Anticosti, l’île convoitée

La rivière Chicotte
Photo: Caroline Montpetit Le Devoir La rivière Chicotte

On la croirait presque vierge. Elle est pourtant fréquentée par l’homme depuis la nuit des temps. Surgie au milieu du golfe du Saint-Laurent, quelque part entre Gaspé et Havre-Saint-Pierre, l’île d’Anticosti, avec ses 7923 kilomètres carrés de nature, n’a pas seulement de quoi faire rêver d’éventuels prospecteurs de pétrole.

La nature sauvage de l’île, ses canyons et ses rivières d’eau claire, la faune et la flore qui s’y ébrouent en liberté, son sol truffé de fossiles datant de temps immémoriaux, son histoire tissée des projets de grandeur du chocolatier français Henri Menier, de naufrages, mais aussi de convoitise par les plus grandes puissances mondiales, en font un endroit absolument distinctif.

Relativement difficile d’accès, peu peuplée, Anticosti possède des trésors qui demeurent des secrets bien gardés, hormis tout le plat qu’on fait de son hypothétique sous-sol pétrolier. C’est pourtant le tourisme qui apparaît à chacun comme la solution de remplacement principale à l’exploitation pétrolière. Mais pour vraiment apprécier Anticosti, il faut être sur place.

Un climat tropical

Photo: Pierre Trudel La chute Vauréal

Le sol de l’île est formé de roches datant de plus de 400 millions d’années, alors que toute la Gaspésie et la Côte-Nord étaient enfouies sous un océan peu profond soumis à un climat tropical. C’est de cette époque que datent les fossiles animaux que l’on trouve un peu partout, incrustés dans les éclats de roches sédimentaires qui forment des canyons et des grottes.

Puis, poussée par la dérive des continents, l’île a migré sous nos latitudes, et les autochtones en ont fait un territoire privilégié pour chasser l’ours. L’animal devait en effet y vivre comme au paradis, parmi les rivières regorgeant de saumon, les petits fruits qui y poussaient en telle abondance qu’on aurait pu en faire le commerce, comme l’ont noté les contemporains d’Henri Menier qui ont habité l’île.

Aujourd’hui, on considère qu’il n’y a plus d’ours à Anticosti puisqu’on y aurait aperçu le dernier en 1980. Chassé par l’humain, mais aussi concurrencé dans sa consommation de fruits par l’omniprésent chevreuil, espèce introduite dans l’île par Henri Menier et qui y compte aujourd’hui plus de 100 000 têtes, l’ours noir a tout bonnement disparu.

Aujourd’hui, la Société des établissements de plein air du Québec (SEPAQ) occupe la moitié de l’île. Pour accueillir les touristes dans ses installations, c’est elle-même qui nolise les vols de la compagnie Chronoaviation.

Au village de Port-Menier, où atterrit l’avion, la SEPAQ tient une auberge et un restaurant, entièrement reconstruit en 2011 après un incendie. La chaudrée de fruits de mer y vaut le détour, comme la visite de la petite exposition sur l’histoire de l’île.

Les petits et grands secrets de l'île

Photo: Caroline Montpetit Le Devoir La plage devant les chalets Vauréal de la SEPAQ, généralement regroupés autour de rivières à saumon

Mais pour vraiment plonger dans les petits et les grands secrets d’Anticosti, rien ne vaut les « petites histoires de la grande île » que raconte Luc Jobin, dans un film à budget restreint réalisé en 2013 par Jean-François Labelle et qu’on peut trouver au magasin général du coin, L’Accommodeur Malouin.

Jobin y raconte notamment comment Henri Menier, qui était un ami du directeur du jardin zoologique du Bronx, lui avait fait don de plusieurs ours d’Anticosti.

L’un d’eux, particulièrement costaud, s’est enfui du zoo et s’est engouffré dans un tramway de New York, semant la terreur parmi les passagers. L’ours a finalement été abattu par les policiers new-yorkais, une fin que ne laissait pas présager sa naissance dans les boisés sauvages d’Anticosti.

