Tango tango par-ci, tango tango par-là!

Tango à Montevideo
Photo: Antoine Char Tango à Montevideo

Deux petits bouts d’Europe en Amérique latine : l’Argentine et l’Uruguay. Leurs capitales bordent le Rio de la Plata, le fleuve d’argent, immense estuaire de la côte atlantique qui arrose deux ports où le tango fit ses premiers pas.

Sur quel pied danser ? À Buenos Aires comme à Montevideo, on vous chante à tue-tête qu’on a inventé le tango. Qui croire ? Et si la réponse venait en flânant dans les rues des deux capitales de cette danse mythique au vocabulaire complexe ?

Avec ses 14 millions d’habitants, la métropole argentine surprend. Est-ce Paris avec toutes ses voitures françaises montant et descendant de grands boulevards bordés de bâtiments aux toits d’ardoises qui semblent avoir été conçus par le baron Haussmann lui-même ?

En plein coeur de la capitale argentine, El Pensador, réplique du Penseur d’Auguste Rodin, doit sûrement se poser la question. Les Porteños, habitants de Buenos Aires, sont formels : « Nous sommes le petit Paris de l’Amérique latine ! » Et souvent, ils le diront en français.

Pour le Prix Nobel de littérature mexicain Octavio Paz, « les Argentins sont des Italiens qui parlent espagnol et qui se croient Français »!

La Boca

Si aucun desayuno (petit-déjeuner) ne peut se prendre sans medialuna, un croissant légèrement sucré, pourquoi ne pas le déguster à La Boca (La Bouche), près du port, où l’on vous crie sur tous les toits des maisons colorées que le tango a bel et bien vu le jour non loin de ce quartier longtemps italien ?

Guillermo Alio, artiste peintre, y vit depuis une trentaine d’années. À 66 ans, il lui arrive encore de danser le tango sur une toile blanche en trempant ses chaussures noires dans des pots de peinture. Ses petits pas seront autant de couleurs sur ses oeuvres.

« Je suis à la fois danseur et peintre. Le tango, c’est la fusion entre le gaucho et l’immigrant qui ont uni leurs nostalgies, leurs désirs et toutes leurs énergies pour donner le résultat que l’on connaît. »

Et quel résultat ! À la terrasse de plusieurs parillas (steak houses) de ce « petit Montmartre », des couples de tangueros se trémoussent. Leur spectacle tient davantage de la performance acrobatique que du tango populaire tel qu’il devait être pratiqué dans les bouges de La Boca il y a une centaine d’années.

Peu importe, El Caminito, la rue principale, rappelle au visiteur qu’une des grandes chansons du tango des années 1920 porte son nom. Le quartier entourant la rue bariolée de couleurs vives est loin d’être sûr, malgré les nombreuses figurines en plâtre du pape François sur les balcons. Ne vous y aventurez pas, surtout après la tombée de la nuit, même pour voir La Bombonera, le stade mythique de Boca Junior, le club pour lequel jouait Diego Maradona, l’ex-idole du fútbol argentin.

Obélisque, Eva et pampa

Buenos Aires a également ses faux airs de Paris avec son obélisque (67,5 mètres de long) de l’Avenida 9 de Julio. Mais, en guise de place de la Concorde, vous avez droit à une artère de quatre kilomètres de long et 140 mètres de large où se trouve le Téatro Colón, l’un des meilleurs au monde… avec l’Opéra de Paris.

À l’un des immeubles de l’avenue conçue dans les années 1930 sur le modèle des grands boulevards… parisiens trône la fresque géante d’un personnage incontournable de l’Argentine : Eva Perón (Don’t cry for me, Argentinaaa !).

Un musée est d’ailleurs dédié au culte de l’épouse illuminée de Juan Domingo Perón, idolâtrée de son vivant, morte en 1952, à 33 ans, d’un cancer, chanteuse et danseuse de… tango.

Il n’est pas gratuit, contrairement au Musée des beaux-arts qui, lui, vaut vraiment le détour pour la meilleure collection de peintures européennes en Amérique du Sud avec ses Renoir (Jeune femme au chapeau vert), Lautrec (La Goulue et Paul), Degas (Portrait de Diego Martelli), Gauguin (Femme à la mer), Van Gogh (Le moulin de la Galette) et surtout pour Cesáreo Bernaldo de Quirós (1879-1968). Ce peintre argentin a mis son pinceau au service du gaucho, symbole, comme le tango, de ce pays de 43 millions d’âmes. Chercher l’origine des deux mots, c’est un peu se perdre dans l’immensité verte de la pampa.

