De sel, de soufre et de stratovolcans

La Ruta de las joyas (la Route des bijoux) compte cinq lagunes entourées de volcans et où évoluent trois variétés de flamants roses.
Photo: Gary Lawrence La Ruta de las joyas (la Route des bijoux) compte cinq lagunes entourées de volcans et où évoluent trois variétés de flamants roses.

Aux confins du Pérou, du Chili et de l’Argentine, le sud de l’Altiplano bolivien a de quoi faire planer tout aficionado de décors dantesques, irréels ou surréalistes. Récit d’un fabuleux road trip de 900 kilomètres en trois jours, entre 3500 et 6000 mètres d’altitude.

Bien sûr, j’ai souvent eu envie de succomber à la somnolence, bercé par le roulis du Land Cruiser tanguant sur la piste. D’accord, j’ai maintes fois cogné des clous, martelé par la fatigue des longues distances, dopé par le manque d’oxygène et drainé par l’apaisement que procurent les espaces ouverts.

Mais après avoir avalé les premiers kilomètres du sud de l’Altiplano bolivien, dans le sud-ouest du pays, je me suis dit que je n’avais nullement le droit de roupiller dans les circonstances. Pas ici, pas sur ces routes jalonnées de sites décoiffants, pas sur ces pistes qui traversent des cadres naturels aussi sidérants.

Au coeur de ce monde lunaire, frisquet et aride, on n’a droit à aucun répit : profusion de volcans actifs, passifs ou poussifs ; lagunes turquoise piquées de flamants venus du froid ; lamas bourrus broutant et vivides vigognes baguenaudant ; geysers gisant sous le givre ; pampas dignes de Pluton et salares pareils à une mer de glace.

Salar à temps plein

Photo: Gary Lawrence La Ruta de las joyas (la Route des bijoux) compte cinq lagunes entourées de volcans et où évoluent trois variétés de flamants roses.

Seul au sommet de mon île, je me tâte une nouvelle fois le mou du bras pour être bien sûr que je ne rêve pas. En pivotant sur moi-même, j’ai droit à une vue aveuglante à 360 degrés sur un couvert immaculé, plat et lisse comme un billard, avec des sommets bleutés qui ferment tous les horizons.

Sur ce haut monticule volcanique qu’est la Isla Incahuasi, étrange esquif émergeant d’une banquise de sel, des cactus candélabres font des doigts d’honneur au ciel, à moins que ce soit aux nuages qui le traversent et dont l’ombre glisse sur la blancheur plane. J’ai la vague impression d’être en Arizona après une chute de neige ou une nuit de frimas intense. Aurai-je abusé des feuilles de coca en visitant les lugubres mines de Potosi la veille ?

Je me trouve plutôt au milieu du salar d’Uyuni, plus vaste désert de sel de la planète et site éblouissant, dans tous les sens du terme. Sur au moins 10 500 km2 — l’équivalent de la Jamaïque —, des zillions de tonnes de sel s’étendent jusqu’à 120 mètres de profondeur. En surface, le décor ressemble tantôt aux alvéoles cristallisées d’une ruche blanche, tantôt à un plancher de marbre infini, lisse et froid. Pendant toute une journée, j’ai traversé ce Ténéré salé comme on navigue sur une mer sans fin, hypnotisé par ce cadre polaire sans neige ni glace.

« Arrête, Claudio ! » finis-je par intimer à mon guide-chauffeur. Je descends et m’étends sans raison sur le sol raidi, je me relève et prends mes jambes à mon cou vers nulle part. Je tourne ensuite sur moi-même comme un derviche, pour vérifier si je ne suis pas en train de servir de relais terrestre à une quelconque force cosmique. Dans l’immensité chaulée du salar d’Uyuni, on perd ses repères mais aussi un peu la raison. « Imagine en janvier, quand le salar est couvert d’eau et qu’il se transforme en immense miroir : tu aurais l’impression de voler entre les nuages ! » dit Claudio.

Photo: Gary Lawrence Avec l’alpaga, le guanaco et la vigogne, le lama est l’un des quatre camélidés andins qu’on croise en Bolivie.

Vestige de vastes lacs salés qui se sont évaporés il y a une dizaine de milliers d’années, le salar d’Uyuni n’est plus le secret bien gardé qu’il fut jadis, même si ce n’est pas demain la veille qu’on le visitera en autocar climatisé. Depuis trois ans, le Paris-Dakar s’y déroule même — quelle mauvaise idée — comme en témoigne la grosse borne en blocs salés qu’on croise près du premier hôtel de sel du pays, aujourd’hui insalubre. Pour le reste, ce salar n’est fréquenté qu’en petits groupes restreints, quoique de plus en plus nombreux.