Partant de Port-Menier, il faut impérativement louer un camion de la SEPAQ qui permettra de gagner le lieu de la réservation et de circuler à travers l’île pour la durée du séjour.

Les chalets de la société sont généralement regroupés autour de rivières à saumon, la Vauréal, la Chicotte, la Patate ou la Jupiter, la plus prisée par les amateurs de pêche à saumon, qui y réservent des forfaits à grands frais.

Des hommes et des chevreuils

Photo: Pierre Trudel Baignade à la chute Kalimazoo

L’île d’Anticosti se laisse connaître doucement. C’est par les routes de bois, qu’ont tracées les compagnies forestières qui ont un jour été propriétaires de l’île, qu’on circule. À un détour de la route, on débouche sur la mer, celle que l’on regardera ensuite pendant des heures pour voir sauter des baleines, pêcher des phoques ou chanter les huards. Partout, partout, gambadent des chevreuils, heureux habitants de cette île où ils n’ont pas de prédateurs sauf l’homme, au moment de la chasse, à l’automne.

Les chalets Vauréal, où loge mon trio familial père, mère, enfant, se situent quant à eux à l’embouchure de la rivière du même nom. Le lieu, situé sur la rive nord de l’île, a l’avantage d’être à distance raisonnable d’un certain nombre de sites à voir. Par temps clair, on prend la route du canyon de la chute Vauréal, à quelques kilomètres au sud. C’est là que la rivière Vauréal chute subitement de quelque 79 mètres, avant de poursuivre sa route jusqu’à la mer.

Après l’avoir contemplé d’en haut, un sentier permet de s’y rendre par la rivière. Un trajet de quelques heures aller-retour qu’on fait chaussé de souliers d’eau, et au terme duquel on peut prendre un bon lunch au pied de l’impressionnante cascade, et même faire une saucette dans le bassin où fraie le saumon, si la météo le permet.

Car, si le golfe du Saint-Laurent est franchement glacial sous ces latitudes, l’eau des rivières, chauffée par le soleil, est quant à elle très fréquentable. Au sud de l’île, après un trajet de deux heures au travers des bois, on atteint notamment la rivière Chicotte, où on se baigne aussi en regardant les caplans sauter hors de l’eau. Nous ne sommes pas seuls à apprécier la chaleur du soleil. Tout le long de la côte, un sentier qu’on appelle l’échouerie permet d’observer les troupeaux de phoques qui se chauffent sur les roches, tout handicapés qu’ils soient lorsqu’ils touchent le sol, eux qui n’ont pas de pattes mais un simple gros ventre sur lequel ils glissent en se tortillant maladroitement.

« Les phoques migrent, explique Cow-Boy, alias Stéphane Villemure, qui s’occupe des installations de ce secteur pour la SEPAQ. Tout récemment, on pouvait en voir des milliers. »

La grotte à La Patate

Par temps couvert ou pluvieux, on peut aussi prendre la route de la grotte à La Patate, la troisième en importance au Québec, pour qui ne recule pas devant la perspective de tâter les entrailles de la terre. Casqués et éclairés avec des lampes de poche frontales, nous nous glissons, fiston et moi, entre la cathédrale, la grande salle, celle du Gour, ou la salle du céphalopode, où l’on peut admirer le fossile d’une bête du même nom incrusté dans la paroi.

Cette grotte n’a été découverte qu’en 1980 par un guide de chasse. Plus tard, des géographes de l’Université de Sherbrooke l’ont cartographiée : elle fait 625 mètres de long, mais seulement 580 ont pu être explorés. Mon fils apprécie plus que moi la beauté étrange et humide de l’intérieur terrestre, où l’on peut observer une colonie de grenouilles qui ne voient jamais la lumière. Devant la perspective de ramper durant 18 mètres pour me rendre à la salle des draperies, où tombent les stalactites et montent les stalagmites, je renonce et retourne en hâte à l’air libre.

