Des bunkers aux Balkans

À Durrës, on peut faire bronzette tout près d’un bunker.
Photo: Rémy Bourdillon À Durrës, on peut faire bronzette tout près d’un bunker.

De sa période communiste, l’Albanie a hérité d’un impressionnant réseau de bunkers. Il s’ouvre aujourd’hui aux visiteurs curieux de découvrir une époque cauchemardesque.

On les remarque rapidement lorsqu’on franchit la frontière albanaise : ces petits champignons de béton ornés de quelques fentes pour surveiller l’horizon décorent tout le territoire, des montagnes jusqu’à la mer. Ils sont les vestiges d’une époque sombre, au cours de laquelle le petit pays de trois millions d’habitants a sombré dans la paranoïa.

Le fait est peu connu, mais l’Albanie a été jusqu’en 1991 la Corée du Nord de l’Europe. Son dictateur Enver Hoxha accède au pouvoir dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale ; il y restera jusqu’à sa mort en 1985. En tant que pur stalinien, il rompt en 1961 avec l’URSS de Nikita Khrouchtchev, lancée en pleine déstalinisation, pour se rapprocher de la Chine. Mais une nouvelle brouille survient en 1978, lorsque celle-ci abandonne le maoïsme. Dès lors, l’Albanie est dans l’isolement le plus total et mène une politique d’autarcie qui empêchera toute modernisation du pays.

Ces ruptures successives, survenant en pleine période de guerre froide, incitent Enver Hoxha à se méfier de l’ensemble de la planète. Après tout, la minuscule Albanie a une position stratégique, aux confins des mers Adriatique et Ionienne. Au sommet des préoccupations du dictateur se situe le risque d’une guerre nucléaire. Il entend protéger son peuple en lançant, dès 1972, la « bunkerisation » du pays.

Plus de 170 000 bunkers sont construits — le plan initial en prévoyait 220 000 —, soit un pour 11 habitants, ou 6 par kilomètre carré. Ils sont de toutes les tailles, du petit champignon « familial » pour quatre personnes au complexe réseau de tunnels dans la montagne.

Recycler en temps de paix

« De 40 % à 50 % des bunkers ont dû être démolis dans la dernière décennie », nous apprend Elton Caushi, cofondateur de l’agence Albanian Trip, qui organise, entre autres, des visites de bunkers. « Surtout parce qu’il y a beaucoup d’acier à récupérer à l’intérieur !

D’autres empiétaient sur des terres agricoles ou constructibles. Les gens les regardent avec ironie, mais aussi avec un peu de tristesse, puisque beaucoup d’énergie a été déployée pour leur construction dans une période où nous souffrions de la faim. Mais on peut aussi les voir comme un super-endroit pour abriter les animaux, pour installer des toilettes ou pour trouver un peu d’intimité avec sa copine ! »

Photo: Rémy Bourdillon Un bunker dans un parc de Tirana

Le pragmatisme propre aux habitants des pays à l’économie précaire a aussi su transformer ces constructions en toutes sortes de commerces (bar, restaurant ou salon de tatouage) dans les zones urbaines ou sur le littoral. Durant la guerre du Kosovo (1998-1999), ils ont servi d’asiles à des réfugiés kosovars. Cependant, la grande majorité d’entre eux ne servent objectivement à rien, sinon à faire de l’Albanie un véritable paradis de l’explorateur urbain. Le pays a d’ailleurs compris que le communisme ne lui avait pas apporté que des malheurs, mais aussi un potentiel touristique.

Ainsi, dans la capitale, Tirana, le musée Bunk’Art a-t-il ouvert ses portes en 2016. Alliant histoire et installations artistiques, ce projet se divise en deux parties. À la sortie de la ville, Bunk’Art 1 occupe un impressionnant système de tunnels creusés entre 1972 et 1978, soigneusement protégé par deux portes de ciment, derrière lesquelles se trouve la réglementaire salle de décontamination. 106 pièces et une salle d’assemblée s’enfilent le long de couloirs glaciaux qui s’étendent sur cinq niveaux ; le but de cette oeuvre titanesque était de garantir les activités normales des dirigeants politiques et militaires en cas de crise majeure — ce qui n’est jamais arrivé. On y visite notamment les chambres d’Enver Hoxha et de quelques hauts responsables, mais aussi une très intéressante reproduction d’un intérieur de maison albanaise de la période communiste : tous les meubles étaient fabriqués dans la même usine, poussant l’uniformisation de la population jusque dans sa cuisine.

