Mexico, la cité de toutes les intrigues

Le Palais des beaux-arts, construit pendant la dictature de Porfirio Diaz à la fin du XIXe, a été inspiré de l’opéra Garnier à Paris.
Photo: Paule Robitaille & Miguel Barberena Le Palais des beaux-arts, construit pendant la dictature de Porfirio Diaz à la fin du XIXe, a été inspiré de l’opéra Garnier à Paris.

« Tamales oaxaquenos tamales calientinos, venga y pida sus ricos y deliciosos tamales oaxaquenos ! » chante en boucle le haut-parleur du vendeur qui tangue nonchalamment sur son vélo. Il pousse son énorme chariot rempli de ces petits pâtés de polenta préhispaniques enveloppés de feuilles de maïs. L’homme aux tamales annonce la nuit depuis des temps immémoriaux dans ce quartier de Mexico.

La litanie du vendeur de tamales me renvoie au temps où nous vivions ici avec mes deux fils, dont l’aîné, qui a aujourd’hui 18 ans, m’accompagne dans ce voyage après 15 ans d’absence. À l’époque, j’étais obnubilée par la crainte de voir l’un des deux kidnappé. C’est presque arrivé lorsque j’ai été prise dans une embuscade avec eux et leur nounou. La fuite dans notre voiture est entrée dans les annales familiales. On redoutait la violence. Ce soir, pourtant, cette peur s’est totalement dissipée. Mexico n’est plus la même.

La ville demeure injustement victime de cette vieille réputation. Et pourtant. Dans ce pays déchiré au nord par les narcos, Mexico est devenue — osons le dire — l’une des villes les plus sûres du pays. Les petits taxis verts, champions du kidnapping express dans les années 90, n’existent plus. Les taxis sont réglos. Uber est en vogue comme nulle part ailleurs. Dans les quartiers du centre, on marche sans crainte et on traîne dans les parcs et les cafés jusqu’à très tard dans la nuit. Bien sûr, il y a des quartiers malfamés à éviter la nuit, mais en général, la ville a retrouvé une bonhomie qui en fait l’un des lieux les plus agréables de l’Amérique latine.

Alors, avec mon vieux copain Miguel, que je retrouve avec plaisir, nous déambulons en toute quiétude dans l’avenue Amsterdam bordée de palmiers de ce quartier Art Déco fabuleux de la capitale mexicaine, qu’on appelle Colonia Condesa. Miguel me fait répéter la phrase du vendeur de tamales. Après quelques verres de mezcal bien frappé, j’y arrive à peine, m’esclaffant à tous les deux mots. « Ton espagnol est toujours aussi mauvais ! », me lance mon ami. La nuit est fraîche, agréable, parfaite.

Avec Miguel et sa copine, nous allons manger chez El Tizoncito des tacos al Pastor. Dans ce restaurant à aire ouverte, le cuisinier râpe en lanières une énorme pièce de viande cuite à la manière du shish kebab, un legs de la communauté moyen-orientale. On enfile une demi-douzaine de ces petits délices : un taco sur lequel sont déposés quelques morceaux de porc grillé et d’ananas. Et la bière locale coule à flot. Nous terminons la soirée au resto-bar-librairie El Pendulo pour bouquiner et boire jusqu’aux petites heures du matin. Les Mexicains sont de joyeux oiseaux de nuit, de fiers bons vivants qui aiment rire fort et s’amuser.

Nous racontons à mon fils que, pour son premier anniversaire, nous étions allés choisir un groupe de mariachis à la place Garibaldi. Cet après-midi-là, des centaines de mariachis envahissaient le square, jouaient et chantaient ; une énorme cacophonie. La dizaine d’hommes en tenue ajustée de rancheros avaient débarqué chez nous le lendemain. La soirée avait été festive. La tradition perdure. Les mariachis occupent toujours la place Garibaldi.


