Les tisserandes de Ccaccaccollo

Photo: Hélène Clément Les tisserandes de Ccaccaccollo sont toutes vêtues d’une jupe noire brodée de fleurs, d’un cardigan rouge sur une blouse blanche garnie de dentelle, chaussées de sandales noires en pneu recyclé et coiffées du chapeau traditionnel.

Au Pérou, le tissage tient un rôle primordial. Il est une forme d’expression et de langage qui remonte aux anciennes civilisations préhispaniques. Un gagne-pain aussi. Dans la communauté de Ccaccaccollo, ce sont les femmes qui, de mères en filles, en assurent la transmission. Un savoir-faire de plusieurs centaines d’années.

Ce savoir-faire a bien failli disparaître dans cette petite communauté, située à 45 minutes au nord de Cusco, 15 de Pisac et 70 d’Ollantaytambo, point de départ du train vers le village touristique Aguas Calientes, au pied du Machu Picchu. Car si les villages où nichent les sites archéologiques connus, le Machu Picchu en tête, tirent parti des retombées économiques d’un tourisme qui ne cesse d’augmenter depuis 1970, les agglomérations quelque peu à l’écart ne profitent guère de la part du gâteau.

Le boom touristique et l’arrivée dans la Vallée sacrée des Incas de multinationales agricoles sont venus troubler le mode de vie traditionnel des Quechuas, qui repose sur l’agriculture, l’élevage et l’artisanat. Comment rivaliser avec les grandes entreprises ?

De fil en aiguille

Photo: Hélène Clément Il faut environ deux semaines pour fabriquer un foulard sur métier de ceinture.

Ccaccaccollo s’en sort plutôt bien. Depuis que ses habitants ont décidé de faire renaître leurs traditions en travaillant avec G Adventures — un voyagiste reconnu pour ses expéditions responsables, qui depuis une quinzaine d’années forme et embauche les hommes du village comme cuisiniers et porteurs sur le chemin des Incas.

Et les femmes ? Eh bien, pas question de chômer en attendant le retour du mari. Le moment est favorable pour se remettre au tissage — en sommeil depuis les années 1990 — et de façon traditionnelle en se servant des matériaux disponibles dans l’environnement : l’alpaga pour la laine, la cochenille, les plantes et les fleurs de la région pour les couleurs.

Une décision qui a conduit en 2005, par l’entremise de la fondation Planeterra de G Adventures, à la création d’une coopérative de tisserandes qui allait assurer la survie des traditions textiles incas et l’art du tissage si cher à la petite communauté de Ccaccaccollo.

Les femmes ont réappris avec l’aide d’experts de la fondation Planeterra les techniques oubliées du tissage classique. Un partenariat constructif, qui a permis de conserver les traditions du village, en offrant des avantages socio-économiques à tous les joueurs. D’une douzaine de tisserandes en 2005, elles sont maintenant une soixantaine.

 
Photo: Hélène Clément Quelque 800 personnes habitent à Ccaccaccollo. D'une douzaine de femmes tisserandes en 2005, elles sont maintenant une soixantaine à travailler à la coopérative.

« Nous avons repris confiance en nous ainsi qu’en nos coutumes, sommes financièrement plus indépendantes et avons les moyens d’envoyer nos enfants en ville pour qu’ils y poursuivent leurs études secondaires », dit Lucia, porte-parole de la coopérative.

Pour rejoindre Ccaccaccollo depuis Cusco, il faut emprunter la route 28 vers le nord, celle qui mène dans la Vallée sacrée. Puis, à quelques kilomètres au sud de Pisac, emprunter le chemin qui grimpe vers ce village quechua des hauts plateaux péruviens.

De chaque côté de la route, des cultures diverses forment une mosaïque agréable à l’oeil. À l’horizon, quelques sommets enneigés. Est-ce le Sawasiray, là-bas, à 5818 mètres d’altitude ? Les Quechuas de la Vallée sacrée de l’Urubamba, tels leurs ancêtres les Incas, affectionnent les paysages dominés par la montagne et entourés de hauts sommets.

C’est Lucia qui nous accueille. Elle est vêtue comme toutes ses collègues d’une jupe noire brodée de fleurs, d’un cardigan rouge sur une blouse blanche garnie de dentelle, chaussée de sandales noires en pneu recyclé et coiffé du chapeau traditionnel.

« La coiffe diffère d’une région à l’autre », dit Lucia. Ici, le dessus est blanc avec une bande rouge tout autour qui indique l’état civil de la femme. Tournée vers le haut elle est célibataire, vers le bas, elle est mariée. Mais là, à la coopérative, toutes semblent mariées. Et pas d’hommes à l’horizon. Aucun. Sont-ils tous porteurs ou cuisiniers sur le sentier des Incas ? Il doit bien y en avoir qui surveillent les troupeaux d’alpagas en montagne. En tout cas, aucun ne semble se mêler du travail des tisserandes de la coopérative.

Près de 3000 mètres

Photo: Hélène Clément La fibre de l'alpaga est six fois plus chaude que celle du mouton et est comparable, au toucher, au cachemire.

Après avoir offert des herbages en guise de reconnaissance aux lamas et aux alpagas de l’étable, Lucia nous convie à déguster un maté de coca pour nous ragaillardir. « Ça défatigue en altitude », dit-elle. Il y a à peine trois heures, nous étions encore à Lima, au niveau de la mer, alors que Ccaccaccollo se trouve à près de 3000 mètres. Il faut s’adapter.

