Dans les bayous louisianais, en toute conscience

Comme tous les milieux humides, les bayous sont fragiles, et le passage fréquent de gros bateaux remplis de touristes qui parlent fort n’est pas l’idéal pour leur préservation.
Photo: Camille Dauphinais-Pelletier Comme tous les milieux humides, les bayous sont fragiles, et le passage fréquent de gros bateaux remplis de touristes qui parlent fort n’est pas l’idéal pour leur préservation.

Visiter un bayou en hydroglisseur, c’est un classique pour tout voyageur qui s’arrête en Louisiane, comme on peut le constater en consultant n’importe quel guide ou brochure touristique sur l’endroit.

Il faut dire que cet écosystème emblématique a de quoi ravir l’œil, avec ses étendues marécageuses, ses cyprès aux lourdes branches qui ploient sur l’eau et sa faune très active — qui comprend évidemment un bon lot d’alligators.

Or, comme tous les milieux humides, les bayous sont fragiles, et le passage fréquent de gros bateaux remplis de touristes qui parlent fort n’est pas l’idéal pour leur préservation. C’est sans compter les nombreuses compagnies qui nourrissent les alligators avec des guimauves pour s’assurer qu’il y en aura toujours sur leur chemin !

Non seulement ce n’est pas optimal pour leur santé, mais ça contribue à les rendre moins méfiants à l’égard des humains, et ultimement à augmenter leur niveau de dangerosité. Il est d’ailleurs illégal de les nourrir en Floride, mais pas en Louisiane, sauf dans certaines petites municipalités, ce pourquoi la pratique se poursuit.

De plus en plus de compagnies offrent toutefois des visites guidées écologiquement responsables dans les bayous. C’est le cas de l’entreprise familiale Canoe Trail Adventures, qui organise de petites expéditions en canot et en kayak près de La Nouvelle-Orléans. Ses guides sont tous des passionnés de plein air qui se font un plaisir d’expliquer de fond en comble aux visiteurs le fonctionnement des wetlands louisianais, de leur formation jusqu’aux types de végétaux qu’on y retrouve, en passant par les problématiques auxquelles ils font face aujourd’hui.

Ces guides sont également très bons pour repérer les animaux sauvages et les signaler aux pagayeurs : lorsque nous avons testé l’aventure en mars, nous avons pu observer à quelques pieds de distance deux alligators, un pélican, une loutre et plusieurs tortues, tous dans leur habitat naturel.

D’ailleurs, pour ceux qui seraient nerveux à l’idée de pagayer près des alligators, il ne faut pas s’en faire : comme les guides l’expliquent au début de la promenade, lorsque ces animaux ne sont pas nourris par les humains, ils ont tendance à s’en méfier et à rester immobiles jusqu’à leur départ, voire à se cacher sous l’eau. Tant qu’on ne les coince pas sur le rivage avec notre embarcation, ils éviteront donc d’entrer en contact avec nous.

Le tour le plus populaire de Canoe Trail Adventures occupe une journée jusqu’à l’heure du souper. Il se déroule dans un bayou qui appartient à l’État, à environ 45 minutes de route du centre-ville de La Nouvelle-Orléans. Pour ceux qui n’ont pas de voiture, la compagnie propose un service de navette très pratique. On peut attendre le véhicule devant l’Arrow Cafe, situé aux limites du Quartier français, et en profiter pour siroter un café glacé accompagné d’une pâtisserie pour bien commencer la journée.

La navette arrive un peu avant 10 h — rien ne commence très tôt à La Nouvelle-Orléans — et, sur la route, le guide commence déjà ses explications pendant la traversée du lac Pontchartrain, alors que l’on roule sur un pont qui fait 38,8 km, l’un des plus longs au monde.

Une fois arrivés au point de départ de l’excursion, après quelques explications, on met les embarcations à l’eau et on pagaie tranquillement dans le bayou en s’arrêtant ici et là avec le guide, au gré des plantes et des animaux observés.

Pas besoin d’être en grande forme ou même d’avoir déjà fait du canot ou du kayak auparavant : il n’y a pratiquement pas de courant dans les bayous, et le rythme de la promenade est très lent.

