Goose Bay sous la pluie

Paysage typique le long de la route 500, entre Labrador City et Happy Valley-Goose Bay, lors d’une journée nuageuse
Photo: Monique Durand Paysage typique le long de la route 500, entre Labrador City et Happy Valley-Goose Bay, lors d’une journée nuageuse

Sur la Basse-Côte-Nord, on peut rejoindre Blanc-Sablon en faisant un énorme arc de cercle par le Nord québécois et le Labrador terre-neuvien. Le Devoir a fait le long périple et bouclé la boucle de Baie-Comeau à Baie-Comeau, une distance de près de 3000 kilomètres, d’abord par la route, puis en bateau sur le golfe du Saint-Laurent. Compte rendu d’un voyage insolite et fascinant dans l’immensité sauvage. Cinquième de huit articles.

La route 500 est longue, mais asphaltée de fraîche date et en bon état, depuis Labrador City jusqu’à Goose Bay. Près de 550 kilomètres, avec une seule petite agglomération où s’arrêter : Churchill Falls, dont la vie des 650 habitants tourne tout entière autour du barrage hydroélectrique souterrain qui gronde sous leurs pas. Sur place, une station-service où, par pure insécurité, on refait le plein, besoin ou pas, parce que la prochaine aire de ravitaillement est à 326 kilomètres.

On avance allègrement, on serait même tenté de dépasser la vitesse réglementaire de 80 km/h tellement cette portion de route est belle, mais la pensée d’une mésaventure en cette contrée perdue nous fait prudemment lever le pied. On franchit de multiples rivières, dont une s’appelle Miron — la Miron River. À qui pense-t-on alors, croyez-vous ? Bien sûr, au poète de La marche à l’amour, Gaston de son prénom, à qui ce pays de grandeur aurait convenu comme une seconde peau. « Tu as les yeux pers des champs de rosée / tu as des yeux d’aventure et d’années-lumière… » Un peu de neige reste encore accrochée aux flancs des collines et des îlots. On s’arrête bientôt pour parler au seul humain croisé sur ce long trait de bitume, un pêcheur à la ligne. « No trout today ! » me crie-t-il dans le bruit des cascades. Je comprends qu’il rentrera bredouille ce soir. Curieux, ce sentiment d’être certaine que je ne reverrai plus jamais cet inconnu qui, pendant quelques minutes, m’a rendu ce désert habité, habitable.

Plus on se rapproche de Goose Bay, plus le paysage s’attendrit, passant de taïga à forêts de feuillus le long du majestueux fleuve Churchill, colosse d’eaux remuantes, dont on ressent la puissance jusque dans nos fibres. De plus, ça commence à sentir le grand océan. Goose Bay est située dans le fond d’une baie immense ouverte sur l’Atlantique, pénétrant profondément dans le ventre du Labrador. C’est l’une des fascinations de cette route Trans-Québec–Labrador que de nous mener de l’estuaire du Saint-Laurent aux parages de l’Atlantique, tout à l’est, enfin, au Saint-Laurent devenu golfe, en redescendant vers le sud. Un triangle immense taillé pour âmes d’eau salée.

Une ville à travers ses journaux

Retour sur la route 500. Des panneaux nous mettent en garde contre l’apparition soudaine de titans de fer qui pourraient nous déchirer les tympans en fendant le ciel à basse altitude. Chaque fois, on lève la tête pour scruter les nuages au-dessus du volant. Plus grande ville du Labrador terre-neuvien, avec près de 8000 résidants, Goose Bay abrite l’une des plus importantes bases militaires aériennes de l’est de l’Amérique du Nord.

Elle nous apparaît enfin, cette ville, quand on ne l’attend plus, long ruban de commerces et de quartiers résidentiels jetés de chaque côté de l’Hamilton River Road. En fait, elle s’appelle maintenant Happy Valley-Goose Bay, à la suite d’une fusion avec sa voisine. Comment découvrir une cité inconnue de meilleure façon qu’en y lisant les journaux locaux ? C’est vrai à Lahore, au Pakistan, aussi bien qu`à Quimper, en Bretagne, ou à Dakar, au Sénégal. Les journaux du cru sont des instantanés de la vie des villes.

