Voyage en ski dans l’histoire du Québec (1/5)

Une fondeuse de la traversée de la Gaspésie devant une église désaffectée, à Forillon.
Photo: Caroline Montpetit Le Devoir Une fondeuse de la traversée de la Gaspésie devant une église désaffectée, à Forillon.

C’est à partir de Gaspé, que Cartier a foulé lors de son premier voyage, que l’équipe de la Traversée de la Gaspésie a décidé, pour son 15e anniversaire et pour le 375e anniversaire de Montréal, de lancer son périple en ski à travers le Québec. Comme Cartier découvrant le Canada, les participants voyageront de Gaspé à Montréal. Premier de cinq articles.

Des vents violents soufflaient au large de la Gaspésie lorsque Jacques Cartier et son équipage ont été forcés, en 1534, de trouver refuge dans la baie de Gaspé. Cartier y plante une croix et embarque deux Iroquoiens pour les ramener en France, avant de revenir explorer le fleuve Saint-Laurent l’année suivante, pour rejoindre Hochelaga, aujourd’hui Montréal.

Si « Gaspé » semble dérivé d’un mot micmac signifiant « bout du monde », le nom du parc Forillon, à quelques kilomètres de là, proviendrait des « farillons », ces feux que les pêcheurs allumaient sur les caps pour attirer le poisson. Aujourd’hui, la presqu’île de Forillon, qui lance ses caps et ses plages dans la mer, est un magnifique parc fédéral. L’hiver, le blanc de la neige contraste avec les bleus changeants du golfe, et l’été, les champs sont couverts de fleurs roses. Chaque petite baie, chaque crique propose un point de vue sur l’immensité du golfe.

Série d’expropriations

Mais la péninsule de Forillon n’a pas toujours été un parc. Le grand-père de Thérèse Smith, une résidente de Gaspé qui a aujourd’hui 84 ans, y avait autrefois son propre quai et son propre commerce de poissons, dans la maison jaune emblématique du parc qui est désormais vide. Sa mère est née dans cette maison. Et Thérèse Smith elle-même a élevé sept enfants à la Grande-Grave, avant d’être expropriée lors de la création du parc fédéral en 1970.

« Ma mère me racontait que quand elle était enfant, elle se levait avant les pêcheurs pour aller ramasser du hareng dans les rets », se souvient-elle.

À cause de la série d’expropriations qu’elle a déclenchées, la création du parc Forillon a laissé des traces profondes dans l’histoire de la Gaspésie.

Photo: Caroline Montpetit Le Devoir De gauche à droite, Marie Rochefort, Thérèse Smith et sa fille Herméline Smith, dans le logement de Mme Smith et  autour d'une peinture signée d'Herméline de la maison jaune ancestrale du parc Forillon. 

Le parc Forillon est le premier parc fédéral à avoir été créé au Québec. À l’époque, on espère relancer l’économie chancelante de la région en y créant des milliers d’emplois et en espérant y attirer des millions de visiteurs.

Mais le projet de parc n’inclut la présence d’aucune occupation humaine. Or, quelque 325 familles habitent le parc depuis des générations.

« On avait des poules, des moutons, des vaches. J’ai trait les vaches en revenant des Ursulines », se souvient Marie Rochefort, qui est aujourd’hui porte-parole du regroupement des expropriés de Forillon et de leur descendance.

« On pensait que ce que le gouvernement disait, c’était la loi », se souvient Thérèse Smith. Mère de sept enfants, mariée à un navigateur qui était souvent absent du foyer, Mme Smith voyait tout de même d’un bon oeil l’idée de se rapprocher de la ville de Gaspé.

« À la Grande-Grave, où je vivais, le gouvernement ne nous donnait pas de service. C’était toute une histoire pour avoir une professeure à l’école, où il y avait une classe pour sept niveaux », se souvient-elle. Mais certains de ses enfants ont trouvé difficile l’adaptation à Gaspé, loin de la rivière, de la pêche, de la plage.

« Ils nous promettaient une belle maison à Gaspé. Mais quand j’ai déménagé dans les HLM qu’ils ont construits, j’ai compris que je ne serais plus propriétaire. Que j’étais locataire », dit-elle.

Les propriétaires se sont même vu interdire de déménager leur maison sur un autre terrain, ou même d’en récupérer les matériaux. Toutes les maisons ont été détruites ou brûlées, sauf quelques-unes, dont la maison jaune du grand-père de Mme Smith, qui ont été conservées à titre patrimonial.

« Ce qui a été le plus dur, c’est de perdre nos amis, dit Mme Smith. Il y en a qui sont partis ailleurs, à Montréal. D’autres, les anglophones surtout, sont partis dans l’Ouest canadien ».

De propriétaires à locataires

Les Smith n’ont eu que 6000 $ pour leur maison lors de l’expropriation, et ce, après de nombreuses contestations en cour menées entre autres par l’avocat Lionel Bernier. Contrairement à ce qu’on leur avait promis, aucun exproprié n’a perçu assez d’argent pour s’acheter une nouvelle maison.

Quarante-six ans plus tard, Mme Smith est toujours locataire du même HLM. Et si elle s’est adaptée à la vie de Gaspé, certains de ses enfants disent qu’ils retourneraient s’établir à Forillon s’ils le pouvaient.

Aujourd’hui, le gouvernement fédéral n’a plus comme politique d’exproprier les habitants des territoires où il crée des parcs.

En 2010, à l’occasion du 40e anniversaire du parc Forillon l’administration a d’ailleurs approché les expropriés et leurs descendants pour les associer aux célébrations.

Ainsi, des triptyques portant le nom, des photos et des citations des expropriés ont été érigés à différents endroits du parc.

Depuis 2012, les expropriés et trois générations de leurs descendants ont aussi reçu des laissez-passer leur donnant un accès gratuit au parc Forillon.

Tout magnifique qu’il soit, le parc Forillon n’a pas livré ses promesses de milliers d’emplois. Et il attend toujours, sur ses côtes splendides, les millions de visiteurs qu’il comptait y recevoir.

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