Le berceau de l’âme portugaise

L’Alfama a hébergé pendant de nombreux siècles marins, explorateurs et aventuriers du monde entier.
Photo: Gabriel Anctil L’Alfama a hébergé pendant de nombreux siècles marins, explorateurs et aventuriers du monde entier.

Situé à l’extrémité occidentale du continent européen, orienté vers le large, l’océan Atlantique, l’Amérique et l’Afrique, le plus ancien quartier de Lisbonne, l’Alfama, a hébergé pendant de nombreux siècles marins, explorateurs et aventuriers du monde entier. Le mélange des imaginaires et des cultures de ces voyageurs passionnés de liberté a créé un lieu unique, resté à ce jour authentique. Plongée dans les ruelles étroites, les escaliers et les pentes escarpées de cet endroit unique, où ont été forgés les contours de l’âme portugaise.

Lisbonne est l’une des villes européennes qui connaissent la plus forte croissance touristique. Elle n’est pas encore complètement envahie, l’été, par de bruyants groupes organisés comme le sont Paris, Venise ou Barcelone, mais son faible coût, la qualité de sa nourriture et la beauté générale de son architecture en font une destination qui risque d’être victime du surtourisme d’ici cinq à dix ans.

Il faut donc la visiter dès maintenant, avant que les prix augmentent, que les commerces et restaurants adaptent leurs offres au plus bas dénominateur commun et que la ville perde une partie de sa personnalité. Seule bonne nouvelle : cela poussera les fêtards qui débarquent par milliers des pays du Nord, particulièrement la fin de semaine, à chercher un autre endroit où se saouler au rabais. Ce phénomène, qui s’est amplifié depuis l’arrivée massive de compagnies aériennes à bas coût, touche d’autres villes européennes, telles Prague ou Budapest, où il coûte moins cher de s’imbiber à volonté (billet d’avion et hébergement compris) que de sortir dans les coûteux bars de Londres, de Manchester ou de Munich.

À Lisbonne, cette faune est particulièrement concentrée dans les quartiers de Bairro Alto et de Cais do Sodré, dont une grande partie des logements sont désormais réservés aux usagers de Airbnb et autres compagnies du genre. Les viveurs transforment alors ses rues, le soir venu, engigantesque bar à ciel ouvert où la langue anglaise supplante la portugaise et où les derniers tubes américains s’imposent sur les pistes de danse.

Heureusement, le quartier de l’Alfama échappe au rouleau compresseur du tourisme de masse et du tourisme de fête. Ses rues sont trop étroites pour laisser passer les monstrueux autobus des groupes organisés et la population locale ne permettrait pas une prolifération exagérée de bars avant tout destinés aux étrangers.

Oasis d’authenticité

Véritable labyrinthe bâti au fil des siècles sur les flancs de collines surplombant l’élégant fleuve Tage, l’Alfama avale les promeneurs qui osent s’y engouffrer. Il faut alors abandonner l’idée de carte, d’orientation et de temporalité et se laisser aller au gré des ondulations des trottoirs escarpés, des escaliers cachés et des ruelles courbées. À chaque tournant une surprise : un nouveau point de vue d’où observer la ville, une placette bordée d’arbres fruitiers où se reposer ou une église au clocher effilée.

Le tout enjolivé par les murales d’azulejos (carreaux de différents motifs), par les maisons habillées de couleurs pastel et par les nombreuses cordes à linge où les habitants font sécher leurs vêtements depuis des temps immémoriaux.

Photo: Gabriel Anctil Si vous en avez assez de grimper les nombreuses côtes du quartier, il est possible de sauter dans l’un des célèbres tramways jaunes et rouges de la ligne 28.

L’atmosphère y est si calme qu’il est possible d’écouter le chant des oiseaux ou de tendre l’oreille aux discussions animées des gens du coin qui échangent en sirotant un verre de Ginjinha (liqueur à base de cerise) ou en partageant un repas dans l’une des nombreuses tascas (brasseries) qui pullulent dans le quartier.

