Lhasa de Sela: gitane légère

Elle a la bougeotte depuis l'âge de deux mois, et elle en redemande. Rien de plus normal, explique Lhasa de Sela: «Le voyage, ce n'est pas un truc à part dans ma vie, c'est juste ma vie.»

Après avoir écouté son deuxième album, The Living Road, il faudrait être complètement bouché par les deux bouts pour ne pas comprendre que Lhasa de Sela carbure à la bourlingue et aux pérégrinations. Pour elle, quand la route ne chante pas, elle vit; mieux: «C'est le vent qui me commande», assure-t-elle dans La Frontière. Sans compter la pièce Nulle part sur cette route, une ode à l'incessant voyage de l'existence.

«Dès le moment où un enfant naît, il est plongé dans la vie, il ne peut plus s'arrêter. Il ne peut pas se dire: maintenant, je vais prendre une pause, parce que la vie ne s'arrête pas. Il n'y a pas de vacances à la vie.» Pour Lhasa, l'existence est donc un long chemin et surtout pas un Club Bed où on s'installe, peinard, pour siroter des margaritas à langueur de tournées. Tout le monde naît forcément voyageur puisque tout le monde doit parcourir ses routes existentielles.

Ses routes, Lhasa les arpente depuis toujours, au sens propre comme au sens figuré. Toute jeune, elle a sillonné durant sept ans les États-Unis et le Mexique, à bord du bus familial transformé en autocaravane. Récemment, avant de revenir à Montréal pondre son dernier disque, elle a joué les foraines pendant un an, en France, au sein du cirque de ses soeurs. Docteure honoris causa ès migration, Lhasa s'envole au loin, plane, atterrit puis demeure sur place un temps avant de revenir au gré des brises.

Au cours de son séjour de presque trois ans à Marseille, elle a ainsi souvent arpenté la Camargue. «Je suis complètement amoureuse de cet endroit. Les paysages sont très étranges, complètement plats, mystérieux et magiques, avec des étangs, des milliers de flamants roses, des chevaux blancs, des taureaux noirs»... et de nombreux gitans. Mais contrairement à ce qu'on serait porté à penser, ceux-ci ont peu contribué à attirer Lhasa en ces lieux.

«Il y a l'image qu'on a des gitans, qu'on idéalise, et il y a leur réalité, qui est très dure. Ce sont des sociétés repliées sur elles-mêmes, qui subissent constamment le racisme et qui sont difficiles à approcher. Moi, je me vois plutôt comme un mélange entre les hippies et les Mad Max, cette troupe de survivants de la route.» Ne sont-ce pas là des termes rudes pour qualifier celle qu'on perçoit comme un paradigme de douceur? «Le nomadisme a des côtés très violents parce qu'on ne choisit pas nécessairement de le vivre. De toute façon, même les choix de vie peuvent être difficiles.»

Nomade's land

Quant à choisir, Lhasa irait bien au Liban (une partie de sa famille en provient), au Portugal, en Inde, au Québec, au Tibet, en Italie, dans le Caucase et tous les «stan» d'Asie centrale. Mais au fond, ces pays, elle les connaît déjà un peu pour les avoir visités à travers leurs musiques et leurs langues.

«Toutes les langues sont belles. Parfois, je chante dans une langue que je ne parle pas, juste pour le plaisir de tenir les mots dans ma bouche. Je chante en tchétchène, par exemple: j'apprends la chanson phonétiquement et je lis la traduction.» Bref, la musique des langues instille en elle le goût d'investir leur lieu d'origine, toujours dans le respect des cultures locales.

«Quand j'étais petite, au Mexique, je voyais souvent des touristes s'adresser aux gens en anglais. Lorsqu' ils se rendaient compte que les Mexicains ne comprenaient pas, ils parlaient plus fort! Pour eux, ils étaient dans une sorte de Disneyland où les employés sont mal élevés parce qu'ils ne parlent pas anglais... Moi, quand je suis arrivée à Montréal, je m'excusais à chaque fois que j'ouvrais la bouche. Je disais: excusez-moi, je ne parle pas français, parlez-vous anglais?»

Outre la musique et les langues, les histoires et les légendes sont autant d'appels au voyage que Lhasa se plaît à entendre. Ainsi en va-t-il de ce livre de George Ivanovitch Gurdjieff, Rencontres avec des hommes remarquables, qui l'a téléportée en Arménie et en Turquie tout en lui faisant remonter le cours du temps jusqu'au XIXe siècle.

Mais en définitive, pour Lhasa, le voyage idéal consiste à «être avec des gens que j'aime et découvrir la beauté d'un lieu, m'y plonger, être en paix avec moi-même, me sentir proche des autres humains et de la Terre, et pouvoir écrire des poèmes... ». Parmi le peu d'endroits qui lui procurent cet effet, il y a bien sûr le Mexique mais aussi l'Espagne, la France et Montréal.

Véritable sylphide sensible aux doléances du monde, Lhasa vibre au diapason de sa planète bleue. «Je suis très sensible aux décors naturels, sous toutes leurs formes, même si je suis moins familière avec la forêt.» Celle des Redwoods, en Californie, l'a cependant hautement marquée, avec ses titanesques séquoias. «C'est comme être dans une cathédrale: le plafond est très haut, il y a peu de lumière, les arbres sont comme des piliers géants, c'est calme et il y a peu de bruit... »

Attirée par toutes les terra incognita, Lhasa s'avoue également intriguée par le Nord canadien, le Labrador, les îles Frioul et les îles inhabitées du Chili, entre autres... «Ce sont des endroits où on doit se sentir comme si on était les premiers humains sur la Terre.» Évidemment, elle fuit comme la peste les périples prédigérés et tout ce qui fleure un chouïa le circuit organisé.

«Quand on voyage avec notre itinéraire et notre hôtel réservé, on s'isole des rencontres avec les gens et on rate ce qu'il y a de mieux. Ceux qui voyagent comme ça ont sûrement besoin de se reposer sans courir le risque de vivre des galères. Sauf que, pour moi, les galères, c'est la porte d'entrée sur les vraies rencontres! Les plus beaux voyages ont toujours une petite touche de danger, et c'est quand on ose sortir des sentiers battus qu'on vit des choses très fortes qu'on n'oubliera jamais.»

Inutile d'ajouter qu'avant qu'on rencontre Lhasa en train de bronzer idiot dans un complexe de villégiature, les Peuhls n'auront plus de dents. «Au fond, le voyage, c'est juste la vie qui continue, mais ailleurs. On nous vend beaucoup d'images parfaites, comme quoi il faut acheter le bon forfait, les bonnes valises, le bon bikini, le bon hôtel. On nous dit que c'est un truc à consommer et que, si on est chanceux, on va peut-être acheter le bon produit. Moi, je ne comprends rien à tout ça, je trouve ça ridicule... »

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Actuellement en tournée en Europe, Lhasa de Sela sera de retour en spectacle au Québec dès le 29 avril.

ghibou@sympatico.ca