours de différents niveaux s’offrent aux amateurs de running. La ville a aussi développé un programme, Run With a Researcher, qui permet de courir en compagnie de chercheurs de l’Université de l’Oregon, histoire de s’éduquer en brûlant des calories.

Les environs : À 25 minutes au nord de la ville, dans la vallée de Willamette, une région viticole particulièrement réputée, la Pfeiffer Winery produit un pinot noir divin qui a été servi au repas qui a précédé l’investiture de Barack Obama en 2007.

America’s Hub World Tours propose des excursions à la journée, au départ de Eugene, pour découvrir les fabuleux paysages de la côte pacifique de l’Oregon, et la charmante ville de Florence qui voit la rivière Siuslaw se jeter dans l’océan. La même compagnie offre aussi des visites guidées des murales de Eugene.

Dans la région de Cottage Grove, au sud de Eugene, le Covered Bridges Scenic Bikeway est un itinéraire cyclable à ne pas manquer pour ses nombreux ponts couverts, mais aussi pour le pont enjambant la rivière Row qui a servi de décor au film Stand By Me en 1985.