Camping sauvage chez les Atikamekws

Dodo sous le tipi à Matakan
Photo: Carolyne Parent Dodo sous le tipi à Matakan

On connaît bien l’intérêt qu’ont nos cousins français de passage au Québec pour le séjour sous le tipi et le steak de bison, mais nous, que savons-nous vraiment de la culture des Premières Nations ? Notre collaboratrice Carolyne Parent nous fait découvrir le meilleur de l’offre touristique de quelques communautés autochtones, le temps d’escapades pas — trop — loin de Montréal. Cette semaine, elle raconte son séjour dans Lanaudière, à l’ancien lieu de campement estival des Atikamekws, le « peuple de l’écorce ». Deuxième de trois textes.

Notre séjour en forêt ne s’annonçait pas jojo du tout. Ce week-end-là, début juillet, l’oiseau-tonnerre laissait entendre qu’il allait pleurer à froides larmes. Les températures, elles, allaient chuter autour de 16 °C le jour et de 9 °C la nuit. Et c’est sans parler des améringouins… La joie, quoi !

À Saint-Michel-des-Saints, ce fut SAQ last call avant d’emprunter le — long — chemin de gravier menant à la réserve de Manawan, où vivent quelque 2000 Atikamekws en bordure du lac Metapeckeka.

Le temps de jeter un coup d’oeil à l’église érigée en 1942, de loin la plus jolie construction des parages, puis de transférer notre fourbi dans les canots à moteur, et hop ! c’était parti pour trois quarts d’heure de navigation vers l’aventure. Notre destination ? Matakan, « le campement » en atikamekw.

« L’atikamekw est une langue de forêt qui décrit parfaitement notre environnement, mais qui a été remplacée par un dialecte de réserve qui décrit d’autres réalités… comme “ outil de mémoire ” pour ordinateur ! » dit Patrick Moar, le nouveau coordonnateur de Tourisme Manawan, qui nous accompagnait.

Nous, c’était un couple de Laval, des campeurs aguerris ; deux Français, Québécois d’adoption ; une curieuse de Rosemont, une autre de Lévis et moi-même.

La jeune Lévisienne trentenaire, Annie Caron, m’expliqua avoir choisi ce week-end de plein air par intérêt pour les cultures amérindiennes. « On se côtoie, mais on ne se rend pas souvent visite ! » Une observation ô combien juste.

Tourisme et traditions

Situé à l’entrée du lac Kempt, un réservoir conçu au temps de la drave pour contrôler les eaux de la rivière Saint-Maurice, Matakan occupe la pointe d’une presqu’île. Avant la création de la réserve Manawan, en 1906, toutes les familles atikamekws s’y retrouvaient l’été avant de repartir chasser dans le bois l’automne venu. (On ne les surnomme pas « peuple de l’écorce » pour rien !)

 
Photo: Carolyne Parent Méditation matinale sur le rivage du lac Kempt, à Matakan

« Il s’agissait d’un nomadisme organisé dans un territoire familial où l’on se déplaçait au fil des saisons et des activités, comme la chasse au castor et à orignal, dit M. Moar. Chaque famille était alors gardienne de ce territoire. »

Et aujourd’hui ? « Eh bien, disons que mes grands-parents ont connu cette forêt ; mes parents ont connu le pensionnat ; et moi, le Nintendo à Noël. » Une rapide — et triste — transition s’il en est…

« Jusque dans les années 1970, dit le coordonnateur, un agent des Affaires indiennes gérait les affaires des Atikamekws, qui venaient à la réserve pour obtenir des soins de santé et s’en retournaient ensuite dans la forêt. Puis, on nous a offert de prendre en charge les services et de les administrer, mais ce qui est arrivé, c’est que la population a continué d’augmenter, mais pas les budgets. » Résultat ? « Parce qu’il n’y a pas d’emplois, on ne se réalise pas et on vit à 80 % de transferts gouvernementaux. »

Créé en 2008, Tourisme Manawan est une initiative du Conseil de bande qui s’avère donc bienvenue en matière économique.

« Oui, c’est un moyen de développer notre économie, tout en préservant et en partageant ce qui nous tient à coeur : la langue, la culture et le territoire, dit M. Moar. Nous espérons que ça deviendra un moteur pour notre communauté, mais pour y parvenir, nous avons besoin d’améliorer encore ce que nous offrons pour pouvoir recevoir plus de visiteurs. Nous aimons la visite ! »

L’inauguration d’une auberge dans la réserve, en 2010, a permis la création de forfaits de séjour hivernaux comme printaniers, entre autres au temps des sucres, une tradition que nous devons aux Amérindiens.

