Rishikesh et Haridwar, ou le sacre du Gange

Tous les soirs à Haridwar, les dévots se rassemblent aux abords du fleuve pour le «ganga aarti», «l’adoration du Gange».
Photo: Gary Lawrence Tous les soirs à Haridwar, les dévots se rassemblent aux abords du fleuve pour le «ganga aarti», «l’adoration du Gange».

Dans le nord de l’Inde, les sites sacrés se suivent et ne se ressemblent pas en Uttarakhand. Outre les nombreux chemins de pèlerinage et temples qui y ponctuent l’Himalaya, deux villes fascinantes, Rishikesh et Haridwar, attirent les dévots, les néohippies et les curieux comme un phare cosmique dans la nuit terrestre.

Avant même le tintement des cloches et les premières intonations, il y a ce frémissement dans l’air quand le ciel s’empourpre subtilement au crépuscule. D’un dévot à un pèlerin, d’un gourou à un sadhu, l’énergie ambiante se propage comme une traînée de poudre mystique aux abords du Gange.

Photo: Gary Lawrence Un dévot en prière aux abords du Gange, à Haridwar.

Puis, les haut-parleurs se mettent à cracher à tue-tête des chants martelés comme des mantras par un prêtre, le pundit, tandis que les dévots procèdent à leurs ablutions, certains accrochés à une chaîne pour ne pas être emportés par le courant.

Çà et là, le feu sacré prend vie dans les vasques et un joyeux tintamarre de gongs s’entame. Les prières font place à d’autres chants qui gagnent bien vite en intensité, psalmodiés par les milliers d’âmes agglutinées le long du fleuve. Ceux-ci se transforment bientôt en une douce et languide clameur qui semble portée par le vent chaud, comme les innombrables corbeilles fleuries où vacille la flamme d’une bougie offerte au Gange, devant les temples illuminés.

Impossible de demeurer insensible à tant de voix qui crient leur dévotion à l’unisson, impensable de ne pas être envoûté par la puissance de ce rituel ancestral tout simplement poignant. Et il en va ainsi tous les soirs, lors de la cérémonie du ganga aarti — l’adoration du fleuve — sur le ghat de Har-ki-Pairi, à Haridvar.

Le pouvoir de purifier

Située « là où l’empreinte du pied de Vishnou est inscrite dans une pierre », Haridwar est l’une des sept villes sacrées de l’Inde. C’est aussi ici que le Gange quitte les contreforts himalayens et que se déroule tous les 12 ans la Khumb Mela, plus importante manifestation religieuse de la planète — en alternance avec d’autres villes. On peine à imaginer la ferveur qui doit alors prévaloir ici : déjà, l’aarti est totalement bouleversant.

« Tu verras, les vibrations qui traverseront ton corps seront vraiment fortes, m’avait prévenu mon guide Hari. L’énergie déployée par la foule est phénoménale, comme un ohm à la puissance 1000. »A fortiori quand on sait que, certains soirs, pas moins de 30 000 pèlerins prennent part à cette cérémonie du feu.

Considéré comme une divinité par les Indiens, le Gange a le pouvoir de purifier le corps, de laver les croyants de leurs péchés et de libérer l’âme des défunts, chez les hindous. Si Gange rime souvent avec « vidanges », ses eaux sont bien plus invitantes à Haridwar qu’à Calcutta : d’abord, le débit du fleuve y est si élevé qu’il charrie sans réserve tout reliquat de lixiviat ; ensuite, il n’est situé qu’à 250 kilomètres de sa source — soit « les cheveux de Shiva », sous le glacier Gangotri, dans l’Himalaya.

« De toute façon, le Gange s’autonettoie en permanence grâce à de nombreuses infiltrations, mais aussi à toutes les plantes qu’il emporte avec lui et qu’il récolte sur son passage », croient dur comme fer Hari et la plupart des Indiens. Quand on observe les teintes sans cesse plus turquoise des eaux de ce fleuve à mesure qu’on remonte vers sa source, on est presque tenté d’abonder, y compris à Rishikesh.