Trois manchettes donnent le ton de l’actualité et des préoccupations à Goose Bay et au Labrador : la fin décrétée par le gouvernement de la redevance de 25 $ pour les carcasses de coyotes rapportées par les chasseurs ; des séances publiques de consultation à Rigolet et à Hopedale — le long de la côte atlantique — concernant le programme fédéral de nutrition des populations isolées du Nord, parce qu’on aspire à une alimentation plus saine ; enfin, énorme sujet ici, l’imposant projet de barrage du Bas-Churchill, à Muskrat Falls, contesté par les environnementalistes et les populations autochtones autant que le fut le projet québécois sur la rivière La Romaine. À titre de comparaison, le complexe hydroélectrique de La Romaine produira 1550 MW, tandis que le complexe labradorien produira 824 MW.

Ce vent de contestation survient dans un contexte où la manne pétrolière, qui avait fait passer la province de Terre-Neuve-et-Labrador de pauvre à riche depuis un certain nombre d’années, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Les coffres du Trésor sont à sec. Muskrat Falls a déjà dépassé largement les coûts prévus. Un nouveau président de Nalcor Energy, un peu l’équivalent d’Hydro-Québec, vient d’être nommé, dans l’espoir qu’il mette un frein à l’hémorragie de fonds publics. Bref, ça va mal pour Muskrat Falls.

Pour le moment, tout continue. Le gouvernement promet des compensations aux nombreux Labradoriens, pêcheurs, chasseurs, trappeurs, cueilleurs, dont une partie du mode de vie disparaîtra, noyée avec la faune et la flore d’un vaste pan de territoire qui sera inondé. Et l’inondation entraînera la pollution au mercure de tout le bassin hydrographique du secteur. Il s’y produira la même chose qu’il y a 40 ans dans la région de la Manicouagan. L’immersion de forêts entières avait entraîné une pollution au mercure qui avait pris une bonne dizaine d’années à se résorber.

Même si certains Terre-Neuviens commencent à penser qu’on devrait arrêter les travaux purement et simplement, tout se poursuit comme si de rien n’était. Happy Valley-Goose Bay ne désemplit pas ; les restaurants, les motels, les hôtels sont pleins. La ville s’est peuplée d’une population nouvelle de travailleurs venus de l’extérieur, améliorant son économie, certes, mais entraînant aussi un lot de problèmes nouveaux : drogue, alcoolisme, suicides, personnes sans abri. « On n’avait jamais vu ça ici », déplore Bert Pomeroy, conseiller municipal, qui trouve que les Labradoriens paient cher un projet où ils sont peu nombreux à avoir décroché un emploi.

Pluie battante

Photo: Monique Durand Marc Yergeau est l’un des quatre amis qui font la grande boucle en motocyclette.

Quatre comparses de moto ont été plus prévoyants que moi : ils avaient réservé des chambres au Royal Inn. Lucie, Marc, Stéphane et Gilles, des résidants de l’Estrie, font la grande boucle. Ils planifiaient leur périple depuis deux ans. Maintenant, ça y est, ils progressent d’étape en étape sur la Trans-Québec–Labrador, sanglés sur leurs engins, armés de casques à visière et de vêtements étanches, surtout affamés d’aventure. Il pleut des cordes depuis des heures, et pour toute la semaine à venir, prévoit Météomédia. « Bon, bof », se disent-ils, ils feront avec. Pour le moment, ils roupillent dans leurs chambres douillettes, tandis que l’auteure de ses lignes fait comme un chanteur abitibien connu : elle couche « dans son char », sous la pluie battante. Sac de couchage au confort garanti jusqu’à 6 degrés Celsius. Il fait 7 degrés…

Au petit matin, avaler un salvateur café chez Tim, puis aller chercher le téléphone satellite déjà réservé, directement branché sur la GRC au cas où se produirait un pépin grave. La province de Terre-Neuve-et-Labrador prête gratuitement aux aventuriers de ses routes isolées des téléphones satellites, que l’on prend, puis remet dans un certain nombre d’endroits déterminés le long du parcours. En passant, l’Association touristique de la Côte-Nord recommande à Québec de mettre sur pied un système de prêt semblable pour la 389.

Café chaud, téléphone satellite, plein d’essence, eau et sandwich, je me sens d’attaque pour aborder la 510. Au programme de la journée, 405 kilomètres de gravier avant le prochain village et la prochaine station-service. Il pleut, il pleut bergère, rentre tes blancs moutons… Espérer dormir ce soir face aux blancs moutons du golfe du Saint-Laurent. À Port Hope Simpson.

La semaine prochaine : « Route 510 : une aventure du dehors et du dedans »

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives. Pour consulter ce reportage en grand format. cliquez ici.