Il était une fois l’Utah

Monument Valley depuis John Ford Point. Un Navajo contemple le vide sur son cheval. 
Photo: Victor Char Monument Valley depuis John Ford Point. Un Navajo contemple le vide sur son cheval. 

Les mythiques monolithes de Tsé Bii’Ndzisgaii, « la vallée des rocs » pour les Navajos, se dressent fièrement au milieu d’une terre ocre, orange et jaune écrasée par un soleil blanc sur fond bleu. « Welcome to Monument Valley ! »

Ses buttes rocheuses sculptées par le vent, l’eau et le temps ont servi de décor à La chevauchée fantastique (Stagecoach) de John Ford et à bien d’autres westerns. Aujourd’hui, ce ne sont pas des chevaux au galop qui soulèvent des nuages de poussière dans cette vallée désertique, mais des caravanes de touristes en voitures, en VR ou à moto. Plus de 300 000 font chaque année ce road trip au cœur de ce qui, plus que tout, symbolise l’Ouest américain.

« Cette multitude de visiteurs accompagnés de leur véhicule menace ces places sacrées », peut-on lire sur une pancarte à quelques jets de pierre de ce qui fut longtemps un no man’s land naturel.

« Notre Terre mère ne doit pas perdre son hozro (harmonie) », dit Bernard Black, 43 ans. Mais voilà, Achki Latistahétié (son patronyme navajo) est guide touristique quand il n’enfourche pas sa monture au milieu des buttes qui servirent de décor à cinq westerns de John Wayne. « Je n’ai jamais vu un de ses films et, si je suis avec vous aujourd’hui, c’est parce que je dois nourrir mes six enfants. »

Pour 75$ (prix demandé au départ : 120 $), le guide malgré lui vous conduit dans sa camionnette déglinguée dans les entrailles de Monument Valley à travers des chemins sinueux, poussiéreux et surtout cabossés. « Toutes ces buttes mythiques que vous admirez portent des noms de Belagaanas (Blancs) », dit-il, le sourire triste.

Les quelque 400 000 Navajos se consolent en vous rappelant qu’ils vivent dans la plus grande réserve amérindienne des États-Unis. Monument Valley, à cheval entre l’Utah et l’Arizona, est pour eux un petit trésor de guerre avec un droit d’entrée de 15 $ par personne. C’est d’ailleurs le seul parc national amérindien des États-Unis.

Au royaume des hoodoos

À l’ouest de Monument Valley, l’émerveillement se poursuit. La route traversant des montagnes à l’érosion créatrice vous mène naturellement à Bryce Canyon avec ses hoodoos, de vertigineuses cheminées rocheuses multicolores se dressant dans le ciel comme des stalagmites, serrées les unes contre les autres. Les Indiens paiutes voient en elles des êtres statufiés par les dieux en colère.

Photo: Victor Char Sunrise Arch à Canyonlands, il faut se réveiller tôt pour admirer le spectacle d'un lever de soleil au travers une arche donnant sur un vaste canyon. 

Elles ressemblent en tout cas à des sentinelles scrutant les flamboyants levers et couchers de soleil. Dans cette collection d’amphithéâtres calcaires, qui n’a de canyon que le nom, se trouve la plus grande concentration de hoodoos au monde. Plus de 2,5 millions d’Américains et d’étrangers viennent les admirer chaque année.

Une dizaine de sentiers zigzaguent à travers le parc, situé à plus de 2000 mètres d’altitude. Prenez tout votre temps pour en parcourir un ou deux. Cela vous changera des poids lourds road runners filant à plus de 65 miles à l’heure (vitesse maximale). Ils vous klaxonnent à la moindre occasion, car pour ces conducteurs pressés, votre VR avance à pas de tortue sur la route parsemée de cadavres de chevreuils.

Le road trip devient alors un bad trip, surtout quand un poids lourd se colle à votre maison mobile. Vous pensez aussitôt à Duel, le premier film de Steven Spielberg (1971).

Paradis terrestre

Vous écarquillez toujours les yeux devant des plateaux nus comme la main et quelques poches de verdure ici et là avant d’arriver enfin à Zion, le parc situé à une vingtaine de kilomètres de Bryce.

Un peu avant l’entrée broute une trentaine de bisons dans une plaine miraculeusement verte qui, très vite, cède la place à des montagnes vermillon. Elles sont si hautes que seuls les anges, dit-on, peuvent y accéder.

