Passer du Québec à Terre-Neuve-et-Labrador

La ville de Labrador City, à Terre-Neuve-et-Labrador
Photo: Monique Durand La ville de Labrador City, à Terre-Neuve-et-Labrador

Sur la Basse-Côte-Nord, on peut rejoindre Blanc-Sablon en faisant un énorme arc de cercle par le Nord québécois et le Labrador terre-neuvien. Le Devoir a fait le long périple et bouclé la boucle de Baie-Comeau à Baie-Comeau, une distance de près de 3000 kilomètres, d’abord par la route, puis en bateau sur le golfe du Saint-Laurent. Compte rendu d’un voyage insolite et fascinant dans l’immensité sauvage. Quatrième de huit articles.

Faut s’accrocher une fois rendu sur la « trail ». C’est le nom qu’on donne ici à ce tronçon de la route 389 qui s’étire sur 65 kilomètres de la mine de Fire Lake, au nord de l’ancienne ville de Gagnon, à la mine du mont Wright, juste avant Fermont. Certains l’appellent, avec plus de poésie, le « chemin des vaches ». S’accrocher ? Que oui ! Turbulences garanties ! Un concentré de bosses, de courbes dangereuses, de nids-de-poule géants et de poussière aveuglante au croisement d’un véhicule. La trail en question ressemble davantage à une piste qu’à une route. Elle avait été construite tant bien que mal, en 1978, par une douzaine de grévistes de l’ancienne minière Québec-Cartier à Fermont « pour passer le temps et établir un lien avec nos amis de la ville de Gagnon, plus au sud », explique Jacques Vignola, qui avait participé à ces travaux à l’époque. « La compagnie nous avait fourni l’équipement, à l’insu de la maison mère à Port-Cartier. Nos patrons “achetaient” un peu la paix. Ça nous occupait pendant le conflit. » Malgré son caractère quasi artisanal, cette voie tracée par une poignée d’hommes il y a près de 40 ans a eu l’heur de désenclaver les villes de Fermont, de Labrador City et de Wabush. Elle est restée quasi inchangée depuis.
 

Éventrée, érodée, tout en creux et en saillies, cette trail est le lot des braves qui s’y hasardent, camionneurs et aventuriers, mais aussi résidants du Nord, pour qui elle reste plus abordable que les billets d’avion à coût prohibitif pour rejoindre le Sud. Mais attention, les pneus de secours sont impératifs ! On imagine avec peine un motorisé ou une petite Yaris dans un tel brassage de carcasse. « C’est le pire bout de toute la route Trans-Québec-Labrador, surtout au printemps et à l’automne. Ça devient du savon et c’est casse-gueule », m’avait dit Patrick Enright, un camionneur qui boucle ce circuit tous les quinze jours, aller-retour, depuis huit ans.

On roule toujours sur le chemin des vaches, lentement, précautionneusement, les paysages défilent, constellés de petits lacs et d’épinettes, les kilomètres s’additionnent. Tout à coup, alléluia ! un panneau délavé : « McDo, Labrador City, 28 km ». Alléluia ! pas pour les hamburgers, mais pour la joie de se rapprocher de la vie, d’une agglomération urbaine, de restaurants, d’hôtels, de quartiers, de rues, bref de tout ce qui compose généralement le cadre d’existence d’un regroupement humain. On n’en revient pas, après plus de 550 kilomètres d’épinettes depuis Baie-Comeau ! On aime la nature, mais on aime aussi la ville.

Enfin de la vie !

 
Photo: Monique Durand Labrador City, à Terre-Neuve-et-Labrador, est accessible par la «trail».

Fermont, côté québécois, Labrador City et Wabush, côté terre-neuvien, représentent une population totale d’environ 13 000 personnes. Labrador City est la plus populeuse des trois villes voisines, avec approximativement 8000 habitants. Fermont suit avec 3000 âmes et Wabush, avec 2000. C’est à Labrador City que sont concentrés les services et les commerces. Hôpital, IGA, Walmart, Canadien Tire et l’incontournable Tim Hortons, haut lieu de mélange interprovincial, où Fermontois, à 95 % francophones, et citoyens de Labrador City et de Wabush, à 95 % anglophones, font la queue.

Villes voisines, certes, mais où les « accommodements » entre elles ne sont pas toujours au rendez-vous. Dans le domaine sensible de la santé, par exemple. Auparavant, les femmes de Fermont pouvaient aller accoucher à l’hôpital de Labrador City. Plus maintenant. Elles doivent se rendre « dans le Sud ». De même, les Labradoriens qui souhaiteraient recevoir des services en français n’ont pas accès à la plupart des spécialistes qui se rendent ponctuellement à Fermont, psychologue et physiothérapeute, entre autres.

