La Corse, un autre train de vie

Entre Bocognano et Vizzavona, face au Monte d’Oro (en arrière-plan sur la photo), le paysage est majestueux.
Photo: Pascal Pochard-Casablanca Agence France-Presse Entre Bocognano et Vizzavona, face au Monte d’Oro (en arrière-plan sur la photo), le paysage est majestueux.

À la gare d’Ajaccio, l’horloge s’est arrêtée. L’art de vivre, c’est sans doute de prendre son temps. Ici, en Corse, le train, le Trinichellu, « le tremblotant », est un mythe pour les amoureux du chemin de fer. Il a ce charme de la lenteur contrainte par la géographie tourmentée de l’île. Pour tenter l’aventure, car c’en est une, il faut réapprendre un peu du temps perdu qui ouvre à la contemplation puisque les paysages traversés sont époustouflants.

Pour relier les deux capitales de l’île, Ajaccio la napoléonienne et Bastia l’italienne, en remontant du sud au nord, il faut donc compter pour 158 kilomètres un peu plus de trois heures et demie. Pour bifurquer à l’ouest vers l’Île-Rousse et Calvi, en changeant à Ponte-Leccia, le noeud ferroviaire de la Corse, prévoir la demi-journée.

Entre tunnels et viaducs, ce TGV, pour « train à grandes vibrations » comme disent ironiquement les insulaires, ne dépasse guère les 40 km/h. Alors plutôt qu’un moyen de relier un point à un autre, le Trinichellu doit se vivre comme une expérience en soi, une manière originale et singulière d’entrer dans l’intimité de l’île. En voiture !

D’Ajaccio à Bocognano

Commençons par la sociologie des voyageurs. D’avril à octobre, le train corse embarque les randonneurs, bardés de leurs sacs, adeptes ou non du célèbre circuit GR20. En plein été, il faut parfois batailler pour s’asseoir. Invariablement, sécurité oblige, le train ne comporte que deux voitures. Et pas question de réserver. « Je n’ai jamais compris pourquoi », avoue Jean-Marie, chargé de cours à l’Université de Corte.

Comme d’autres enseignants, c’est un habitué de la ligne. À l’automne et en hiver, le Trinichellu transporte aussi son lot d’étudiants et devient un train de sages intellectuels perdus dans leurs lectures. Cela n’empêche pas les imprévus. « Le problème, ce sont surtout les éboulements », confesse l’historien Antoine-Marie Graziani. Il arrive alors que l’on soit obligé de terminer le trajet en autocar.

Une petite heure à peine après le départ d’Ajaccio et la traversée de ses faubourgs, on atteint Bocognano, la « vraie » Corse, celle de la montagne et des villages. C’est là que s’enracinent les tribus familiales, leur histoire et leur identité. Autrefois percé par la nationale, Bocognano respire désormais la tranquillité. Cerné par les montagnes, c’est un point de départ de nombreux chemins de randonnée. La gare, minuscule comme toutes les autres, y a été ouverte en 1888. Au XIXe siècle, sur le chantier de construction, les vols étaient fréquents. « Pour y remédier, on avait fini par confier la garde de Bocognano au plus célèbre bandit de la région », raconte Jean-Marie.

De Bocognano à Vizzavona

À peine un quart d’heure de train, mais c’est un tronçon historique. La construction du chemin de fer corse fut une prouesse technique qui dura presque une vingtaine d’années. Sur le trajet, c’est l’un de ses charmes, alternent viaducs (une soixantaine) et tunnels (une cinquantaine). Celui de Vizzavona (3916 mètres) est le plus long. Son percement demanda près de dix ans. Très connue des randonneurs du GR20, la gare de Vizzavona, qui culmine à 906 mètres, est le point le plus haut de la voie ferrée.

Photo: Pierre Bona Creative Commons Entre Vivario et Venacco, il ne faut pas manquer le passage sur le plus haut viaduc de la ligne, construit par Gustave Eiffel lui-même.

Ici, face au Monte d’Oro, l’un des principaux sommets de l’île (et sans doute le plus fascinant), le paysage est majestueux. Au XIXe siècle, les Anglais, à l’instar de Miss Campbell, célèbre aristocrate écossaise, lancèrent la mode du tourisme en Corse. Pendant l’été, Vizzavona était pour eux un lieu de villégiature très prisé, à l’écart des chaleurs étouffantes d’Ajaccio. On les comprend aisément.

D’ailleurs, le village reste une destination favorite des Corses eux-mêmes. De là, on découvre une série de cascades bienfaisantes en été et l’une des plus belles forêts de l’île, qui compte une hêtraie à couper le souffle.

De Vizzavona à Francardo

Pour les amoureux de nature et de montagne, c’est le tronçon à ne pas manquer, le plus vertigineux et le plus exaltant de la ligne. Toujours en surplomb de la route et des sentiers, le train se fraie un chemin au coeur de paysages sauvages, frôle la paroi de roches, s’engouffre dans les tunnels, élève le regard et l’âme vers les sommets.

Entre Vivario et Venacco, il ne faut surtout pas manquer le passage sur le plus haut viaduc de la ligne, construit par Gustave Eiffel lui-même. Le pont métallique vertigineux est soutenu par des piliers et des arches en pierre, une magnifique construction de 84 mètres de hauteur sur 170 mètres de longueur.

Ponte-Leccia

C’est l’heure du choix : continuer vers Bastia ou bifurquer vers Calvi. À tort, la capitale du nord de l’île est souvent boudée. C’est pourtant une ville pleine de charme, à l’esprit très italien où il fait bon flâner. Du haut de la citadelle, on rêve devant le ballet de lourds transbordeurs en partance vers l’Italie ou la France.

Bastia ouvre aussi la porte vers le magnifique et secret cap Corse, qui devient, lui, de plus en plus tendance. De ce côté, le trajet en train présente certes moins d’intérêt. S’il faut vraiment choisir, optez pour l’ouest. Mais avant de repartir, ne manquez pas de lever les yeux pour admirer un point de vue magique sur les aiguilles de Popolasca, qui, de loin, veillent sur Ponte-Leccia.

De Pietralba à l’Île-Rousse

Le contraste est saisissant. Le paysage s’adoucit et prend des allures de Mexique. Terre riche dans l’Antiquité de ses oliveraies, la Balagne est parsemée de villages qui comptent parmi les plus beaux de l’île : Pietralba, Lama ou Belgodère. Du train, on les aperçoit, accrochés à leur colline. À Pietralba, signe d’un temps qui s’en va, la gare est désormais en ruines, mais on y voit encore la citerne d’eau qui rouille, vestige de l’époque du train à vapeur où il fallait ravitailler la locomotive.

Sur ce tronçon, les chanceux auront le privilège de croiser José le contrôleur, un quinqua baroudeur. Il appartient à la dernière génération de cheminots pour qui le Trinichellu est davantage qu’un métier : une passion, une vocation. Il faut donc écouter José raconter « sa » ligne, les coins à vaches, de Pietralba à Novella — « Ici, il y a un esprit de vache tous les 100 mètres », dit-il pour souligner les risques de collision avec les ruminants —, et ceux à sangliers, de Novella à Palasca. Le chef de train le sait, actionnant régulièrement son klaxon pour chasser les animaux. L’art de vivre, ici, c’est de bien prendre son temps.