Place à l’aventure dans la garnotte

La Classique des Appalaches est l’un des événements cyclistes les plus en vue en ce moment au Québec.
Photo: Maxime Bilodeau La Classique des Appalaches est l’un des événements cyclistes les plus en vue en ce moment au Québec.

Alexis Pinard n’est pas juste un excellent rouleur ; c’est aussi le chef d’orchestre de la Classique des Appalaches, l’un des événements cyclistes les plus en vue en ce moment au Québec. Ce qui différencie la Classique de la centaine d’autres courses, cyclosportives et randonnées dans la province ? La possibilité de gagner son poids en sirop d’érable, oui. Ses promenades gourmandes jalonnées d’arrêts-dégustations auprès des producteurs des environs de Victoriaville, certes. Mais, surtout, ses parcours qui sont ponctués de routes en terre battue — de la garnotte, en bon québécois.

« C’est en voyant ce qui se fait ailleurs que j’ai eu cette idée. La série de courses L’Eroica, avec son esprit d’aventure et ses routes en gravelle, a été une grande source d’inspiration », confie-t-il au Devoir, lors d’une tournée sur deux roues de l’arrière-pays victoriavillois. En 2015, ce Montréalais naturalisé mobilise la communauté de la région, « un coin de vélo extraordinaire, mais insoupçonné », et organise la première édition de la Classique. La réponse est excellente : 350 cyclistes se déplacent afin d’y prendre part. Cette année-là, la Classique des Appalaches est proclamée Course de l’année au Québec par la Fédération québécoise des sports cyclistes (FQSC).

Le bouche à oreille fait son effet. L’année dernière, pour sa troisième édition, la Classique a attiré plus de 600 participants, en plus de récolter le titre d’Événement de l’année par la FQSC. Mieux encore, elle a fait des petits, sous la forme de douze circuits distincts totalisant 835 km autour de Victoriaville. Le nom de ces boucles balisées qui font la part belle aux chemins de traverse : la Véloroute des Appalaches. Au Québec, c’est une première : aucune région n’avait jusqu’à maintenant proposé aux amateurs de la petite reine de s’aventurer sur de telles routes. « La Classique a mis en lumière l’incroyable potentiel de la région. Il fallait, je pense, un regard extérieur pour le saisir », souligne Alexis Pinard.

Braver l’interdit

Pourtant, les chemins en terre battue sont légion dans la province, des vignobles de Dunham aux hautes terres de la Beauce en passant par les chemins forestiers des ZEC charlevoisiennes. Il suffit de s’éloigner des grands centres pour le constater : ici et là, en campagne, dans les forêts et entre les villages, se déploie tout un réseau de chemins secondaires, tertiaires, voire quaternaires. Certains vont même jusqu’à dire que le Québec compterait plus de kilomètres de routes en poussière qu’asphaltés, c’est tout dire !

Longtemps, ce formidable terrain de jeu a été ignoré par les cyclistes sur route, pour qui c’était un interdit de s’y aventurer. Mais plus maintenant, explique Guy Bouchard, de la boutique Vélo Spécialité, à Matane. « Les gens ont dorénavant soif d’aventure et de nature sauvage. Ils recherchent des expériences », constate-t-il. Lui-même est infecté du virus de la garnotte, qui est par ailleurs abondante en Matanie. Ce qui le fait triper, c’est la simplicité inhérente à cette manière de rouler. « Je suis tanné de la route, que je trouve monotone à la longue. Avec le gravier, je retrouve le sentiment grisant de vitesse du bitume, mais sans les oeillères de la performance à tout prix », affirme l’homme de 49 ans.

Il n’est pas le seul dans son cas. Depuis quatre ans, l’ex-coureuse professionnelle Lyne Bessette convie les cyclistes de la province à découvrir « ses » routes de terre dans son coin de pays, Brome-Missisquoi, lors des 100 à B7. Dans les Laurentides, on retrouve depuis 2015 un club de vélo mi-route, mi-gravelle : le Vélo Club Balmoral. Toujours dans l’arrière-pays d’en haut, la boutique Espresso Sport, à Saint-Sauveur, organise chaque semaine un Mardi Garnotte, une randonnée hebdomadaire sur routes cahoteuses. La garnotte est le nouvel eldorado cycliste.

Photo: Maxime Bilodeau Les dernières rampes qui nous mènent au sommet du mont Arthabaska, où se termine la Classique des Appalaches.

Cet engouement soudain pour les routes de terre, il faut le dire, coïncide avec l’arrivée sur le marché d’une machine adaptée aux vicissitudes du gravier. Son surnom : gravel bike — l’Office québécois de la langue française suggère plutôt d’utiliser les termes « vélo de route tout-terrain » ou « vélo toute-route » pour le désigner. Avec ses pneus larges (parfois plus de 40 mm), ses axes traversants et ses freins à disque, ce nouveau venu permet de littéralement flotter sur la terre battue. La présence d’ancrages dans le cadre de ce broyeur de gravier permet en outre d’accrocher des porte-bagages.

« Pour une des premières fois dans son histoire, l’industrie propose de la polyvalence au détriment de la performance. En ce sens, le gravel bike est un vélo qui convient peut-être mieux au cycliste lambda », pense l’homme d’affaires Louis Garneau, dont l’entreprise propose ce type de vélo. En 2017, les ventes des vélos de la série Garibaldi de Garneau, tous consacrés à l’aventure « là où Google Street View est banni », ont d’ailleurs supplanté celles du segment équivalent sur route. « Nous continuons à vendre plus de vélos de route que de gravel bikes en tout », précise toutefois le cycliste. La gamme Garibaldi sera d’ailleurs élargie en 2019.

La Bicycle Product Suppliers Association, qui représente l’industrie cycliste étasunienne, rapportait récemment que le premier trimestre de l’année 2018 a été en quelque sorte « sauvé » par la vente de vélos de route tout-terrain. Avec les vélos à assistance électrique, ils sont responsables d’une croissance de 2,4 % des ventes par rapport à la même période en 2017. « Tous les cyclistes, et je m’inclus, vont-ils se mettre à pédaler sur la terre battue ? Je ne pense pas. Cela dit, la discipline est appelée à grandir au courant des prochaines années, c’est sûr », prédit Louis Garneau.

Partage de la route ?

Si l’on se fie à la Classique des Appalaches, elle est en tout cas promise à un bel avenir. Nous voilà d’ailleurs dans les derniers kilomètres du tour du propriétaire piloté par Alexis Pinard. Le sommet du mont Arthabaska, où la ligne d’arrivée de la Classique se situe, est bien en vue. Sur les rampes qui nous y mènent, des centaines de spectateurs en liesse acclameront les 1000 participants attendus le 25 août prochain.

Le nombre de kilomètres que nous avons parcourus ? On s’en moque. Notre vitesse horaire ? Pas importante. Le dénivelé grimpé ? Probablement élevé, compte tenu de nos cuisses qui brûlent. En fait, une seule statistique importe : celle du nombre de voitures croisées lors de notre sortie de deux heures et demie, soit 12 en tout. À ce débit, le partage de la route est une lointaine préoccupation.

C’est peut-être là le meilleur des arguments pour le vélo de garnotte.