Le gaucho règne encore sur ces plaines sans fin, mais, à une petite heure de Buenos Aires, il est surtout présent dans les nombreuses estancias.

Dans ces ranchs, juché sur son cheval Criollo, petit et vif, il accueille des hordes de touristes avec son facòn, grand couteau en forme de dague à un seul tranchant. Il a troqué le prix de sa liberté contre quelques pesos de plus.

Pour cela, il lancera son cheval au galop afin d’attraper avec une petite tige en bois un anneau suspendu à plus de deux mètres de haut sur une barre, vous servira des steaks grillés sur un énorme asado (barbecue) et dansera le tango après avoir jonglé avec ses boleadoras, trois pierres rondes unies par des fils de cuir tressés qui, lancées sur les pattes d’un animal, l’immobilisent sur-le-champ.

Café Tortoni et Plaza de Mayo

De retour à Buenos Aires, sur l’incontournable Avenida 9 de Julio, la plus large au monde, vous croisez l’Avenida de Mayo. Vous la remontez et tombez sur le café Tortoni, le plus célèbre de la ville. Non, ce n’est pas celui souvent cité par Balzac dans ses romans de La comédie humaine.

Depuis 1858, il offre ses cortados (espressos avec du lait chaud) sur des tables en marbre, sous des verrières Art déco. Carlos Gardel aimait se retrouver dans ce café mythique tellement couru qu’il faut encore faire la file à l’extérieur pour attendre qu’une table se libère. Le légendaire chanteur de tango, né à Toulouse (« En Uruguay ! » vous diront les Uruguayens), dont la voix a été déclarée « patrimoine de l’humanité » par l’UNESCO (« Chaque jour il chante mieux », vous rappelleront les Porteños), est partout à Buenos Aires : une station de métro porte son nom, sa statue vous attend les bras croisés devant l’immense Abasto, un centre commercial à la façade Art déco, et des peintures murales affichent un peu partout dans la ville l’éternel sourire de Zorzal Criollo (Rossignol créole), mort dans un accident d’avion en Colombie en 1935.

Un peu plus haut, à quelques encablures du café Tortoni, se trouve la Plaza de Mayo. Depuis près de 40 ans, tous les jeudis, de 15 h à 15 h 30, les madres de l’Avenida de Mayo défilent avec une seule question : « Donde estan los desaparecidos ? » (« Où sont passés les disparus ? »). Trente mille personnes se sont « volatilisées » pendant la dictature militaire (1976-1983). Parce qu’elles ont osé défier les généraux, on les a appelées les « folles ». Elles ne sont plus aujourd’hui qu’une demi-douzaine. Une centaine de sympathisants les accompagnent encore en chantant Madres de la Plaza, el pueblo las agraza ! (« Mères de la place, le peuple vous étreint ! »).

Ces grands-mères aux pas chancelants sont aujourd’hui une attraction touristique mitraillée de tous côtés par des téléphones cellulaires, des portables ou tout simplement des appareils photo.

Elles défilent près de la Casa Rosada, le palais présidentiel. Non, ce n’est pas là que Barack Obama a dansé le tango lors du dîner d’État que lui a offert, en mars dernier, son homologue argentin Mauricio Macri. Ce dernier, quand il était maire, a mis le paquet pour faire du tango la marque de commerce touristique de sa ville. Il a réussi. Une douzaine de boîtes à tango accueillent chaque soir des milliers de touristes en leur offrant d’épais steaks accompagnés de vin et de champagne coulant à flots, avant et pendant le grand spectacle des tangueros.

Aujourd’hui, l’« industrie du tango » rapporte annuellement une centaine de millions de dollars à la ville.

Non loin de la Plaza de Mayo, à une dizaine de minutes de marche, amarrée au quartier branché de Puerto Madero, la frégate Presidente Sarmiento a été transformée en navire-musée.

Après avoir fait 50 fois le tour du monde, le trois-mâts construit en 1897 côtoie d’innombrables terrasses et restaurants, dont La Cabaña, qui, depuis 1935, a accueilli tous les présidents argentins et plusieurs célébrités, dont Charles de Gaulle, Mohammed Ali et Madonna.

