Soweto à vélo: sur les traces de la lutte anti-apartheid

Même si le transport à vélo n’a pas encore été adopté par les habitants du ghetto, les rues de Soweto sont faciles et agréables à sillonner.
Photo: Juan Proll Même si le transport à vélo n’a pas encore été adopté par les habitants du ghetto, les rues de Soweto sont faciles et agréables à sillonner.

Coeur de la lutte anti-apartheid et âme de l’Afrique du Sud, Soweto est indissociable de la lutte pour les droits civiques. Un jour d’avril, au moment où le ghetto pleurait sa Mam’ Winnie Mandela, nous avons roulé à vélo à travers ses rues mythiques, profitant des histoires et du savoir de notre guide, Lungi Madi, un survivant des émeutes de Soweto de 1976.

« À l’époque de l’apartheid, ces trains comportaient neuf voitures destinées aux Blancs [à moitié vides la plupart du temps] et une seule, pleine à craquer, réservée aux Noirs. Pour nous tailler une place à bord, nous devions exécuter une sorte de danse et nous laisser porter par la foule à l’intérieur », se remémore Lungi.

Après une traversée à vélo d’un terrain vague aux herbes hautes, notre guide nous invite à descendre de nos bécanes et nous entraîne sur la plateforme de la station Phomolong. Ainsi juchés en hauteur, nous profitons d’un point de vue qui surplombe une mer de maisonnettes à toits rouges qui logent les quelque deux millions d’âmes du township. Notre guide évoque la richesse culturelle d’hier et d’aujourd’hui, de son ghetto natal, pointe le doigt vers le district où réside toujours la maman de Trevor Noah et nous rappelle que Miriam Makeba est aussi une enfant de Soweto. Lungi décrit aussi le « masala » langagier de la jeune génération de son ghetto, qui mêle allègrement le sotho et le zoulou, dans un jargon qui s’entend dans le hip-hop local.

Photo: Juan Proll Le vélo est idéal pour une visite d’une demi-journée.

Il s’agit de la première escale de notre circuit de quatre heures fondé par Lungi, l’Authentic African Bicycle Tours and Backpackers, qui a commencé à l’auberge d’Orlando West.

Même si le transport à vélo n’a pas encore été adopté par les habitants du ghetto — qui préfèrent la voiture, la marche ou le train —, les rues de Soweto sont faciles et agréables à sillonner. L’ombre des années d’apartheid plane sur le township, qui contient d’innombrables repères mythiques comme une école fondée par Albertina Sisulu, et la maison où a été emprisonnée pendant 18 ans la militante anti-apartheid Lilian Ngoyi.

À vélo, les trois touristes blancs — une Québécoise, un Allemand et une Canadienne — que nous sommes partagent l’impression d’être un peu moins intrusifs et imposants que si nous écumions Soweto à bord d’un Land Cruiser climatisé…

Ce mercredi d’avril, les habitants de Soweto sont endimanchés pour les funérailles de Winnie Mandela. Plusieurs de ces chics passants nous saluent d’un Amandla bien senti, accompagné du poing vers le haut, signe emblématique de la lutte anti-apartheid. Serait-ce inapproprié d’ajouter à notre circuit une visite du stade Orlando ? Pas du tout, répond Lungi, qui nous informe que, pour être admis parmi ses compatriotes, il serait approprié de se coiffer d’un duku aux couleurs de l’ANC.

Quelques instants plus tard, une jeune résidente de Soweto, Tammy, nous enroule avec expertise un foulard jaune autour du crâne, à la manière de Francine Grimaldi. Va pour l’appropriation culturelle…

Mam’ Winnie et Trevor Noah

« Entre dans ce commerce et demande un amafuya for four », m’ordonne Lungi. J’obéis à notre guide, file 10 ZAR (environ un dollar) au caissier et reviens avec un sac de beignets tout chauds, délicieux. Une fois sustentés, nous reprenons la route et nous nous arrêtons à l’intersection d’un quartier peuplé de petites maisons en briques rouges qui, dans les années 1950, servaient d’auberges (les hostels) pour les travailleuses domestiques migrantes noires embauchées dans de prospères foyers de Johannesburg.