Mais en plus de pouvoir y manger un excellent poulet grillé ou une morue fraîchement pêchée, l’Alfama est le quartier tout indiqué pour assister à un mémorable concert dans une de ses nombreuses casas de fado. C’est dans ce quartier que l’on retrouve le plus grand nombre de ces boîtes vouées à la musique nationale portugaise, pour la simple raison que c’est dans ses rues que le fado a vu le jour.

Situé en dehors des murs de la capitale jusqu’au XIIIe siècle, puis habité en écrasante majorité, jusqu’à il y a quelques années, par les débardeurs, les marins et les classes populaires, l’Alfama a toujours représenté un microcosme qu’évitaient de fouler les nobles et les bourgeois portugais. C’est pour se donner de l’espoir et du courage, pendant les nombreux et dangereux voyages qu’effectuaient leurs maris à travers le vaste empire portugais, que les femmes de matelots commencèrent à créer, vers 1820, les contours de ce qui deviendra le fado (« destin » en portugais).

Ce chant plaintif aux fortes teintes mélancoliques, souvent accompagné par les accords d’une guitare portugaise, exprime encore aujourd’hui, avec puissance, les craintes et les inquiétudes de ses premières interprètes.

Le style musical s’est par la suite transposé dans le domaine public, s’est imposé dans les tavernes et les bordels de l’Alfama, dans les autres quartiers de Lisbonne puis à travers le pays. Il a charmé chacune des classes sociales du pays jusqu’à atteindre, sous la dictature de Salazar, le prestigieux statut de chant national.

Gorgé d’émotion et d’espérance, le fado explore des émotions fortes et universelles, souvent tristes, qui touchent droit au cœur le spectateur le moindrement sensible. C’est une musique qui continue d’évoluer en intégrant de nouvelles influences et de séduire de nombreux mélomanes aux quatre coins de la planète.

Le petit mais sympathique Museu do Fado, situé aux bords du Tage et du port, permet aux curieux et aux passionnés d’en apprendre plus sur l’origine, l’histoire, les différentes variantes et les principaux interprètes de cet envoûtant style musical, qui représente ni plus ni moins qu’un des plus importants apports portugais à la culture mondiale.

Un tramway nommé passé

Si vous en avez assez de grimper les nombreuses côtes du quartier, il est possible de sauter dans l’un des célèbres tramways jaunes et rouges de la ligne 28. En fonction depuis les années 1930, ces remodelados (remodelés) vous en feront voir de toutes les couleurs en attaquant, à coups de freinages secs, de manœuvres parfois quelque peu maladroites et de crissements répétés, des virages serrés que vous auriez juré trop étroits pour laisser passer ces véhicules rectangulaires presque centenaires.

Rénovées dans les années 1990, ces magnifiques bêtes du passé ont néanmoins conservé leurs intérieurs de bois, leurs cadrans, leurs manettes et leurs bancs inconfortables d’origine. Et à 2,85 euros le billet, c’est bien peu cher pour un véritable voyage dans le temps.

En vrac

Si vous désirez assister à un spectacle musical, il existe de nombreuses casas de fado un peu partout à Lisbonne, qui offrent différents forfaits, comprenant ou non un repas. Il faut par contre faire attention aux attrape-touristes, qui vous demanderont un prix démesuré pour un court spectacle et un repas rapidement préparé et ingurgité. Il est préférable de viser des endroits plus intimes et authentiques, où la qualité de l’écoute est supérieure et où la musique est véritablement mise en avant. Voici quelques suggestions.

Fondé en 1995, le Clube de Fado est reconnu pour le talent des chanteurs qui s’y produisent et pour la chaleur de son ambiance.

Ayant pignon sur rue en plein coeur de l’Alfama, la Mesa de Frades est située dans une ancienne chapelle couverte d’azulejos. Il est possible d’y déguster des repas traditionnels et d’y assister, dès 22 h 30, à de mémorables concerts de fado.

Le Povo est situé dans le quartier Cais do Sodré et a la particularité de présenter de nombreux artistes de la relève. Ceux-ci n’hésitent pas à revisiter le fado et à y intégrer des éléments nouveaux. Pour consulter l’horaire : povolisboa.com