Reykjavik: du krach bancaire au boom touristique

Alþingishúsid, où siège le Parlement islandais, est situé en plein cœur du centre-ville de Reykjavik. Ce bâtiment austère a aimanté les manifestants lors de la crise de 2008.
Photo: Halldor Kolbeins Agence France-Presse Alþingishúsid, où siège le Parlement islandais, est situé en plein cœur du centre-ville de Reykjavik. Ce bâtiment austère a aimanté les manifestants lors de la crise de 2008.

En bonne résiliente, l’Islande, au bord du gouffre en 2008, sans oublier ses déboires, attire aujourd’hui plus que jamais les touristes. Pour preuve, cette étonnante balade sur les pas de la crise bancaire.

On est à la mi-novembre, période où la lumière décline à vitesse grand V, où la température commence à piquer, accentuée par de fortes rafales qui rappellent au piéton son statut de fétu. Il suffit pourtant d’arpenter un quart d’heure Laugavegur, la principale rue marchande, ou le Harpa, rutilant centre de congrès et de concerts tout de verre et d’acier, inauguré en 2011, pour réaliser qu’il n’y a plus vraiment de « basse saison » à Reykjavik.

Le touriste est omniprésent, les langues se télescopent, du japonais jusqu’au français. L’habitant y répond dans un anglais maîtrisé d’hôte accompli. En une dizaine d’années, la capitale islandaise s’est muée en tour de Babel des glaces, confirmation du boom du secteur touristique que martèlent les chiffres : entre 2010 et 2015, la fréquentation de l’hypnotique île volcanique a tout bonnement triplé, passant de quelque 490 000 visiteurs annuels à 1,28 million.

Bilan : le tourisme est devenu la première activité économique du pays, son carburant. Cette envolée s’inscrit dans un mouvement global : l’Islande affiche de nouveau des mensurations de rêve, 3,5 % de croissance et 4 % de chômage.

On en oublierait presque qu’elle revient de loin. Qu’il y a un peu plus de huit ans, en octobre 2008, une crise bancaire sans précédent l’a mise au bord de la banqueroute et a fait exploser en vol le « miracle » dont le pays se targuait depuis des décennies, fort d’un chômage quasi inexistant, d’une croissance annuelle de 4,5 % en moyenne, d’un produit intérieur brut de 40 000 euros (un peu plus de 56 300 $CAN) par habitant qui valait à sa population le niveau de vie le plus élevé au monde, juste après les Norvégiens.

Walk the crash, « Balade dans le krach », un circuit touristique conçu par Magnús Sveinn Helgason, historien et journaliste spécialisé en économie, rafraîchit la mémoire.

La statue de Jón Sigurdsson

C’est aux pieds de l’initiateur de l’indépendance de l’Islande (obtenue en juin 1944) qu’on retrouve le guide Magnús. Ce gaillard a notamment travaillé pour la commission parlementaire spéciale chargée d’enquêter sur le krach financier en 2009 et 2010. Une touriste londonienne se joint à nous, Elizabeth, la cinquantaine, employée de banque. De fait, la profession aime Walk the crash, dit Magnús. Par goût du vice ou envie de vertu ? Va savoir.

Dûment bonneté et ganté (le circuit est surtout fréquenté en été, par météo clémente), Magnús annonce avec entrain le programme : deux heures quarante-cinq minutes maximum, pour « une version condensée des causes et conséquences d’une histoire fascinante qui combine un miracle financier et une crise financière. Une sorte de House of Cards géant… avec une conclusion positive, sur la façon dont le pays s’en est sorti. » L’affaire est effectivement pleine de rebondissements.

La statue d’Ingólfur Arnarson

Située sur une petite colline à l’est du port de Reykjavik, cette oeuvre rend hommage au premier Viking censé s’être installé en Islande de façon permanente, en 874. De là, on a une vue imprenable sur la baie, mais aussi sur le bâtiment gris — très forteresse — qui abrite la Banque centrale islandaise, actrice capitale du krach de 2008.

Rappel des faits : le « miracle » relevait en fait du mirage, reposait sur une énorme bulle spéculative. Les banques islandaises étaient abonnées au carry trade, technique qui consiste à emprunter dans une devise peu chère (type yen) pour effectuer des placements dans une devise à taux d’intérêt plus fort, en l’occurrence la couronne islandaise.

Simultanément, elles attiraient le client étranger par des taux d’intérêt très avantageux. L’endettement privé était dans le même temps encouragé, facilité, avec inflation adjacente… Bref, un jeu de bonneteau à l’échelle d’un pays qui a pris fin par effet domino dans le sillage de la crise américaine des subprimes, autre dérive spéculative.