Une fois arrivés au bout du bayou, sur la rive du lac Pontchartrain, on retrouve la terre ferme et on s’arrête le temps d’une pause dîner. Sur le chemin du retour, les pagayeurs reviennent une embarcation à la fois, pour bien pouvoir s’imprégner de l’ambiance du bayou, écouter les chants d’oiseaux et observer l’eau frémir là où passent les animaux qui y habitent. L’activité dure environ quatre heures, en plus du temps de transport, et les groupes sont constitués en moyenne de huit personnes. Des vestes de sauvetage, des sacs étanches, de l’eau et des collations sont fournis aux visiteurs, tout comme une crème glacée lors d’un arrêt dans une boutique locale sur le chemin du retour.

Des excursions plus courtes, d’une durée de deux heures et demie, et d’autres à la noirceur sont également offertes par la compagnie.

Un écosystème menacé

Une visite des bayous, c’est aussi une activité de sensibilisation : les milieux humides louisianais font partie des écosystèmes dont le déclin est le plus rapide à travers le monde. Beaucoup d’entre eux ont été créés et entretenus au fil des ans par le dépôt de sédiments provenant de la rivière Mississippi lorsqu’elle débordait de son lit.

Ce processus naturel a cependant été bloqué par un système de digues, qui empêche la rivière de déborder et d’inonder des villes et villages, au grand bonheur de leurs habitants. L’eau et les sédiments se déversent ainsi directement dans le golfe du Mexique, n’alimentant pas les bayous sur leur chemin, ce qui mène à une perte progressive des milieux humides dont l’ampleur est estimée à un terrain de football toutes les 30 minutes depuis 1930, rien de moins.

Le problème est difficile à régler, principalement parce que les communautés qui seraient touchées par le retrait des digues sont nombreuses — il n’y a qu’à penser aux dommages qui sont survenus à La Nouvelle-Orléans lorsque des digues ont cédé alors que l’ouragan Katrina faisait rage en 2005.

La bonne nouvelle, soulignait quand même notre guide Eleanor lors de notre visite, c’est que ce type d’environnement peut se régénérer très vite. Et comme les contrecoups de la perte des milieux humides se répercutent sur les pêcheurs et les résidents des villes côtières, tout le monde a intérêt à ce que des solutions soient trouvées.

N’empêche que la dégradation des bayous reste « une histoire trop peu racontée », a-t-elle résumé.

Canoe Trail Adventures organise d’ailleurs des activités auprès de groupes scolaires pour sensibiliser les jeunes à ce qui se passe à quelques kilomètres de chez eux, mais qui est peu visible à l’œil nu (à moins de se balader en avion fréquemment au-dessus des bayous).

Combien ça coûte ?

Un aller-retour en avion entre Montréal et La Nouvelle-Orléans coûte entre 390 $ et 715 $, selon les dates choisies, à l’été 2018. Une nuit dans un hôtel près du centre varie entre 100 $ et 325 $.

L’expédition d’un jour offerte par Canoe Trail Adventures coûte 65 $ par adulte et 35 $ par enfant (de 6 à 12 ans). Pour dîner, on peut apporter son lunch ou obtenir un sandwich traditionnel po boy assez gros pour deux personnes pour environ 10 $. Le service de navette coûte environ 15 $ par personne.

Manger de l'alligator ?

Beaucoup de restaurants proposent de l’alligator au menu en Louisiane et plusieurs touristes curieux se demandent s’il est éthique d’en manger.

Il est intéressant de savoir que le marché lié aux produits de l’alligator contribue paradoxalement… à la préservation de l’espèce.

Les alligators ont un taux de survie très faible dans la nature : de tous les œufs qui éclosent, seulement 17 % donnent un alligator qui vivra jusqu’à ce qu’il soit considéré comme rendu à maturité.

De plus, la chasse aux alligators non réglementée a fait en sorte que l’espèce était en voie de disparition au début des années 1960. Depuis 1972, des éleveurs récoltent les œufs dans la nature et font grandir les alligators, avec un taux de survie excellent en captivité, mais ils doivent en contrepartie relâcher environ 17 % d’entre eux dans la nature lorsqu’ils atteignent l’âge d’un ou deux ans.

La population d’alligators de la Louisiane se porte très bien depuis la mise en place de cette mesure, considérée par plusieurs comme celle qui a permis d’éviter leur extinction : on peut donc regarder les kiosques de viande d’alligator fumée ou frite d’un oeil un peu plus bienveillant lorsque l’on passe devant…