Ce sont les chasseurs qui fréquentent le plus l’île d’Anticosti en touristes. La SEPAQ considère qu’ils représentent plus de 90 % de sa clientèle sur place. Mes deux hommes, le grand et le petit, se procurent quant à eux un droit d’accès pour pêcher la truite au lac à l’Orignal, où les fosses sont connues. Ils reviennent au bout d’à peine deux heures avec dix truites rutilantes, tellement belles qu’il me fait de la peine de les regarder cuire. On les dégustera pourtant avant de retourner compter les étoiles sur la plage ou écouter de nouvelles histoires de Luc Jobin sur la grande île.

Des trésors enfouis

Ce dernier dit notamment connaître l’existence de quelques trésors toujours enfouis à Anticosti. L’un d’eux est constitué des pistons de platine de l’une des premières voitures à avoir été utilisée en Amérique. C’est Henri Menier qui l’avait fait venir sur l’île. Rappelons que ce richissime homme d’affaires avait acheté l’île en 1895 et en avait fait son terrain de jeu, y construisant un château dont on peut encore voir les fondations et même un chemin de fer pour transporter les denrées. Menier avait frappé sa propre monnaie, que tous utilisaient sur l’île.

Mais l’une des histoires les plus incroyables que raconte Jobin est sans doute celle voulant que le IIIe Reich de Hitler ait souhaité acheter Anticosti en 1938, prétextant être attiré par ses ressources naturelles. Il est vrai qu’un groupe d’experts allemands s’est montré très intéressé par l’île lorsqu’elle a été mise en vente, à cette époque, par la Consolidated Paper Corporation. « Son but avoué était de mener une étude des ressources boisées, écrit Robert H. Thomas dans un article publié en 2001 dans la Revue militaire canadienne, mais certains ont cru qu’il s’agissait d’officiers de l’armée et de la marine. »

La transaction n’a jamais été conclue et l’île a finalement été achetée par le gouvernement du Québec en 1974. Mais il est permis de penser, compte tenu du contexte mondial de l’époque, qu’elle aurait pu changer la face du monde.

En vrac

Voyager à Anticosti n’est pas économique. Les coûts de la nourriture et de l’essence y sont particulièrement élevés, comme c’est généralement le cas en région éloignée. Cependant, la Société des établissements de plein air du Québec (SEPAQ) offre depuis quelque temps des forfaits visant à attirer les familles.

 

Le forfait familial en chalet, incluant le transport en avion à partir de Mont-Joli, le camion et l’hébergement, est de 430 $ par personne pour deux adultes et deux enfants payants, pour trois nuits, taxes en sus. Les repas et l’essence ne sont pas compris. Des forfaits famille pour sept nuits sont également offerts pour 690 $ par personne, plus taxes.

 

À partir de la mi-juillet, on peut également prendre l’avion depuis Montréal ou Québec pour 99 $ de plus par personne.

 

Les groupes de quatre qui souhaitent un hébergement avec la restauration comprise peuvent loger à l’accueil MacDonald, au bord de la mer, à partir de 915 $ par personne pour trois nuits.

 

Pour en savoir un peu plus sur l’île, les éditions Sylvain Harvey ont publié en 2005 un livre de textes et de photos d’Alexandre L. Gaudreau et Yoanis Menge : Lumière sur Anticosti.

 

Il existe aussi à Port-Menier un petit musée qui expose des objets faisant référence à l’histoire de l’île.

1 commentaire
  • Pascal Lapointe - Abonné 23 juillet 2016 22 h 44

    Moyen plus économique de se rendre à Anticosti

    A signaler qu'on peut prendre aussi le traversier Bella-Desgagnés pour se rendre à Anticosti. Il part chaque mardi de Rimouski, passe par Sept-Iles puis s'arrête à Port-Menier avant de faire la navette des villages de la Basse-Côte-Nord. Il repasse dans l'autre sens le dimanche.