Une concha dans Condesa 

Le matin, dans le quartier de la Condesa, la lumière est cristalline. Nous nous installons dans un café tout à coté du parc Mexico. Une nature luxuriante nous entoure. Je mange une concha, cette brioche glacée de sucre brun, et je goûte un expresso bien serré.

J’aurais pu choisir l’endroit d’à coté, tenu par un Français qui sert des croissants fins et croustillants à souhait. Mais j’aime celui-ci parce que, tout à coté, il y a des messieurs grisonnants en veston de tweed qui ressemblent à l’écrivain Carlos Fuentes ; ils discutent politique.

J’essaie d’imaginer le Mexico des années 1930 ou 1940, alors terre d’immigration où, de Trotski à Fidel Castro, on venait se mettre à l’abri. En vain, parfois, comme pour Trotski assassiné chez lui par des agents russes. La métropole mexicaine demeure toujours le centre de toutes les intrigues.

Dans le parc, nous observons des sportifs qui s’entraînent et pompent des poids de fortune confectionnés avec des briques dans un gym improvisé. Ici, nous ne sentons pas la folie de cette ville de 22 millions d’habitants. La Condesa, une oasis, possède une élégance, une langueur, un style bobo hipster que la faune du Plateau Mont-Royal ne pourrait qu’envier.

Attablée à ce joyeux café, relaxe, je me demande sincèrement qui voudrait perdre son temps à la plage lorsqu’il y a Mexico ?

Chargée d'histoire

La capitale mexicaine rivalise avec Tokyo, Rome ou New York. À la différence de ces grandes villes, Mexico est l’aboutissement de lubies mégalomanes de quelques rois aztèques. Il y a 800 ans, ils se sont entêtés à construire une cité à 2500 mètres d’altitude, sur les îles du lac Texcoco. À l’arrivée des envahisseurs espagnols, on dit que Tenochtitlan, l’ancien nom de la ville, avait des allures de Venise.

Aujourd’hui, Xochimilco, un quartier du sud de la métropole, rappelle encore ces temps révolus. Si vous voulez y aller, il est conseillé d’arriver tôt parce qu’il est envahi par les touristes mexicains. Sur les canaux étroits flottent des centaines de barques transformées en cuisines, en tribunes de mariachis, en tables à pique-nique ; un chaos délirant.

La richesse culturelle de cette capitale est inouïe. On n’y compte plus les musées ni les galeries d’art. Son théâtre et sa musique donnent le ton à la culture latino-américaine. Le Musée d’anthropologie, d’architecture classique, l’un des plus réputés au monde, côtoie celui de Soumaya, un immeuble ultramoderne érigé par le milliardaire Carlos Slim à la mémoire de son épouse.

La cuisine mexicaine, infinie, divine, inusitée, se conjugue au nombre de ses peuples. Dans le chic quartier de Polanco, Pujol, le restaurant du chef Enrique Olvera, serait l’une des 20 meilleures tables au monde.


Vivre la ville

Mais à Mexico, c’est d’abord sa vie de quartier et sa culture populaire qui séduisent. Il faut s’attabler dans une pulqueria (l’équivalent de la taverne, où les hommes surtout boivent le pulque, une boisson de cactus fermenté), aller voir un match de lutcha libre (la lutte mexicaine), se poser dans l’une de ces cafétérias autour des marchés et observer, en grignotant une quesadilla de maïs bleu ou vert, la vie effervescente des habitants d’une ville étonnante.

Dans cet univers fabuleux se côtoient les mondes préhispanique et autochtone, européen, américain, païen, chrétien, riche ou pauvre. Bien que le Mexique s’érige en société de castes, tous les Mexicains coexistent dans une surprenante harmonie.

Même Tepito, le marché connu pour sa contrebande, a son charme ; les comptoirs de nourriture de rue, les gens qui s’affairent dans la cohue, les vendeurs ambulants qui annoncent leurs produits en criant à tue-tête. On marche et on marche pour découvrir un gymnase de boxe où des jeunes s’entraînent furieusement. On se croirait dans un film de Rocky.