 
Photo: Gary Lawrence Le temple Trayambakeshwar, à Rishikesh, compte 13 étages remplis d’alcôves dédiées au panthéon hindou.

Sur une des rives du Gange, droit en face du temple à 13 étages de Trayambakeshwar, un vieux sadhu s’adoucit la peau en procédant à ses ablutions, en contrebas du quartier des routards de High Bank.

Devant lui, un bateau de rafting bondé de badauds badins dévale à vive allure sur le dos du fleuve, sous l’oeil amusé de hippiesters venus vivre la portion pray de Eat Pray Love.

Au-dessus, les passants contournent une vache affalée sur le pont suspendu Lakshman Jhula, alors qu’en amont, des post-babacools lézardent sur les sables clairs d’une surprenante plage.

Bienvenue à Rishikesh, à la fois ville sacrée et sacré point de chute pour décrocher, déconnecter, s’éclater et surtout se ressourcer culturellement, émotivement et spirituellement.

 
Photo: Gary Lawrence En 1968, les Beatles ont séjourné dans l’ashram du Maharishi Mahesh Yogi, à Rishikesh. Aujourd’hui, plusieurs fresques ornent les murs des bâtiments abandonnés qu’on a récemment convertis en attraction touristique.

Quand on débarque dans le centre-ville de cette cité dominée par des sommets verdoyants, le gentil chaos qui prévaut semble pourtant incompatible avec la quête d’une rassérénante quiétude. Pour le recueillement, on repassera : cacophonie klaxonesque, embouteillages monstres, scooters chevauchant les passages piétonniers ou fonçant sur les passants avant de bifurquer à la dernière minute…

De tôt matin, cependant, de part et d’autre des deux ponts piétonniers suspendus de la ville, les klaxons font place au murmure des prières, la pétarade des tuktuks s’étouffe au profit des psalmodies, les temples s’animent aussi lentement que monte au ciel la fumée d’encens et le ramdam généralisé se voit remplacé par les cloches qui tintent dans l’air. Surtout dans Swarg Ashram, le quartier grouillant doucement de vie, de bazars, de pèlerins de l’âme et de touristes, et qui forme le coeur spirituel de cette ville qui l’est tout autant.

Située à une vingtaine de kilomètres en amont de Haridwar, Rishikesh n’est pas seulement l’une des sept villes sacrées de l’Inde, c’est aussi un centre fort couru de médecine ayurvédique et ce qu’on considère généralement comme la capitale mondiale du yoga (un titre que lui revendique Mysore), certains de ses ashrams étant réputés partout dans le monde.

Dans cette ville de 100 000 âmes — dont plusieurs sont manifestement égarées —, il y a de tout pour tous les goûts en matière d’ashrams, du style dépouillé extrême tendance prison turque comme le Shivanand, qui peut accueillir 2000 personnes, au spacieux et fort couru ashram du Sri Sant Seva, avec vue sur le Gange, en passant par le guilleret et riant Parmarth Niketan, dont les pimpants jardins donnent envie de séjourner une semaine pour écouter pousser sa barbe dans la position du lotus.

Dans ce dernier ashram, on célèbre chaque soir une version modeste mais ô combien atmosphérique du ganga aarti, face au couchant qui crée presque un pont d’or entre les deux rives du Gange.

Un séjour à méditer

Rishikesh demeure également un haut lieu de l’apprentissage et de la pratique de méditation transcendantale, depuis que le Maharashi Mahesh Yogi l’a mondialement popularisée… avec un petit peu d’aide de ses amis John, Paul, Ringo et surtout George.

En 1968, les Beatles ont en effet séjourné à Chaurasi Kutia, alors le plus notoire des ashrams du globe. À l’époque, les Fab Four ont si bien ouvert leurs chakras qu’ils ont composé l’essentiel de l’« Album blanc » avant de pondre quelques bribes d’Abbey Road dans cet ashram.

Subséquemment délaissé par le Maharishi Mahesh Yogi, puis laissé à lui-même pendant une trentaine d’années, l’ashram croulera bientôt sous le pilon de la décrépitude et de l’indifférence, avant de devenir un sanctuaire interlope que les fans des Beatles iront squatter pour méditer sur leurs idoles, et où des muralistes bourrés de talent laisseront leurs splendides marques — d’abord illégales, aujourd’hui permises — sur les murs.

