Pousser jusqu’à l’erg Chegaga

Une méharée dans les dunes, au couchant, donne à voir une impressionnante mer de sable.
Photo: Geneviève Tremblay Une méharée dans les dunes, au couchant, donne à voir une impressionnante mer de sable.

Ce n’est pas que le sable qui fait le désert. C’est aussi son approche : dans la verticalité de la lumière, dans le vide que crée la chaleur dans le souffle, puis dans les rues aveuglantes des hameaux qui s’ensablent. Au Maroc, plus on roule vers le sud après Ouarzazate, plus on traverse la désolation altière de l’Anti-Atlas et le miracle des palmeraies, avant de s’enfoncer enfin dans le désert sauvage : le lointain erg Chegaga.

Au contraire de l’erg Chebbi, son frère fréquenté près de Merzouga, ce désert de vastes dunes se gagne : quatre jours de dromadaire ou trois heures de piste à partir de M’Hamid, tranquille porte du désert près de la frontière fermée (et surveillée) avec l’Algérie. Est-ce une aventure ? C’en est du moins l’idée, une esquisse. Laisser la blancheur atlantique de Casablanca, la folie de Marrakech et l’étourdissement du Haut-Atlas pour entrer dans la stérilité et le silence qui ne rappellent à rien, sinon à soi.

En cette fin de mai, il est hélas trop tard pour la marche à dromadaire : c’est l’été crevant. En plein après-midi, il peut faire 45 degrés ; impossible, dans ces conditions, de tenir au soleil, ni pour les bêtes ni pour nous. Les guides sont catégoriques. Mais la méharée a sa modernité : une jeep avec quatre roues motrices, un chauffeur habile et calme au français chantant (Abdullah) et quantité d’horizons tremblotants, alternant du marron mat au vert phosphorescent.

Trois jours : c’est le temps que nous prendrons pour aller jusqu’à Chegaga, s’installer brièvement dans le désert, puis revenir par Foum Zguid. Question de vivre, bien que surtout par l’imaginaire, la mise en route des caravanes.

Jusqu’à M’Hamid

À la sortie de Ouarzazate, petite ville aux larges avenues dont le cinéma a fait son pied-à-terre entre montagne et désert, on traverse un petit oued, puis des ondulations grises et grêlées. À Agdz, 70 kilomètres plus loin, émerveillement : c’est le début de la vallée du Drâa, le plus long fleuve du Maroc, qui se jette dans l’Atlantique après avoir nourri des terres arides en palmiers-dattiers, en pastèques, en luzerne, en abricots, en amandes. Jusqu’au pied du Sahara, il y aura ce paradoxe : à gauche, le bruissement de la palmeraie ; à droite, une sécheresse implacable.

Après une visite de Tamegroute, tranquille village de pisé réputé pour sa céramique verte et sa très ancienne bibliothèque coranique, une lourdeur descend. Le calme absolu. Hommes, femmes, enfants sortis de l’école sont assis à l’ombre des murs et des tamariniers. On l’oublie, mais nous sommes sur l’ancienne route de Tombouctou. C’est l’Afrique. Ici et là subsistent d’anciennes kasbahs et des tours de guet d’où, au temps du commerce transsaharien, on voyait venir les caravanes. Parfois, une inscription en arabe sur une butte rappelle où l’on est : « Le Dieu, la patrie, le roi. »

Photo: Geneviève Tremblay Entre deux regs, l’oasis permet d’échapper au soleil implacable.

Au bout de 250 kilomètres, une affiche : entrée officielle dans le désert qu’annonçaient déjà le rétrécissement de la piste et les rafales orangées du sable. Un chamelier embarqué à Tagounite, où il a fallu se charger d’eau, saute du véhicule et part à pied dans le désert, vers le couchant. « Il sait où il va », prononce lentement Abdullah. Son bivouac est à dix kilomètres. Il lève le bras et nous salue, puis disparaît dans le soleil. Inch’ Allah.

Au premier bivouac, dans les dunes en retrait de M’Hamid, nos hôtes arabes et berbères chantent des mélodies sahraouies en s’accompagnant au derbouka. Il n’y a personne d’autre que nous sur les coussins, sous les étoiles. C’est la basse saison. On discute en français. Après le coucher du soleil, le sable est devenu frais, mais notre tente est un four. Un chien jappe sur la dune, une ombre passe puis disparaît, happée par la nuit jamais tout à fait noire.

Un autre silence

Au petit matin, le vent s’est levé. Pour la première portion du trajet à dromadaire, il faut nouer son chèche jusqu’aux yeux tant le sable est fin et insidieux. Les bêtes, dociles, obéissent au chamelier qui jette des sons rauques. Dans cet environnement sec ne survit pas grand-chose — l’acacia, le tamarinier, le pommier de Sodome. Peu à peu, on traverse les visages du désert : l’étendue de roche (reg), le plateau rocailleux (hamada), l’oasis — où l’on s’arrête une heure ou deux pour sommeiller à l’ombre des dattiers.

Plus loin, enfin, se dessinent les dunes de Chegaga, le profil sauvage du Sahara — h sonore, r roulé. Un coup de volant d’Abdullah nous dégage d’un repli de la dune. Notre bivouac est l’un de ceux qui, éparpillés alentour, pied-à-terre permanent des agences, se font presque invisibles. Une dizaine de tentes, une salle à manger sous toile, quelques jeeps, des voix lointaines animent le silence du sable. Mais quand on s’assoit sur les dunes, sa pluie fine soufflée par les rafales, puis le bourdonnement des insectes rappellent que cet autre silence est aussi une forme de vie.

Au coucher du soleil, c’est le rendez-vous péremptoire des voyageurs de passage : grimper la plus haute dune — 300 mètres — dans le sable qui se défait constamment sous vos pieds, une montée raide. Une fois sur le pli parfait, au sommet, la vue sur les vagues de dunes tient presque de l’hallucination. Quarante kilomètres de sable en clairs-obscurs courent jusqu’à l’Algérie, mobiles et pesants.

Savoir revenir

Au troisième jour de piste, après une nuit au clair de lune, c’est la roche. Cahots incessants, lits de rivière qui ont vu de meilleurs jours, puis le grand lac Iriki, desséché, où l’argile fait affleurer des mirages. Des nuages de poussière laissent deviner d’autres véhicules. Le désert rend aussi solidaire : deux chèches qui s’envoient la main. Mais nous sommes étrangers dans un territoire où vivent encore, dans une très grande modestie, des populations nomades.

Selon les données du dernier recensement de l’Institut marocain de la statistique, publiées en septembre, 60,8 % des populations nomades du Maroc se concentrent dans la région de Drâa-Tafilaet, où nous sommes. De 2004 à 2014, leur nombre a connu un grand déclin au pays (–63 %). Abdullah pointe une structure de paille, un vêtement accroché à un arbre, un troupeau de chèvres lointain — des indices de leur va-et-vient. Disparaîtront-ils, happés par le désert ? Nous ne croiserons personne.

Juste avant Foum Zguid, là où recommence l’asphalte, une « douane du désert » arrête la jeep. Papiers. Dernier regard en arrière. On sort du désert aussi étrangement qu’on y est entré. Quels sont ces rues pavées, cet ordre moderne, ces mosquées et ces kiosques d’oranges pressées qu’on avait oubliés ? C’est un doux rappel, la marque d’une frontière qui n’existera, pour nous, que de manière temporaire.