Ailleurs, au restaurant San Angel Inn, dans la commune de San Angel, rendez-vous de la bourgeoisie mexicaine le dimanche midi, des femmes à l’allure impeccable causent autour du magnifique jardin, servies par des hommes gantés et habillés de blanc, au son discret des mariachis.

 
Zocalo

Dans le centre historique, en fin de matinée, nous entrons en pleine messe dans une église du XVIe siècle. Des petites dames qui semblent venir d’aussi loin que du Chiapas, une province au sud du pays, s’agenouillent pour prier. D’autres allument des cierges dans un décor baroque d’un autre temps. On dit que la grande cathédrale du Zocalo (la grande place au coeur de la ville) et certaines églises ont été construites avec les pierres des pyramides aztèques (le Templo major), que les conquistadors ont fait démanteler.

Plus loin, à la cantina Opéra, le plus vieux restaurant de la ville, le serveur nous explique que Pancho Villa, le fameux révolutionnaire mexicain, a fait une entrée remarquée à cheval ordonnant au barman qu’on le nourrisse. Le menu n’a pas changé depuis la révolution mexicaine. En plus des moles traditionnels (du poulet en sauce à base de cacao), on y trouve toujours des testicules de boeuf rôtis et de la soupe à la moelle. On sort bien repu.

Nous nous perdons dans le quartier des robes de quinzeniera parce qu’au Mexique, le 15e anniversaire des jeunes filles se célèbre toujours en grande pompe dans toutes les couches de la société. Tout autour de nous s’étalent des robes de princesse de toutes les couleurs : on se croirait au bal de Cendrillon.

 
Capharnaüm

Sur la place Santo Domingo, mon fils s’achète un sac rempli de crickets séchés arrosés de jus de lime. Déjà, à trois ans, il adorait ça. L’endroit est le lieu des scribes et des faux documents. On peut même y acheter de faux passeports. Nous entrons dans un vieil immeuble du XVIIIe siècle. Dans ce capharnaüm de kiosques et de passages byzantins, nous abordons un type et expliquons vouloir un diplôme en génie de l’Université de Mexico (UNAM). La demande circule comme une traînée de poudre. L’homme revient, entouré de quelques curieux. Il exige 200$ pour un diplôme en règle. Est-ce une coïncidence si l’immeuble est situé juste en face du ministère de l’Éducation ? « Ah ! Trop cher », prétextons-nous. Il faut feindre un départ.

Nous nous réfugions de l’autre côté de la rue, dans un café devant la belle église Santo Domingo. Il y a foule. On dirait des funérailles. Ces gens, beaux et élégants, sont tous vêtus de noir ; le Tout-Mexico. Une géante ceinture pourpre retient la soutane noire du chanoine. Un type, là-bas, ressemble au président du Mexique Peña Nieto. Qu’est-ce qui se passe ? C’est le tournage de la télésérie Ingovernable.

La circulation à Mexico s’avère en effet ingérable, pire qu’à Montréal (et oui, c’est possible !). Des bouchons monstres bloquent les grandes artères aux heures de pointe, c’est-à-dire la plupart du temps. À 15h, le métro se transforme en boîte à sardines ; gardez vos porte-monnaie tout près de vous ! L’expérience, contre-indiquée pour les claustrophobes, reste pour les autres épique et mémorable. Le métro est si bondé que les femmes y ont des wagons réservés parce que les mains s’égarent… Par contre, tout cela fait partie de l’expérience Distrito Federal (DF) et avec un peu de planification, on arrive joyeusement au but fixé. Ne sommes-nous pas en vacances ?

Épuisés en cette fin d’après-midi superbe, nous grimpons, haletants, sur le toit de la librairie Porrua qui surplombe le Zocalo, les ruines du Templo Mayor, la cathédrale. Et puis, à la fin de ce périple, en regardant le soleil se coucher derrière les volcans, très loin, mon fils me confie que Mexico restera, pour lui, la ville la plus fascinante au monde. J’aurai alors réussi mon voyage.