Les tunnels qu’occupe Bunk’Art 2, au centre-ville, ont été construits afin que les employés du ministère de l’Intérieur puissent s’y réfugier. Moins imposant que le premier du nom, ce musée propose toutefois un survol terrifiant de la violence au temps de la dictature. On y découvre un régime orwellien se livrant à la manipulation de photographies, surveillant sans relâche ses citoyens, condamnant à mort ceux qui tentaient de filer à l’étranger et usant allègrement de la torture.

Si Bunk’Art représente un formidable travail de mémoire, le projet impressionne par sa capacité à regarder droit dans les yeux un passé somme toute récent, et qui continue de torturer les Albanais : sous la gouverne de Hoxha, 6000 personnes ont été exécutées et 25 000 prisonniers politiques ont été internés dans des camps de travail.

Au sud du pays, on peut visiter, dans la ville natale d’Enver Hoxha, Gjirokastër, un autre réseau de tunnels — jamais utilisé non plus — destiné aux membres du Parti communiste local. Celui-ci a la particularité d’avoir été intouché depuis sa construction. Il se situe sous l’imposante forteresse dominant la vieille ville, dont les maisons fortifiées, qui datent des XVIIIe et XIXe siècles, montrent que la crainte de l’agression était présente dans la psyché albanaise bien avant l’avènement de Hoxha.

La beauté de l’architecture de Gjirokastër tranche avec la grisaille des vestiges du communisme. Celle que l’on surnomme la « ville de pierre » est inscrite au patrimoine de l’UNESCO, de même que deux autres lieux (la « ville aux mille fenêtres » Berat et le site archéologique de Butrint), raison supplémentaire de découvrir ce petit pays de 300 kilomètres de long.

 
Photo: Rémy Bourdillon Une balade dans le réseau de tunnels de Gjirokastër

C’est sans compter ses attraits naturels : perle cachée des Balkans, l’Albanie est une contrée montagneuse parcourue par d’innombrables rivières aux eaux cristallines. Sa côte déchirée est criblée de magnifiques plages désertes se prêtant à merveille à la plongée sous-marine, près desquelles apparaissent de temps en temps des installations militaires abandonnées. Près de la station balnéaire de Vlora, dans le parc national marin Karaburun-Sazan, on peut depuis trois ans visiter l’île de Sazan, autrefois une base militaire abritant 2000 soldats et tous les services dont ils pouvaient avoir besoin, comme un hôpital, un cinéma… et plus de 3000 bunkers sur 5 kilomètres carrés !

Du temps d’Enver Hoxha, les rares visiteurs étrangers devaient passer chez les coiffeurs installés aux postes frontaliers pour se conformer à l’esthétique socialiste, les « hippies » n’étant pas les bienvenus, puis étaient sous surveillance. « Visiter nos bunkers, c’est une bonne manière de punir le dictateur, lance le guide Elton Caushi sur un ton amusé. Il doit se retourner dans sa tombe en apprenant que vous, les “capitalistes”, prenez du plaisir à les envahir ! » Du plaisir, certes, mais il s’agit surtout d’une nécessaire plongée dans les profondeurs de la Terre et de l’humain, pour ne pas oublier.

Albanie pratique

S’y rendre. Pas de vol direct depuis Montréal. Le chemin le plus court est par l’Italie, où se trouve le gros de la diaspora albanaise et d’où partent de nombreux vols et traversiers pour l’Albanie. La compagnie Blue Panorama propose l’aller simple Rome-Tirana à partir de 100 $. Prix similaire depuis Paris avec Transavia (deux vols par semaine).

Sur place. L’Albanie est une destination bon marché comparativement au reste de l’Europe. Compter de 20 $ à 50 $ pour une chambre d’hôtel. Les baroudeurs paieront de 12 $ à 15 $ pour un lit en auberge de jeunesse, comprenant un copieux déjeuner. On avale un burek (feuilleté aux épinards ou à la féta) pour moins de 1 $, et on soupe dans un restaurant traditionnel pour 8 $ à 15 $, vin compris. Les locations de voiture démarrent à 30 $ par jour. Partout dans le pays, des minibus sillonnent les routes. Compter, par exemple, 6 $ pour un trajet Tirana-Berat (deux heures et demie de route).