Un après-midi chez l’habitant à Candelaria

Le marché du dimanche de Tarabuco
Photo: Gary Lawrence Le marché du dimanche de Tarabuco

Je suis arrivé chez Santusa Quispe et Damian Florès avec 3,5 kilos de poulet achetés au marché du dimanche de Tarabuco, le plus coloré de Bolivie et l’un des rares à demeurer entièrement indigènes. La concentration de personnages pittoresques au mètre carré y est difficile à battre et… la viande n’y est pas conservée dans des conditions optimales de salubrité, disons. « T’es sûr qu’il est encore bon, ce poulet, Christophe ? »

« Ne te fie pas aux apparences : à cette altitude, le climat est frais et sec et la volaille peut demeurer longtemps à l’air libre sur un comptoir, a répondu mon guide, les yeux mi-moqueurs. As-tu vu une seule mouche tourner autour ? »

En débarquant chez Santusa, une douce odeur d’aji (sauce pimentée) s’échappe déjà d’une marmite, surveillée par une vénérable matriarche — la mère de mon hôte — accroupie près du feu de bois. « Tu te rends compte qu’elle a plus de 80 ans et qu’elle ne parle que quechua ? » souligne Christophe. Pas un mot d’espagnol, la langue de l’envahisseur des temps jadis.

Il y a plusieurs années, la mère de Santusa a chopé la sale maladie de Chagas, qui lui a pourri le sang et a fait gonfler son coeur, comme bien des habitants de Candelaria, son village situé à environ deux heures de route de Sucre. Heureusement, un programme d’USAID a permis d’éradiquer le parasite vecteur de cette maladie.

Photo: Gary Lawrence Candelaria vit essentiellement de l’élevage, de la culture de la pomme de terre et du tissage, une activité traditionnelle très répandue.

Aujourd’hui, Candelaria est plus salubre et toujours aussi paisible, vivant essentiellement de l’élevage, de la culture de la pomme de terre et du tissage, une activité traditionnelle très répandue ici. Plusieurs ravissantes réalisations sont exposées au petit musée local et à sa boutique attenante, toutes deux tenues par l’Association de tisserands de Candelaria. Chaque semaine, une poignée de touristes y fait irruption, en route pour Tarabuco ou en visite chez l’habitant.

« C’est prêt ! » lance Santusa en distribuant ses bols de soupe à l’arachide, une spécialité des hauteurs andines. Elle s’assied avec nous dans sa salle à manger qui lui sert aussi d’entrepôt à patates et d’atelier, et elle donne des nouvelles de sa famille à Christophe, dans la langue de Bolivar. Son cadet vient de partir pour un stage à Prague et le second enseigne toujours la musique à Santa Cruz, la métropole bolivienne, où l’aîné pratique depuis peu la médecine. Pas si mal, pour une famille ultramodeste de tisserands d’un village perdu.

L’aji de poulet, mijoté à petit feu, arrive bientôt sur la grosse table de bois. Puis, la gentille Quechua aux longues nattes et au visage mat raconte que, comme dans la plupart des villages boliviens, l’exode des jeunes continue de sévir à Candelaria. Son fils médecin rêve de revenir pratiquer au village, mais en Bolivie, ce genre d’affectation — idem pour les enseignants — est politique.

Le repas est terminé et Santusa s’assoit au pied de son métier à tisser pour une petite démonstration. Dans ce pays où les traditions sont les plus fortes de l’Amérique du Sud, nombreux sont ceux qui portent eux-mêmes leurs tissages, à la fois vêtements pratiques et signes culturels distinctifs ; chaque région, chaque village dispose même de ses propres motifs, que les vêtements soient en laine de lama, d’alpaga ou de vigogne. « Ils s’habillent toujours comme ça, peu importe ce qu’ils font et où ils vont, qu’ils demeurent au pays ou qu’ils prennent l’avion pour les États-Unis ! » explique Christophe.

Pour Santusa, tisser lui permet autant d’honorer l’héritage de sa culture que d’assurer une source de revenu additionnel à la famille. On lui passe régulièrement des commandes pour de grands événements, à commencer par les mariages. Mais ce travail de moine lui demande temps, énergie et concentration, en sus de ses autres tâches. Et à son âge, ses doigts peinent parfois à suivre ses yeux. « Il m’arrive même de m’endormir sur le métier », avoue-t-elle. Et surtout d’y remettre cent fois l’ouvrage, imagine-t-on.

Sur ces entrefaites, Damian rentre bredouille du marché de Tarabuco, après avoir tenté en vain de vendre ses oeuvres tissées. Dimanche dernier, il a trouvé preneur pour 190 boliviens (environ 25 $) de marchandise ; dimanche prochain sera mieux.

D’ici là, Damien ira tenter sa chance à l’un ou l’autre des innombrables marchés andins de Bolivie. Celui de La Paz par exemple, où je suis tombé face à face avec lui, totalement par hasard et une semaine plus tard, à 250 kilomètres de Candelaria…

L’auteur était l’invité d’Uniktour et de Copa Airlines.

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