Marqué par les Marquises

Le cimetière du Calvaire, où reposent Jacques Brel et Paul Gauguin.
Photo: Gary Lawrence Le cimetière du Calvaire, où reposent Jacques Brel et Paul Gauguin.

Tout jeune, j’entendais la voix de Brel résonner dans la chaumière familiale du Domaine-des-Hauts-Bois. Adolescent, j’ai tout bu, tout vu, tout entendu du grand Jacques, jusqu’à m’en décharner les oreilles. Et de toute l’oeuvre du plus célèbre « chanteur de variétés » de la francophonie, c’est l’album Les Marquises qui m’a le plus marqué. Dès lors, j’ai caressé le rêve d’aller voir de quoi étaient pétries ces îles où celui qui me fascinait tant avait terminé sa course.

Dans cet archipel fantasmagorique perdu dans le nord-est de la Polynésie française, à 4800 kilomètres des Amériques, pas de lagons luminescents ni de liserés sablonneux idylliques ; peu ou prou de plages, hormis quelque bande de sable volcanique esseulée ; foin de barrières de corail à cause du frigide courant de Humboldt venu de l’Antarctique ; et pas l’ombre d’un bungalow sur pilotis.

Car les falaises, rêches et dantesques, tombent raides et abruptement dans la mer, une mer turbide, impitoyable et d’autant plus inoubliable qu’elle ne voit croiser presque personne, hormis les méduses, les requins marteaux et l’Aranui, le paquebot-cargo qui ravitaille l’archipel.

À peine six de la vingtaine d’îles sont habitées. Ua Huka, l’île aux chevaux, est la plus désertique ; Tahuata forme la plus petite des îles peuplées ; Nuku Hiva, où Herman Melville (l’auteur de Moby Dick) a jadis été fait prisonnier par les cannibales de Taipi, est la plus vaste et la plus populeuse ; Fatu Hiva demeure presque aussi sauvage que lorsque Thor Heyerdal y a séjourné en 1937-1938 ; et Ua Pou, la bien nommée île-cathédrale, est hérissée de sublimes necks (colonnes basaltiques) qui s’élèvent comme autant de colossaux clochers de lave durcie.

Présence posthume

Enfn, la dernière île habitée, Hiva Oa, l’est toujours par le souvenir et la présence posthume du peintre Paul Gauguin… et de Brel. En traversant l’île sur sa ligne de crête, le seul rapprochement qu’on peut faire avec ce dernier est de constater que le décor jouit d’une grande théâtralité : drapée de superbe, Hiva Oa déploie des oriflammes de verdure sur fond de falaises rabotées et d’à-pics vertigineux.

À Atuona, bourgade alanguie où on a envie d’écouter pousser ses cheveux, mieux vaut plutôt faire escale au musée Gauguin et à la reconstitution de sa Maison du jouir, mais surtout à L’espace Brel, où on relate la vie de l’artiste, photos à l’appui. Au centre, le fameux Beechcraft Jojo déploie ses ailes comme au temps où Brel jouait au facteur et à l’ambulancier.

En grimpant ensuite au cimetière du Calvaire, juché en altitude, on tombe (c’est le cas de le dire) tour à tour sur le dernier logis de Gauguin et, presque à côté, sur la stèle de Brel, simple, discrète et racrapotée sous un vague feuillage.

En entrevoyant entre les branches le sommet du Temetiu, point culminant de l’île, on se demande alors ce qui a bien pu séduire l’auteur du plat pays sur cette île tout en hauteurs. Quand on naît avec la mer du Nord comme unique terrain vague, et que les seuls rochers qu’on voit ont le coeur à marée basse, sans doute cherche-t-on lieu plus serein pour pouvoir s’élever au moins un peu, en crachant sa dernière dent et en consommant l’adieu.

Les adresses : aranui.com ; tahiti-tourisme.com ; marquises.pf

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