Vie de ville: les coups de coeur de Gary Lawrence

Photo: Attila Kisbenedek Agence France-Presse Le hall principal du fameux New York Café à Budapest

Peste ce qu’elle est belle

 

La grande séduction: Budapest
 

Peste ce qu’elle est belle, cette ville. Bien plus belle que Vienne, tout engoncée dans sa frigide rigueur plastique et sans patine, où pas un poil ne se fait hirsute.

Encore plus belle que Prague, la BUDAPEST, avec son maelström bâti tantôt tarabiscoté, tantôt décati, entre une statue Art Déco, une façade Belle Époque, un élément Bauhaus ou Biedermayer, tous de nature à nous transporter dans les ailleurs d’Europe — même à Bucarest, avec ces devantures dignes de Ceaucescu qui furonclent le Corso, la longue et lente artère budapestoise qui flirte avec le Danube.

À Budapest, l’avenue Andrassy, c’est déjà un peu Paris ; le parlement, c’est quasi celui de Londres ; les bars slobos (sloppy bohemian), au moins un peu la graine et la dégaine de ceux de Berlin ou de Montréal.

Café New York

Quant au café New York, il n’a de cette ville que le nom et se décline en orgies néobaroques, que l’on découvre après avoir laissé mijoter ses muscles dans un bain turc construit à l’époque de Soliman le Magnifique.

Mais Budapest se vit aussi à travers un verre de tokaji pris dans une ambiance 1900 au Café central, à bord de la plus vieille ligne de métro (en bois, s’il vous plaît) d’Europe, ou à l’un des bars qui jalonnent la lisière du quartier juif de Pest, non loin d’un saule pleureur aux cheveux d’ange de métal, qu’on a planté là en souvenir des âmes torturées de l’Holocauste.

En poussant la porte d’une masure délabrée, on pénètre parfois dans l’univers jouissivement glauque des bars-squats (ruins pubs) aménagés sommairement dans des lieux désaffectés et bondés de Budapestois affectés… par la palinka, le tord-boyaux local.

Palais et musée

Ne reste plus qu’à faire un saut au palais Gresham et au Musée des arts décoratifs, exemples quintessentiels du style Sécession ; à se la jouer transylvanienne au château de Vajdahunyad ; à traverser le pont des Chaînes pour marquer une pause au bastion des Pêcheurs pour lorgner Pest, de l’autre côté du Danube ; puis à flâner dans le lacis de ruelles médiévales du vieux Buda.

Pour enfin se répéter comme un mantra : peste ce qu’elle est belle, Budapest.
 

La capitale yéménite, «yé men !»

 

Paradis cité: Sanaa
 

Ce n’est pas demain la veille que je débarquerai dans la capitale du Yémen, SANAA. À moins de m’y rendre en tank et d’y porter casque et gilet pare-balles : hier encore (lire : il y a trois semaines), la coalition saoudienne bombardait le centre de cette ville, aux mains des rebelles houthistes depuis 2015.

Classée sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, cette cité unique au monde, vieille de plus de 2500 ans, fut un important centre de propagation de l’islam et compte encore 106 mosquées. Mais ce qui rend Sanaa si particulière, ce sont ses 6500 maisons-tours — de véritables minigratte-ciel en pisé et en brique cuite — au style si particulier.

Plusieurs de ces chefs-d’oeuvre de boue séchée ont déjà croulé sous le pilon des bombes, au même titre que 10 000 innocents, depuis le début du conflit, et l’UNESCO a récemment inscrit Sanaa sur sa Liste du patrimoine mondial en péril. Et moi, je continue d’attendre l’embellie, tant pour le bien des Yéménites que pour celui de leur ville.
 

En République d’Utopia

 

La ville idéale: Salmigondis
 

Une ville idéale, ça n’existe que dans les rêves, et encore : les rêves tournent souvent au cauchemar et se trouent de nids-de-poule dès lors qu’ils se déroulent en milieu urbain.

C’est pourquoi Salmigondis, cité fictive et capitale de la République d’Utopia, m’apparaît comme la ville que j’espère le plus voir dans ma vie.

Fondée il y a peu sur les fondements de mon imaginaire, conçue et aménagée de main de maître par un aréopage d’experts ès urbanités, Salmigondis a la fibre écolo de Copenhague, les infrastructures et la politique verte de Singapour, le sens de la revitalisation de Hambourg, le front de mer et les surfeurs de Sydney, les ponts et canaux d’Amsterdam, mais aussi la cuisine de rue de Bangkok et la bonne chère bio de Lima, la frénésie et le grain de folie de Tokyo, la créativité de Nantes, la connectivité de Séoul, le tramway sans fil de Bordeaux, la gentillesse des Fidjiens, le climat de Sucre et les nobles épousailles entre mer et montagne de Vancouver.

Salmigondis s’ennoblit aussi des musées de Francfort, du cadre naturel de Rio, du multiculturalisme de Toronto, de la ferveur religieuse de Jérusalem, de la joliesse de Ljubljana, de la chaleur tellurique de Reykjavik, de la grâce vénitienne de Rovinj, des boîtes de nuit de Beyrouth, des estaminets de Bruxelles, de l’obsession du design d’Helsinki, du coût de la vie de Lisbonne, de la vieille âme enfumée de Varanasi et de l’Art nouveau de Riga — parce que l’Art nouveau, c’est tellement plus beau.

Ce n’est pas tout : Salmigondis a importé le concept gagnant des téléphériques urbains de La Paz, les pubs de Londres et de Dublin, les boutiques de cannabis de Denver, les bains de Budapest, et l’architecture pétulante de Chicago.

Le tout décliné sous la lumière dantesque de Quito, quand l’humidité de l’Amazonie s’entrechoque avec la fraîcheur andine, au déclin du jour.

Mais cette ville idéale a aussi le taux de criminalité de Lévis, les couchers de soleil de Kamouraska, les falaises rouges des îles de la Madeleine et aucun, aucun cône orange — plutôt une multitude d’icônes qui nous arrangent.