Zion est un nom bien choisi. En ancien hébreu, il veut dire refuge, lieu de paix et de relaxation. Quand les mormons l’ont « découvert » en 1872, ils ont cru avoir enfin trouvé le paradis sur terre. Ils n’avaient pas tort.

Notre Terre mère ne doit pas perdre son hozro (harmonie)

Tout y est : canyons, gorges, buttes, rivières, monolithes et arches naturelles. La Kolob, la plus grande arche rocheuse du monde (94 mètres de largeur), s’y trouve. C’est le premier des cinq parcs nationaux de l’Utah et, au lieu de payer 15 $ par personne, procurez-vous le laissez-passer America the Beautiful (80 $). Il vous permet d’entrer dans tous les parcs nationaux des États-Unis pendant un an.

Une fois à Zion, des navettes (gratuites !) vous conduisent toutes les dix minutes à neuf sentiers. Le dernier, le Temple de Sinawava, vous dépose aux Narrows, le sentier longeant la Virgin River. Au bout d’une quarantaine de minutes, l’espace entre deux falaises devient si étroit que vous finissez, comme des centaines d’autres, par remonter la rivière parsemée de galets avec de l’eau (froide !) jusqu’aux mollets.

Vous auriez aimé être seul, mais tout le monde veut aller au paradis.

Voir des formes

Tout le monde veut également se rendre à Antelope Canyon, à moins de 200 kilomètres de Zion. Vous retournez alors dans le Navajoland, cette fois en plein Arizona.

Pendant une heure, vous explorez la gorge profonde, étroite, longue comme un terrain de football, large de trois mètres et drapée de roches d’un rouge orangé qui, avec les rayons du soleil, vous offrent un arc-en-ciel de couleurs.

« Regardez cette paroi, vous ne voyez pas une femme les cheveux au vent ? Et là, le museau d’un chien ? Et encore là, un singe ? » lance Julie, la guide navajo en braquant sa lampe torche sur ce qu’elle a vu pour vous.

Et les antilopes ? « Il y a longtemps qu’il n’y en a plus ! Même ma grand-mère n’en a jamais vu. C’est à Antelope Canyon que mes ancêtres se sont réfugiés pour ne pas être massacrés par la cavalerie américaine. »

En sortant de la grotte, des bouteilles d’eau glacées vous sont offertes. « Ahé heé ! (Merci) », vous dit Julie, avant de replonger pour la quatrième et dernière fois de la journée dans la crevasse qui la fait vivre.

Vous reprenez la US 191 et regagnez l’Utah. La route a failli porter le nom de Donald Trump, mais la motion proposée par le républicain Michael E. Noel, grand partisan de l’actuel locataire de la Maison-Blanche, a été rejetée ce printemps.

Photo: Victor Char East et West Mitten Buttes au travers une végétation desséchée.

Les paysages toujours sculptés par le temps sont encombrés de troncs d’arbres blafards. Arrivé au parc national des Arches, votre RV reprend de l’altitude et grimpe la Scenic Drive, la route panoramique de 29 kilomètres qui vous conduit à quelques-unes des 2000 arches de l’Utah. Les deux plus célèbres défilent devant vous : Double Arch, présente dans l’un des films d’Indiana Jones, et Delicate Arch, que l’on retrouve sur les plaques d’immatriculation de l’Utah… Armez-vous de patience pour les photographier sans avoir quelqu’un dans votre champ de vision.

Une journée suffit pour visiter le parc. Que vous reste-t-il à voir dans votre road trip de douze jours et de 2000 kilomètres ? Pourquoi pas Canyonlands, avec ses paysages façonnés par le majestueux Colorado ? Plus petit que le Grand Canyon, le plus grand parc national de l’Utah est tout aussi spectaculaire et surtout moins touristique.

Il y a encore une cinquantaine d’années, les seuls signes de vie humaine étaient les Navajos, les Paiutes, les Utes… et les cowboys. Ici et là, quelques-uns de 2500 chevaux sauvages de l’Utah galopent, crinière au vent, ou broutent une herbe desséchée, non loin de squelettes d’arbres. Ce sont souvent des descendants des montures de la cavalerie américaine.

Le soleil rougeoyant se couche. On écarquille encore un peu les yeux sur une route à l’horizon sans fin. La solitude et les frissons des grands espaces époustouflants sont bel et bien terminés.