À Matakan, 200 touristes séjournent annuellement (de mai à octobre), le site étant encore passablement confidentiel. En phase d’aménagement, l’île de l’Amour voisine pourra être réservée par un seul couple. Pourront aussi y être célébrés des mariages civils par le chef de la communauté. Mais place au camping, à la pêche, à la balade en rabaska et à la promenade forestière prévus pour notre week-end !

Pendant que le masko n’y est pas…

À Matakan, magnifique site tout hérissé qu’il est de sapins baumiers, d’épinettes, de pins, de mélèzes et de bouleaux, nous attendait Jean-Guy Flamand, l’homme de camp. Il avait fait un feu, histoire de tenir en respect le masko, ou l’ours. Il nous avait aussi préparé une délicieuse tisane apaisante à base d’une mystérieuse « plante d’ours ».

 
Photo: Carolyne Parent Jean-Guy Flamand écaille l’un des poissons de notre pêche.

Chacun s’installa dans l’un des trois tipis disponibles. Tapissé de branches de sapin, le nôtre sentait Noël. Les six pouces séparant le bas de la toile du sol n’échappèrent toutefois pas à mon oeil de lynx. Kwei, bonjour le courant d’air juste au niveau de mon sac de couchage !

C’est prévu ainsi pour que puisse s’échapper la fumée du feu dressé au milieu de la tente, mais encore faut-il qu’il y ait un feu…

Et puis vint la pluie. La cabane servant de cuisine devint notre refuge le temps du dîner, et on s’y régala du plat de porc concocté par le cuisinier Jean-François Ottawa.

À l’heure du dodo, il me vint à l’esprit que nos hôtes, bien au sec et au chaud dans leurs maisonnettes, se disaient peut-être que c’était le monde à l’envers !

Le lendemain, le temps se fit un peu plus clément. Après un petit-déjeuner copieux où M. Ottawa nous a servi du « bacon d’orignal »« Une blague ! » fit-il devant notre air dubitatif —, nous sommes allés nous dégourdir les jambes dans le bois, entre autres pour voir un nouveau projet de la communauté : une hutte de sudation destinée au rituel de la purification.

« Comme pour le pow-wow, qu’on ne faisait pas à Manawan il y a seulement 15 ans, c’est une autre forme d’affirmation identitaire, explique M. Moar. Mon grand-père a connu la hutte, mais pas ma grand-mère, parce qu’elle était plus catholique [que lui] et qu’à l’époque, la religion décourageait cette pratique. »

Puis, nous avons levé les filets de pêche, dans lesquels gigotaient une carpe et trois brochets (le dieu du poisson n’était pas vraiment avec nous) ; fait un tour dans l’idyllique île de l’Amour ; et préparé de la banik, un pain très dense que les chasseurs emportent avec eux.

Jetée dans l’huile chaude par cuillérées, la même pâte permet de faire des beignets, que nous avons aussi goûtés.

Le dimanche, on rembarqua le fourbi dans les canots à moteur. Sous la pluie.

« Moi, j’ai tout aimé, a confié Annie Caron pendant le trajet du retour. La nature, le site, les activités, les gens très sympathiques et jusqu’au rythme de notre week-end. Le rapport au temps des Atikamekws est tellement différent du nôtre… Ils ne sont pas stressés comme nous ! »

Bien vu, et la forêt y est évidemment pour beaucoup. D’ailleurs, comment dit-on, déjà ? On peut sortir le gars du bois, mais pas le bois du gars ?


En vrac

Le nombre de visiteurs est limité à 14. Un transport peut être organisé au départ de Montréal. La saison d’accueil sous le tipi se termine vers la mi-octobre.

Une sorte de chemin de Compostelle des Atikamekws est présentement en phase de test. D’une durée de 14 jours, cette aventure pédestre (en raquettes l’hiver) traversera les réserves de Manawan, de Wemotaci et d’Opitciwan. Celle-là, située en Haute-Mauricie, fut récemment dans l’actualité, le gouvernement fédéral en appelant d’un jugement ayant donné entièrement raison aux habitants de cette réserve, dans une affaire de terres inondées lors de la création du réservoir Gouin, en 1918.

Patrick Moar précise que sa nation, qui fait partie des peuples algonquiens, s’appelle dans les faits Nehirowisiw. Atikamewk est un nom qui lui a été donné et par lequel elle est connue, mais qu’elle n’utilise pas pour se désigner.

Renseignements voyageamerindiens.com.

Carolyne Parent était l’invitée de Tourisme Manawan.


La semaine prochaine : «Les Abénakis, d’Odanak à Ogunquit»