En vrac

Quartiers. Évidemment, le centro historico, qui s’est refait une beauté depuis que le milliardaire Carlos Slim y a injecté des millions au début des années 2000. La capitale mexicaine, avec ses 22 millions d’habitants, est un pays en soi. Si vous voulez vous plonger dans une atmosphère bobo hip, la colonia Condesa et la colonia Roma en sont les épicentres. Cafés et bars branchés et conviviaux se mélangent à la vie populaire.

Shopping. Il faut absolument aller au Bazar del Sabado de San Angel et à celui de Coyoacan. Ces deux quartiers, jadis des villages, peuvent être difficiles d’accès à cause de la circulation, mais ils en valent la peine. Des lieux historiques à ne pas manquer.

Musées. Il y en a tant, et de magnifiques. Mais en voici quelques-uns essentiels. Le Musée d’anthropologie, dans la colonia Polanco. C’est un must. Un immense musée qui fait l’histoire de tous les peuples du pays. Le musée Soumya pour son architecture moderne. Carlos Slim offre au public, entre autres, d’intéressantes collections de peintures et de sculptures du tournant du siècle. Le Musée d’art populaire, près de l’Alameda, au centre-ville. Un fascinant endroit avec une très jolie boutique. La grande murale de Diego Rivera, dans le Palais national, sur le Zocalo.

Hôtels. Centro historico. El Gran Hotel de la Ciudad de Mexico : tombé dans l’oubli pendant quelques décennies, ce très bel hôtel a été refait il y a quelques années. Il est très bien situé, en plein centre, à côté du grand Zocalo. Le plafond du lobby est un impressionnant dôme de vitrail. La Chaya : un bed breakfast hypercool sur le toit d’un immeuble Art Déco rénové. Les chambres sont d’anciens quartiers de bonnes. Sur les différents étages, on trouve des salles de yoga, un bar à jus bios, un bar tout court sur le toit, avec une magnifique terrasse qui surplombe la ville. Colonia Polanco. Camino Real a été conçu dans les années 60 par le grand architecte Ricardo Legoretta, inspiré des grandes haciendas avec une twist moderne. Colonia Condesa. Condesa DF, au coeur de la colonia et possède une jolie terrasse sur le toit. Colonia Roma. Et La Casona.

Restaurants. Et la cuisine de rue, évidemment la meilleure, avec ses carnitas, ses tacos, ses quesadillas aux farines de maïs de toutes les couleurs. Pour pousser l’aventure gastronomique, voici quelques recommandations… Polanco. Pujol pour ceux qui ont les moyens. Le chef Enrique Olvera a repensé la cuisine mexicaine traditionnelle dans un esprit « moléculaire ». Sa table est l’une des meilleures au monde, selon le magazine Restaurant. Centro Historico. El Cardenal devant l’Alameda, la grande place près de Bellas Artes. C’est le rendez-vous des politiques, des intellos, des bobos, des touristes de toute sorte. Il offre un menu traditionnel mexicain. Le barbacoa (un BBQ de viande cuit sous terre) y est exquis, en plus d’une panoplie d’insectes cuisinés (fourmis, oeufs de fourmis, vers de maguey, etc). La colonia San Angel. San Angel Inn, un autre grand classique mexicain. Le rendez-vous de la bourgeoisie. Une atmosphère élégante et détendue. Un beau jardin, un service impeccable et des mariachis discrets.

Lectures. La plus limpide région, le premier roman de Carlos Fuentes qui décrit le Mexico des années 50. Un peu daté, mais toujours délicieux. Les détectives sauvages du grand écrivain chilien Roberto Bolaño, qui a vecu à Mexico dans les années 80 et a fait un personnage de la ville. La Ciudad de los Palacios, crónica de un patrimonio perdido, de Guillermo Tovar et Teresa. C’est une chronique historique du Mexico disparu, un parcours à pied par ses rues, le changement brutal de cette ville. L’auteur fut cronista de la ciudad, un grand historien. Il est mort jeune.

Vols. Aéromexico/Westjet offre un vol direct quotidien sur Mexico.