« Aucun homme n’était admis dans ce quartier, en raison du strict contrôle de la population imposée par le régime de l’apartheid. Si une femme recevait une demande en mariage, elle devait quitter le compound. La raison pour laquelle je vous ai amenés ici, c’est pour rappeler la contribution de Winnie Mandela pour améliorer les conditions des femmes ouvrières », raconte Lungi, en guise de préparation à notre prochaine escale du jour : les funérailles du stade Orlando.

Dans les environs du stade Orlando, des vendeurs de t-shirts et de souvenirs à la gloire de Winnie Mandela tentent de nous attirer. Dès que nous foulons le béton de l’aire du stade, nous sommes envoûtés par les chants choraux des endeuillés de Soweto, qui entonnent par coeur les hymnes de libération nés de la lutte anti-apartheid.

Dans les gradins, nous rencontrons plusieurs mères de Soweto, des célibataires, des infirmières, des militantes de la ligue féminine de l’ANC, venues lui rendre un dernier hommage. L’une d’elles, Rorisang Thandekiso, fait partie d’une jeune génération de partisans de Winnie. « Elle est une force de la nature, une mère, une travailleuse sociale, quelqu’un qui s’est occupé de la nation », dit Rorisang.

Hector Pieterson

Profondément touchés par cet hommage populaire, nous reprenons nos vélos en direction du site destiné à la mémoire d’Hector Pieterson, l’enfant de 13 ans mort lors des émeutes de Soweto de 1976 et capté par le photographe Sam Nzima dans une photo iconique . Une fois rendus sur le site commémoratif dédié à cette journée où 20 000 étudiants sud-africains sont sortis dans les rues pour protester contre l’imposition de l’afrikaans comme langue obligatoire, Lungi relate les souvenirs de cette manifestation qui a tourné au cauchemar. Il nous raconte l’affrontement avec des policiers armés jusqu’aux dents qui a révélé au monde la brutalité de l’apartheid. « Je me souviens, ce matin-là, j’étais content de sécher les cours pour me joindre aux autres étudiants. »

Soweto est un bon endroit où vivre désormais. Nous sommes passés à autre chose, même s’il reste beaucoup à faire.

Son récit est interrompu par l’arrivée impromptue d’Antoinette Sithole, la petite soeur d’Hector Pieterson, qui s’est elle aussi retrouvée sur la photo de Sam Nzima. Madame Sithole nous parle de son témoignage à la Commission de vérité et réconciliation de 1996 et de son militantisme auprès des jeunes de son quartier.

« Soweto est un bon endroit où vivre désormais. Nous sommes passés à autre chose, même s’il reste beaucoup à faire. C’est un long processus et nous devons parler à la jeune génération de cette tranche de notre histoire. »

C’est presque la fin de notre visite et nous roulons vers la rue Vilakazi, unique au monde pour avoir logé deux Prix Nobel de la paix, Nelson Mandela et Desmond Tutu. Ces jours-ci, ce point central de Soweto est un endroit prisé pour ses restos aux goûts du township, où l’on peut siroter une bonne lager artisanale locale. Pour conclure, Lungi nous mène du côté de « Beverly Hills », un quartier plus chic du ghetto où Winnie Mandela a fini ses jours.

Nous écrivons quelques mots dans le livre à la mémoire de Winnie et remercions Lungi pour cette aventure à deux roues dans le Soweto des Mandela, de Desmond Tutu, de Miriam Makeba et de Trevor Noah.

Avant de partir

Vol aller-retour Montréal-Johannesburg : KLM assure des liaisons Montréal-Amsterdam et Amsterdam-Johannesburg sur une base quotidienne. Les prix varient entre 1200 $ et plus de 2000 $, selon la période de l’année (avec une tendance à la hausse en décembre et juillet).

Une location de voiture à partir de l’aéroport de Johannesburg coûte environ 35 $ par jour (avec la protection d’assurance totale). Lungi Madi demande 55 $ pour un tour guidé de quatre heures (beignets de Soweto et repas du midi inclus). authenticafricantours.com