Pourquoi ? Dans ce haut lieu de la gastronomie argentine au décor plutôt froid, vous dégustez la mejor carne del mundo. Oui, la meilleure viande du monde. Les Argentins sont fiers de leur boeuf comme de leur tango. Les Uruguayens aussi.

Une petite heure plus tard

Après avoir arpenté Puerto Madero où vous attendent plusieurs ferrys, vous décidez d’en prendre un pour traverser le Rio de la Plata, le fleuve le plus large du monde. Une petite heure plus tard, vous êtes à Colonia del Sacramento.

Fondée en 1680, la plus vieille ville de l’Uruguay figure sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1995.

Il fait bon y passer quelques heures en admirant les voiliers dodelinant à l’horizon, sous l’oeil d’un phare blanc d’une trentaine de mètres fonctionnant à l’énergie solaire et construit en 1857 sur les ruines d’un couvent franciscain.

Ville hors du temps avec ses fortifications, son pont-levis et sa rue des Soupirs (calle de los Suspiros) aux pavés trois fois centenaires, elle est à moins de trois heures de route de Montevideo.

La capitale uruguayenne, c’est un peu Buenos Aires, mais en tout petit. Rien n’a vraiment changé depuis la visite d’Albert Camus en août 1949. « La pointe de la ville baigne dans les eaux jaunes du rio de la Plata. Aérée, régulière, Montevideo est entourée par un collier de plages et un boulevard maritime qui me paraissent beaux. »

Ce « boulevard », la Rambla, ceinture la ville et vous mène à Punta del Este avec ses longues plages de sable doré. Mais restons à Montevideo, toujours caressée par une brise océane. C’est à l’angle de l’Avenida 18 de Julio et de la Plaza Independencia, dans le café La Giralda, que fut joué pour la première fois en 1916-1917 La Cumparsita, le tango le plus célèbre du monde, composé par Gerardo Matos Rodriguez, un étudiant uruguayen de 17 ans en architecture.

Démoli en 1922, le café a fait place au Palacio Salvo, un édifice baroque d’une centaine de mètres longtemps considéré comme le plus haut gratte-ciel d’Amérique du Sud.

Un peu plus haut, sur la plus grande avenue de Montevideo, une statue de Gardel sirote un café près d’un couple dansant le tango, tout près d’une fontaine cerclée de cadenas d’amour. Ici, le chanteur et compositeur n’est pas né en France, mais bien à Tacuarembo, petite ville du nord de l’Uruguay.

Coincée entre le Brésil et l’Argentine, la « Suisse de l’Amérique du Sud », avec ses 3,4 millions d’habitants, est également surnommée le pequeño gigante (le petit géant). Est-ce pour avoir inventé le tango ?

De part et d’autre du Rio de la Plata, on vous chante à tue-tête qu’on a inventé « une pensée triste qui se danse » (pour reprendre la citation du poète… argentin Enrique Santos Discepolo).

Tango por aquì, tango por acá. Par-ci ou par-là, il faut en tout cas être deux pour danser le mélancolique et sensuel tango qui depuis belle lurette appartient au monde.

En vrac

S’y rendre. Il n’y a pas de vol direct entre Montréal, Buenos Aires et Montevideo. Pour moins de 1300 $, à partir de Toronto, vous vous retrouvez une quinzaine d’heures plus tard (avec les escales) dans l’une des deux villes sud-américaines, avec un décalage horaire d’une petite heure de plus.

Manger. Le steak est roi dans les deux pays, mais si vous l’aimez saignant, insistez pour qu’il soit vraiment pocho hecho, ou peu cuit. Si vous ne le faites pas, vous aurez droit à… une semelle de chaussure !

Visa. Aucun visa nécessaire pour entrer dans les deux pays, mais l’Argentine vous réclame un droit d’entrée de 72 $US, que vous vous procurez sur Internet.

Attention. L’Argentine et l’Uruguay sont des pays « sûrs » (surtout le second), mais ils ne sont pas des « pays de catégorie bas prix ». Loin de là. La vie y est aussi chère qu’à Montréal. N’oubliez pas, enfin, que les saisons sont inversées dans l’hémisphère sud.