Santa Teresa, la merveilleuse

L’art est présent de tous côtés dans les rues de Santa Teresa et il s’inspire souvent du fameux bonde, icône du quartier.
Photo: Mauro Pimentel Agence France-Presse L’art est présent de tous côtés dans les rues de Santa Teresa et il s’inspire souvent du fameux bonde, icône du quartier.

L'évocation du nom de Rio de Janeiro laisse songeur : Copacabana, le carnaval, le Christ Rédempteur. Autant de clichés qui font la réputation de la Cidade maravilhosa (ville merveilleuse), surnom de Rio. On se surprendrait même à siffloter La fille d’Ipanema d’Antônio Carlos Jobim et Vinícius de Moraes. Une douce rêverie quelque peu perturbée par la réalité des Cariocas, ballottés entre favelas et violence.

Pourtant, non loin de là, sur les hauteurs de Rio, existe un quartier qui conserve son charme pittoresque avec ses ruelles étroites, sinueuses et sa fibre artistique. Un quartier comme hors du temps avec son vieux bonde (tramway) et son architecture du XIXe siècle — qui date de la même époque que celle du Musée national ravagé par un incendie la semaine dernière. Un quartier nommé Santa Teresa.

Des airs de Mile End

Situé sur les hauteurs du centre historique de Rio, Santa Teresa a vu le jour grâce à la construction du premier couvent de carmélites, du même nom au XVIIIe siècle. Dès son origine, le quartier — un des premiers foyers d’habitation en dehors du principal noyau de peuplement portugais à Rio — a été habité par les classes supérieures de l’époque. Ainsi, en déambulant dans le quartier, il n’est pas rare de voir de nombreuses habitations de l’époque d’inspiration architecturale européenne encore debout aujourd’hui. Les vagues successives d’immigration ont aussi laissé leur empreinte avec des maisons de style allemand, suisse et français.

Malgré la présence de nombreux politiques et intellectuels, Santa, comme aiment l’appeler les Cariocas, a perdu son statut de quartier aisé pour conquérir le titre de quartier bohème avec sa vie culturelle et ses nombreux ateliers d’artiste. Une caractéristique qui fait que beaucoup la considèrent comme le Montmartre carioca ou, plus proche de nous, le Mile End.

Photo: Ludivine Maggi Le Devoir Depuis le Parque das Ruínas (parc des Ruines), autant parc que centre culturel, la vue sur la baie de Guanabara et sur le Pain de sucre est imprenable.

Si Santa Teresa se révèle très dépaysante et isolée, c’est en partie par sa situation en retrait de la vie urbaine, mais aussi par la façon de s’y rendre et d’en partir, qui est une expérience, un voyage en soi.

Le voyage commence donc à quelques mètres de la cathédrale Saint-Sébastien, la cathédrale métropolitaine, qui n’est pas sans rappeler les pyramides précolombiennes de forme conique, où se trouve le point de départ du bonde. Pas de métro pour atteindre Santa, seul le tramway s’y rend (et deux autobus), mais pas celui que l’on pourrait s’imaginer, flambant neuf qui parade dans les rues de Rio depuis les Jeux olympiques. Non, non, le vieux, l’un des plus anciens du monde entré en fonction en 1896.

Après quelques minutes d’attente, il apparaît au loin. En le voyant arriver, on se demande comment il a pu survivre à la modernisation ainsi qu’à autant de montées et de descentes. C’est que ce tramway jaune fait partie intégrante du folklore pour se rendre dans ce quartier.

Le temps de monter à bord, le chauffeur démarre la machine et c’est parti, direction Santa. Sensations fortes garanties : quelques secondes après le départ, le tramway passe sur l’aqueduc carioca, plus connu sous le nom d’Arches de Lapa : 17,6 mètres de haut, 270 mètres de long, 1,5 mètre de large.

Un air de musique carnavalesque arrive à nos oreilles : au pied des arches, sur la place, un bloco, un rassemblement populaire de personnes déguisées qui défilent en chantant et en dansant sur les rythmes du carnaval, s’en donne à cœur joie sur le Largo da Lapa. Notre bonde continue sa course, juste le temps pour nous de vivre une fraction de seconde les douceurs musicales du carnaval qui se préparait chaudement à notre passage à quelques jours de la grande kermesse annuelle.

Quatre kilomètres plus haut et dix minutes plus tard, nous voilà enfin arrivés en plein Santa Teresa la bohémienne. La quiétude du quartier est surprenante et contraste avec le bruit du tramway qui s’éloigne ou la ferveur de la ville en contrebas.

Arpenter les rues de Santa ressemble à un bond en arrière : nos pas dans les rues qui sont pavées font surgir l’écho d’un temps qui n’existe plus, mais qui se manifeste dans l’architecture ainsi que dans les façades défraîchies et décolorées qui ont succombé à l’épreuve du temps, et même des siècles.