 
Photo: Gary Lawrence Officiellement, le pont Lakshman Jhula de Rishikesh est réservé aux piétons, mais officieusement, il est utilisé par d’autres types de passants...

Désormais, fresques et murales d’art urbain couvrent les façades et les parois de l’ancien ashram, toujours vacant, à commencer par celles de la Beatles Cathedral Gallery, remplie d’oeuvres tarabiscotées. Prendre du mieux tout en redonnant vie à ce qui est moribond, n’est-ce pas un peu cela, l’essence karmique de la renaissance et du cycle de la réincarnation ?


En vrac
Transports. Entre autres compagnies aériennes, Air France offre cinq vols par semaine pour Delhi (et jusqu’à sept en saison), au départ de Montréal. De Delhi, plusieurs trains gagnent quotidiennement Haridwar, en quatre heures de trajet environ. On peut ensuite gagner Rishikesh en bus, en 45 minutes.
 
Quand y aller. Les meilleures périodes pour séjourner à Rishikesh et Haridwar s’étendent de septembre (excellent pour le rafting, jusqu’en novembre) à mai. Au-delà, les températures s’élèvent fortement. En février ou mars, le Festival international de yoga bat son plein à Rishikesh, alors que le prochain Kumbh Mela d’Haridwar aura lieu en 2022.
 
Aventure. À Rishikesh, une centaine d’agences proposent des excursions de rafting, de kayak et de trekking, des sauts en bungee, du ski et de la planche à neige (en saison) dans les stations du Garhwal, la partie ouest de l’Uttarakhand.
 
Dormir, boire et manger. Quelques bonnes adresses à Rishikesh : Tapovan Resort, bon rapport qualité-prix, près du coeur de l’action de High Bank. Hotel Ishan, encore mieux situé, avec des chambres donnant sur le Gange et un bon petit resto. Café Delmar/Beatles Café pour la vue incroyable qu’offre la terrasse sur le fleuve et des mets simples dans une ambiance sixties. Devraj Coffee Corner pour un excellent café avec vue sur le pont suspendu Lakshman Jhula. À noter que Rishikesh et Haridwar sont des villes sèches : aucun alcool n’y est vendu dans les commerces ou restos.
 
Organiser son séjour. Depuis plus de 15 ans, l’agence montréalaise Les Routes du monde organise des séjours authentiques et sur mesure en Inde. Son propriétaire, Robert Bérubé, y a séjourné au moins 45 fois. Ses guides ne sont plus des guides, ils sont devenus ses amis, et c’est de la sorte qu’on est traité par eux une fois sur place, surtout si on montre patte blanche fleurdelisée. Lors d’un trek dans le Garhwal, mon guide Rohit était non seulement ultragénéreux de son temps, il a été d’une efficacité maladive, allant jusqu’à surveiller les cuistots d’un camp pour s’assurer que les plats étaient cuits avec salubrité. À Rishikesh, ma guide Esha a mitonné un excellent dal chez son patron Hari, que nous avons ensuite dégusté en pique-niquant aux abords du Gange… tout en éclusant quelques bières achetées en dehors de la ville.
 
À voir. Attenant à l’ashram des Beatles mais également accessible dans les environs d’Haridwar, le Rajaji National Park compte 300 espèces d’oiseaux, une forte population d’éléphants, de singes, de sambars (cervidés) et de sangliers, ainsi que quelques très discrets léopards et tigres.
 
À lire. Lonely Planet et le Guide du routard publient tous deux de fort bons ouvrages pratiques et récents sur l’Inde du Nord, complets et à jour.
 
Information haridwarrishikeshtourism.com.
 
Notre journaliste était l’invité d’Air France et de Routes du monde.
Photo: Gary Lawrence Dans les rues de la ville, cet homme se balade déguisé en Hanuman, le dieu à tête de singe, pour soutirer quelques roupies aux passants.