«Bella Napoli»

Vue de Naples construite en amphithéâtre et du Vésuve, en montant vers San Martino.
Photo: Monique Durand Vue de Naples construite en amphithéâtre et du Vésuve, en montant vers San Martino.

L'avion se glisse entre d’effrayants cumulus noirs. Il tombe des cordes. « Mariage pluvieux, mariage heureux », dit l’adage. Si se marier sous la pluie est gage de bonheur, alors je suis mariée à Naples pour le meilleur et pour toujours. Comment aborder une ville dont le nom est une chanson, O sole mio, chantée par la terre entière, tapie au fond d’une baie immense et enchanteresse, bella Napoli, inventeuse de la pizza margherita, capitale de la tomate cerise, antre de la terrifiante Camorra, une histoire qui s’étend sur 28 siècles, où les Grecs, les Romains, les Byzantins, les Espagnols ont laissé des traces ?

Par quel bout saisir cette ville italienne la plus étoilée au guide Michelin, avec son million d’habitants, son centre historique inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO et ses mille églises ? Bella Napoli, troisième agglomération du pays et plus grande cité méditerranéenne d’Europe après Barcelone, écartelée entre deux volcans, le Vésuve à l’est et les champs Phlégréens à l’ouest, des volcans encore actifs !

Photo: Monique Durand Une rue typique de la ville.

Par où donc commencer ? C’est simple, par les Napolitains. Ceux qui se promènent sur les trottoirs avec des pizzas fumantes à emporter, ceux dont le linge à sécher pend des balcons, ceux des rues étroites qui ne voient jamais le soleil, ceux dont l’extraversion est une seconde peau et « l’exagération, un état normal », écrivait Paul de Musset, le frère d’Alfred, en 1843. Vu un jeune homme pleurer à chaudes larmes devant une amoureuse qui le quittait, là, en pleine rue, à l’heure du midi, ses larmes étanches au reste du monde, éploré. Où ailleurs qu’à Naples un tel épanchement d’éphèbe aux yeux pers est-il possible ? Ville généreuse, charnue, charnelle, à qui sait comment l’entreprendre, ville du caffè sospeso où l’on paie un « café en suspens » à un client à venir. L’écrivain Erri De Luca dit qu’il n’est pas Italien, mais Napolitain. « Les Italiens du Nord nous appellent, nous du Sud, les terrone, ou les rustres, les sans culture. Eh bien, on l’assume ! » fait Angela Buono, sourire en coin, enseignante en lettres à l’Université « L’Orientale » de Naples. « Mon italien a un accent napolitain. Naples, c’est moi. »

Superstitieuse et fébrile

Bella Napoli fébrile, un peu dingue, avec des jongleurs aux feux rouges, un Musée de la folie sur la via dei Tribunali, des taxis qui fulminent au volant, « sont fous, ces Napolitains, pas de police, pas de contrôle ! » et des mammas qui, du haut de leur 4e étage, vous renversent leur lessive sur la tête et vous engueulent parce que vous avez l’air surpris ! Ville qui aime le mystère et les prodiges. Saint Janvier, patron de Naples, mort au IIIe siècle, fait des miracles trois fois par année en liquéfiant son sang. Y croient ceux qui veulent ! « Naples est accueillante, mais pas simple, dit Angela, il faut connaître un peu ses coutumes, son mode d’emploi. »

Ville un peu « éso » et superstitieuse en plus ! Un soir, au ristorante Europeo, dans la via M. Campodisola. D’un geste machinal, le serveur effleure de sa main la corne torsadée qui pend entre la cuisine et la salle à manger pour attirer la chance. Tandis que Tonino à la guitare et Daniele à la mandoline sérénadent la célébrissime ballade Santa Lucia. Me voilà émue, chantant avec d’autres à pleine voix. De la table voisine, Julio m’envoie une pastiera gourmande à la fleur d’oranger, comme ça, pour le plaisir. Il habite Milan, au nord de l’Italie. Avec ses lunettes d’intello et son air réservé, il est venu à Naples pour Pâques. « Ça me fait du bien d’être ici. » Julio est venu pour ça, pour ces instants de chaleur humaine, pour ce doux dérèglement, tous unis par la mandoline et le bon vin.

Les Napolitains se disent différents des autres et, pour cela, souvent déconsidérés par leurs compatriotes. « On aimerait gagner de l’argent sans avoir à travailler ! » rigole Antonio Dente, un agronome… bourreau de travail. « Pourquoi faire aujourd’hui ce qu’on peut faire demain ? » poursuit-il, n’hésitant pas à user des pires clichés, comme pour les exorciser. « On passe pour des voleurs, des paresseux, des mafieux », lance Angela, avec un haussement d’épaules. Mais le grand mot est lâché : mafia. Sujet qui blesse, sujet qui tue.

Voir Naples et puis mourir

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir

Scampia, banlieue nord de Naples. Quartier pauvre, gris, haut lieu de trafic de stupéfiants, bastion de la Camorra. On entre à La Scugnizzeria, minuscule librairie enfouie au rez-de-chaussée d’une barre d’immeuble. À travers une porte filtre la voix du petit Giuseppe, neuf ans, qui joue une scène de théâtre. Rosario Esposito La Rossa a créé de ses mains cet espace culturel après l’assassinat d’un cousin, en 2004, pour une affaire de drogue. « Il fallait que je fasse quelque chose, dit Rosario, j’ai voulu faire partager le théâtre, la poésie, les livres, la beauté plutôt que la drogue. C’est la culture qui va sauver Scampia et ses enfants, vous verrez. »

Sous l’impulsion de dizaines de petites poches de résistance comme La Scugnizzeria, Scampia est en train de se réinventer. L’Université Federico II veut y installer une antenne. Un original a mis sur pied le Scampia Trip Tour dans le but d’adoucir la sale réputation de l’endroit. Parait que les touristes américains s’y précipitent !

Naples est accueillante, mais pas simple, il faut connaître un peu ses coutumes, son mode d’emploi

Retour dans le centre de Naples. Je bois un admirable café à San Domenico Maggiore, une place belle de n’être pas une carte postale, mais juste elle-même. Comme le reste de la ville. Avec mon italien sommaire, j’essaie de décrypter les titres du journal Corriere della Sera. D’autres journaux européens ici ? Difficiles à trouver. « Naples est plus proche de l’Afrique que de Paris et Berlin ! » s’exclame Wilson Voto, jeune homme qui me guidera jusqu’à San Martino.

San Martino, accessible en funiculaire, ancien monastère devenu musée. De ses hauteurs, on étreint le panorama. Après des jours de pluie, le soleil vient d’apparaître. La baie de Naples s’embrase, répondant au Vésuve qui s’est allumé. Voir Naples et puis mourir. Vedi Napoli e poi muori. Bon, on ne veut pas mourir tout de suite. Mais quand on a vu Naples une fois, on ne l’a pas encore quittée qu’on s’en ennuie déjà. Comme d’un être cher.