L’art est présent de tous côtés dans les rues de Santa, connue pour son côté bohème et artistique, que ce soit dans les nombreuses boutiques d’artisanat, dans les ateliers d’artiste qui ont pignon sur rue ou sur les murs du quartier. Ici ou là, une murale qui représente la Seleção brésilienne ou un arrêt du bonde, dont l’abri a été repeint à l’effigie du tramway. Réplique que nous retrouverons un peu partout sous différentes formes durant notre visite, tant ce moyen de transport semble ancré dans l’ADN du quartier et de ses habitants.

L’âme des ruines

En se promenant au gré du hasard dans le quartier — car c’est le meilleur moyen d’apprivoiser Santa —, nous nous retrouvons dans une rue étroite bordée de magnifiques maisons colorées. Quelques minutes de marche suffisent pour voir se dessiner au loin l’entrée du Parque das Ruínas(parc des Ruines), à la fois parc public et centre culturel. À l’entrée du parc, nous faisons la rencontre inattendue de trois ou quatre micos qui descendent de leur arbre en quête de nourriture. En poursuivant notre chemin, nous arrivons devant les fameuses ruines.

Ancienne demeure de la mécène Laurinda Santos Lobo, cet hôtel particulier a accueilli des intellectuels et des artistes brésiliens tels que le compositeur Heitor Villa-Lobos ou la peintre Tarsila do Amaral. Durant la Belle Époque carioca, dans les années 1920, cette maison était l’un des lieux les plus branchés de la vie culturelle de la ville. À la mort de l’amphitryon en 1946, la résidence a été tour à tour abandonnée, cible de vols qui la laissèrent à l’état de ruine, puis refuge de truands et de trafiquants. En 1996, à l’invitation de la mairie de Rio, les architectes Ernani Freire et Sônia Lopes ont imaginé un projet unissant les ruines du palais au style néocolonial à une structure plus moderne faite de verre et de métal noir.

À notre passage, nous arpentions les ruines au son de quelques notes de samba : un orchestre en plein air jouait alors que nous admirions la vue imprenable sur la baie de Guanabara et le Pain de sucre du haut des ruines.

En redescendant vers le centre, un autre symbole de Rio s’offre à nous : EscadariaSelarón. Cet escalier de 215 marches multicolores a été carrelé de plus de 2000 carreaux par l’artiste chilien Jorge Selarón au début des années 1990 pendant 20 ans et est devenu l’une des œuvres d’art les plus connues du Brésil.

Bien que l’escalier ait été confectionné initialement avec des carreaux trouvés par Selarón, les touristes du monde entier ont, au fur et à mesure, offert des carreaux à l’artiste. Il n’est donc pas rare de voir des références étrangères aux abords de l’œuvre. Selarón considérait son escalier comme une œuvre en constante évolution, remplaçant certaines céramiques par d’autres pour élaborer une œuvre d’art en devenir perpétuel. Il disait même que « ce rêve fou et unique ne s’arrêterait que le jour de sa mort ». Ce rêve a pris fin le 10 janvier 2013, alors que l’artiste avait 65 ans, dans les marches de son escalier qui menait autrefois au couvent de Santa Teresa.

Un rêve et un voyage qui s’arrêtent aussi pour nous, après avoir descendu le dernier lien qui nous rattachait à Santa la bohémienne et retrouvé le tourbillon carioca de Lapa la sulfureuse, à l’approche de la nuit.

  

Combien ça coûte

Le transport : aucun vol direct vers Rio de Janeiro à partir de Montréal. Il faudra faire une escale (au minimum) aux États-Unis : du 21 janvier au 2 février avec Delta Airlines, compter presque 1300 $.

L’hébergement : les prix varient selon le quartier et la période de l’année. Il n’est pas rare qu’ils s’envolent à l’approche ou durant le carnaval. Pour loger au coeur même de Santa Teresa, compter 150 $ pour deux personnes par nuit au Guesthouse Bianca, dans l’une des plus belles et des plus paisibles rues du quartier.

Les repas : Mike’s Haus Imbiss dans Santa Teresa. Restaurant bavarois qui ne paie pas de mine, mais qui propose aussi, comme son nom ne l’indique pas, de la nourriture typiquement brésilienne, comme l’arroz com feijão (du riz avec des haricots noirs, et autres accompagnements) et des bières brésiliennes, comme la Brahma, la Skol ou la Itaipava. Environ 9 $.

Accès au bonde : toutes les 20 minutes. Environ 7 $ l’aller-retour. Chaque billet acheté par un touriste permet à un résident de Santa Teresa de monter dans le tramway gratuitement.