Or, quand la crise fut venue, l’addition s’est avérée si lourde que la Banque centrale n’a pu garantir le paiement des dettes contractées par les établissements bancaires privés. La remise en cause et à plat (avec condamnation de 26 banquiers et nationalisation des trois plus gros établissements, entre autres) qui en a découlé n’a pas été que financière, mais également politique, sociétale : c’est dans les manifestations scandées par les fameuses casseroles de 2008 qu’a pris racine le Parti pirate, fondé en 2012.

La formation libertaire n’a certes pas réalisé la percée historique prévue aux élections législatives d’octobre, mais elle irrigue aujourd’hui le débat local de ses exigences de transparence.

La maison Höfdi

C’est une petite maison blanche en bois, un peu esseulée sur le front de mer. Reykjavik la doit à la France, qui l’a commandée en Norvège et installée en 1909, pour son consul. Elle appartient aujourd’hui à la Ville, qui l’utilise pour des réceptions officielles. Mais la maison Höfdi est surtout connue pour avoir accueilli Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev le 11 octobre 1986, sommet clé pour une politique commune de désarmement.

« Cet événement a aussi dopé l’économie locale,souligne Magnús Sveinn Helgason. Soudain, la ville a été envahie par les journalistes, et le reste du monde a réalisé que l’Islande existait, a pu la situer sur le planisphère. » L’Islande, ses solfatares (petits panaches de vapeur sortant de terre en zone volcanique), ses geysers, ses glaciers, ses baleines, ses chutes d’eau, ses volcans aux noms imprononçables, ses paysages lunaires, ses tempêtes imprévisibles…

Vu l’engouement suscité, une commission est mise en place pour surfer sur la vague. Dans le même temps, l’idée d’une « Suisse de l’Atlantique Nord », neutre et financièrement accueillante, fait son chemin. C’est à la fin de ces années 80 que le pays, lesté par une inflation galopante, fait le choix d’une économie ultrafinanciarisée.

La rue Hafnarstraeti

Elle n’a l’air de rien, n’a pas le charme du reste du centre-ville aux bâtiments colorés, aux petites échoppes, aux innombrables cafés. Magnús confirme : « Les Islandais la voient même comme miteuse, grise, une ruelle comparée à la rue Austurstraeti, qui a été le poumon de la ville tout au long du XXe siècle. » C’est pourtant là que le système bancaire islandais a pris racine, vers 1920, avec une ébauche de Bourse par des « business Vikings ».

Début 2000, leurs successeurs, qui ont fait fortune grâce à des acquisitions à l’étranger, profitant de taux d’emprunt bas, s’autoproclament « nouveaux Vikings ».

Parmi ceux qui se sont retrouvés pris dans la nasse du krach de 2008 figurent les très emblématiques Lýdur et Ágúst Gudmundsson, têtes de pont du groupe Bakkavör, empire international spécialisé dans l’alimentaire. Très liés au groupe Exista, qui finançait en grande partie la banque Kaupthing (nationalisée depuis), ils incarnent la folie des grandeurs qui a gagné le pays jusqu’à l’implosion.

Magnús Sveinn Helgason : « Face à la critique, les “ nouveaux Vikings ”, mais aussi la majorité des Islandais, répondaient fierté nationale, sentiment patriotique, et personne n’a tiré le signal d’alarme, même quand la crise américaine des subprimes battait son plein. »

La maison du Parlement

Alþingishúsid, où siège le Parlement islandais, doit son beau grisé à la diabase (roche éruptive) qui le compose. Situé en plein coeur du centre-ville, ce bâtiment austère a aimanté les manifestants lors de la crise de 2008, qui se sont relayés des jours durant pour demander la démission du gouvernement et des élections anticipées, qu’ils ont obtenues — la gauche les a remportées en avril 2009.

Et l’Islande, contre toute attente, s’est complètement remise d’aplomb : secteur bancaire assaini, hausses d’impôts compensées par une dévaluation de sa monnaie qui a favorisé ses exportations, explosion du tourisme qu’a alimenté l’irruption hypermédiatisée du volcan Eyjafjallajökull en octobre 2010.

« La boucle est bouclée, conclut Magnús dans un sourire, et le pays a réussi à préserver ses fondamentaux, le capital humain et le contrat social. » Et le mot « miracle » de circuler à nouveau dans les conversations…


Durant l’hiver : une à deux balades par semaine. 12 participants maximum.

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