Au coeur de Labrador City, en face de l’hôtel de ville, l’Association francophone du Labrador (AFL) a pignon sur rue. Sa directrice, Sophie Lalancette, d’origine québécoise, le reconnaît d’emblée : elle se cherchait un emploi en français et c’est à l’AFL qu’elle l’a trouvé. Depuis, elle va de découverte en découverte, faisant l’apprentissage de la vie en contexte minoritaire. « Je n’ai jamais eu à lutter au Québec pour ma langue et ma culture. Mais ici, j’apprends à le faire. C’est mon travail. » « Nos objectifs principaux, poursuit-elle, c’est de promouvoir la langue française, de défendre les droits des francophones et de mettre sur pied des activités pour eux. »

Labrador City compte 300 francophones, soit 4 % de sa population, surtout originaires du Québec, venus s’installer là à cause du travail dans les minières. S’y trouve une seule école de langue française, qui accueille 30 élèves, de la maternelle à la 12e. Il y a 3000 personnes de langue maternelle française au total dans la province de Terre-Neuve-et-Labrador, surtout concentrées dans la péninsule de Port-au-Port, au sud-ouest de l’île.

Vivre en français

Photo: Monique Durand Chantal Lecavalier vit à Labrador City depuis 10 ans.

« Je ne parlais pas anglais du tout, raconte Chantal Lecavalier. Je suis venue à l’Association francophone pour retrouver les miens et pour briser ma solitude. » Chantal vit à Labrador City depuis 10 ans. Son conjoint travaille du côté de Fermont, pour ArcelorMittal. Ils ont deux enfants. « J’ai eu beaucoup de difficulté à m’intégrer. Obtenir des services en français ici, c’est le parcours du combattant. » Pourquoi ne se sont-ils pas installés dans la ville québécoise alors ? « On souhaitait vivre dans une “vraie” ville. Fermont fait plutôt ghetto. C’est une ville de travailleurs, enfermée dans un grand mur. On n’avait pas envie de cette vie-là. » Elle fait référence au mythique mur conçu pour faire écran aux vents du Nord, dans lequel se passe l’essentiel de la vie fermontoise, une petite ville enveloppée dans une palissade de plus d’un kilomètre.

« Mais on voulait avant tout que nos enfants deviennent parfaitement bilingues. » Ils le sont devenus. Ils sont même devenus meilleurs en anglais qu’en français. « Ma fille est inscrite à l’Université St. John’s en septembre. J’aurais préféré qu’elle s’inscrive à l’Université de Montréal, pour qu’elle garde des liens avec le français et avec nos familles. J’ai l’impression d’être un peu en train de la perdre. J’ai beau lui expliquer l’importance de sa culture française, elle ne comprend pas. » N’est-ce pas payer cher pour avoir des enfants bilingues ? « Je vous répondrai dans quelques années, quand arriveront les petits-enfants. S’ils ne parlent qu’anglais, alors, oui, je pourrai dire que j’ai payé trop cher mon choix de vivre à Labrador City. »

Chantal passe souvent à l’Association francophone, comme ça, pour prendre un café, pour converser. « Parler dans ma langue me rend heureuse, tout simplement. Je me repose. C’est moi, c’est mon monde. » Elle m’entraîne bientôt dans un coin de la ville qu’elle affectionne, juste en face de chez elle. C’est le lac Wabush, où elle va souvent taquiner la truite. « À Montréal, mon mari travaillait 90 heures par semaine comme camionneur et moi, 60 heures, avec la garderie que j’avais créée chez moi. Ici, il travaille quatre jours à Arcelor et il est quatre jours en congé. Moi, j’ai démarré une petite entreprise de services ménagers. À Montréal, je survivais. Ici, je vis. »

Un hydravion décolle sur le lac Wabush. La journée décline. Ce sera ma première nuit du côté de Terre-Neuve-et-Labrador. Au motel Northern Inn, à côté du Pizza Delight et du McDo. Vivement la route demain ! Je m’ennuie déjà des épinettes.

La péninsule du Labrador est d’abord une référence géographique. Elle fait partie du Bouclier canadien et recouvre presque tout le nord du Québec ainsi que le Labrador terre-neuvien.

Le Labrador est la région continentale de la province de Terre-Neuve-et-Labrador. Il est séparé de l’île de Terre-Neuve par le détroit de Belle-Isle.

Un peu d’histoire. Dans le sillage d’un conflit entre Québec et Terre-Neuve à propos de droits de coupe sur le fleuve Churchill, le Conseil privé de Londres tranche, en 1927, en faveur de Terre-Neuve et reconnaît son autorité sur le Labrador. Le Québec fait alors partie du Dominion du Canada et Terre-Neuve est une colonie du Royaume-Uni.

Quand Terre-Neuve entre dans la Confédération canadienne en 1949, elle le fait dans le cadre des balises fixées par cette décision du Conseil privé de Londres.

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