D’ailleurs, pour s’accoutumer graduellement au soroche (le mal d’altitude), il est conseillé aux visiteurs — surtout si le séjour est très court — de quitter Cusco qui se trouve à 3326 mètres pour aller dormir dans des lieux moins élevés, comme Urubamba (2870 m) ou Ollantaytambo (2800 m) dans la Vallée sacrée et de revenir à Cusco après.

Ce que le voyagiste G Adventures propose dans son circuit « National Geographic Journeys » de huit jours qui amène son monde à Ccaccaccollo. Les deux premières nuitées à Urubamba, la troisième à Aguas Calientes et les trois autres à Cusco.

Longue vie aux traditions

Sur la place centrale, une vingtaine de femmes assises en demi-cercle nous observent avec autant de curiosité que nous les observons. Certaines tricotent gants et chullo, la fameuse tuque avec des cache-oreilles prolongés par une tresse, tandis que d’autres tissent de longs foulards colorés sur des métiers à ceinture fixés à un poteau.

 
Photo: Hélène Clément C'est sur le cactus de Nopal que sont récoltées une à une les femelles cochenilles — qui se nourrissent de fruits de barbarie, qui serviront à la création de près d'une trentaine de couleurs.

Dans une des huttes au toit de paille qui jouxtent la place centrale, deux tisserandes filent la laine tandis qu’une autre crée les couleurs qui serviront de teinture. « Le processus de préparation au tissage comprend la récolte de la laine, le filage, le retordage et la teinture », explique Lucia tout en croquant dans une pomme de terre bleue. « Nous utilisons des teintures naturelles à base de plantes pour colorer la laine. Elles ne sont pas nuisibles à l’environnement et ne polluent pas la terre », poursuit Lucia.

On concocte aussi à la coopérative 28 couleurs à partir des cochenilles qui vivent sur le cactus de Nopal, dont le Pérou est un grand producteur. Les insectes qui se nourrissent du fruit de la plante, la figue de barbarie, produisent des pigments marron. « Les femelles qui conservent dans leurs tissus ce pigment sont séchées au soleil, puis broyées et réduites en poudre. Cette matière fine mélangée à de l’eau bouillante donnera le rouge carmin qui va servir de base pour créer un tas de couleurs à partir des sels, acides ou autres substances caustiques que l’on y mélangera », explique Lucia.

Quand vient le temps de la récolte, seules les espèces femelles sont récupérées sur les cactus. Une à une. Et idéalement les femelles fécondées, car elles contiennent plus d’acide carminique. On prend donc bien soin de récolter les insectes juste avant la ponte.

Dans une autre hutte, une enseigne sur laquelle est écrit 100 % fibre d’alpaga pend au-dessus d’une table remplie de vêtements multicolores : chandail, bas, gants, mitaines, tuques, foulards, sacs à dos… Et les prix ? Plus bas que sur les marchés touristiques.

Les femmes gèrent l’entreprise avec beaucoup d’enthousiasme. Leurs réalisations sont vendues à la coopérative et les revenus des ventes partagés à égalité entre les tisserandes. Et à Ccaccaccollo le métier continue de se transmettre de mère en fille.

Reste à espérer que nombreux seront les voyagistes qui continueront à soutenir les métiers traditionnels du monde ; que les femmes péruviennes tisseront encore longtemps dans la Vallée sacrée ; et que l’aéroport international en construction, entre montagnes sacrées et sites archéologiques incas, prévu pour 2021, ne viendra pas, avec un tourisme de masse au bras long, mettre à mal les modes de vie ancestraux andins.

Notre journaliste était l’invitée du voyagiste G Adventures.

Quelle laine choisir ?

Lama — Depuis toujours, le très domestiqué lama sert d’animal de bât, mais les Quechuas ne le chevauchent pas comme les Espagnols ont tenté de le faire. Le ruminant andin n’aime pas la surcharge. Et il a mauvais caractère et vous crachera en pleine face si vous l’ébranlez mentalement. Sa chair est comestible mais coriace, et ses poils sont rêches. On s’en sert plus pour faire des cordes que des vêtements en laine. Il était vénéré des Incas.

Vigogne — C’est le plus petit camélidé sauvage local. Son pelage doré et son ventre blanc en font la plus précieuse des quatre espèces. Comme il était menacé d’extinction au milieu du XXe siècle, on a créé des programmes de sauvegarde près de Nazca et d’Arequipa. Et sauvé la race. En 1990 on a recommencé à vendre sa laine, considérée comme la plus fine du monde.

Guanaco — C’est le plus rare des camélidés sauvages du Pérou. Sa laine n’est pas assez belle pour qu’on en fasse des vêtements, mais sa viande est comestible

Alpaga — Domestiqué après le lama, l’alpaga était élevé pour sa toison. Sa fibre six fois plus chaude que celle du mouton est considérée comme l’or des Andes et reconnue comme l’une des plus luxueuses du monde. Comparable au toucher au cachemire, elle est douce, résistante, imperméable, hypoallergénique, ne pique pas et ne dégage pas d’odeur. Et pour l’anecdote, au début de la conquête spatiale, la NASA utilisa de la laine d’alpaga pour sa très grande qualité. À privilégier lors de l’achat d’un vêtement au Pérou…