Près des contours ramollis de Colchani et d’Uyuni, bleds sans âme et points de chute des expés en 4X4 dans le salar, le sel est aussi cultivé, gratouillé et érigé en monticules pour être séché, avant d’être iodé et ensaché, sachez-le. C’est également dans cette région qu’on construit une usine-pilote pour exploiter la plus grande réserve de lithium au monde. Si ce précieux minerai est convoité par les fabricants de piles, il faudra peut-être en garder un peu pour les antidépresseurs : des entreprises chinoises convoitent de plus en plus cette future manne… L’éden immaculé deviendra-t-il un jour l’enfer blanc ?

Pour l’heure et pour des décennies à venir, le salar d’Uyuni demeure l’un des sites les plus spectaculaires de la planète, et il sert de phare aux visiteurs de l’Altiplano bolivien. Mais une fois là, il serait dommage de ne pas persévérer : le salar forme l’avant-poste d’une région où on ne s’ennuie pas une seconde, même lorsque les pistes sont en calamina — la planche à laver bolivienne.

Dans une galaxie près de chez vous

Photo: Gary Lawrence Près de Colchani, on récolte le sel du salar d’Uyuni et on le laisse sécher en monticules sous le soleil.

Déjà, son nom intrigue : « Gruta de las galaxias », la grotte des galaxies. Ensuite, le chemin pour s’y rendre, jalonné de « cactus pétrifiés » — des concrétions en forme de cactus, en fait —, surprend tout autant. Mais le plus étonnant est à venir : à l’intérieur de cette minuscule caverne, on a droit à un véritable big bang de dentelle de calcaire finement ajourée, à une nébuleuse de formes aussi étranges que gracieuses, pareilles à des toiles d’araignée minéralisées ou à une constellation en 3D.

« Ce sont des algues et des coraux pétrifiés, laissés par un ancien lac », explique Claudio. Tout juste à côté, dans la caverne du Diable, des momies trouvées en position foetale ont été extirpées de chullpas, ces tours funéraires dont l’ouverture suggère qu’on pensait que les défunts qui s’y trouvaient auraient droit à une renaissance, dans l’au-delà.

Le lendemain matin, en m’extirpant de la montagne de couvertures sous laquelle je me suis enfoui pour supporter ma chambre glaciale, j’ai moi aussi senti que je renaissais. Pour me réchauffer davantage et supporter l’altitude, j’enfile quelques tasses de maté de coca : ce soir, je dormirai à 4523 mètres, alors mieux vaut prévenir que gémir.

D’ici là, je m’apprête à survivre à une véritable surdose de volcans, moi qui en suis pourtant friand : à mesure que les salares s’estompent, les pics volcaniques se succèdent sans jamais se ressembler, dans le Sud-Lipez.

D’abord, le Luxsar (5504 m) dévoile la superbe de ses quatre cratères ourlés d’ocres ; ensuite, le Tomasamil (5900 m) domine le petit salar de Chiguana ; puis, à 4200 mètres, la piste mène à l’une des vedettes de l’Altiplano, le splendissime Ollagüe, au sommet duquel trône la mine à ciel ouvert la plus haute au monde. « Tu imagines la vie des mineurs qui passent leurs journées là ? dit Claudio. Non seulement ils se les gèlent et ils manquent d’oxygène, à près de 5900 mètres d’altitude, mais encore doivent-ils supporter les vapeurs de soufre ! »

On en respire aussi, du soufre, aux abords de la lagune Hedionda, à quelques kilomètres de là. Et c’est bien tant mieux : peut-être que de la sorte les visiteurs bouderont-ils le hideux « éco-hôtel » Los Flamencos qu’on a odieusement planté aux abords de cette lagune édénique de la « Ruta de las joyas ».

Cette « Route des joyaux » est vraiment nommée à juste titre : chacune des cinq lagunes qui la composent est fréquentée par des flamants particulièrement roses, qui planent au-dessus des eaux saumâtres ou pataugent dans un mélange de sel, de glace et de giboulée, sous un ciel pétant d’azur et sur fond de volcans pétrifiants de beauté. Qui a dit que les flamants n’en avaient que pour les tropiques ?

En fin de journée, j’arrive à temps pour voir le couchant araser et embraser les teintes tarabiscotées de la Montaña Colorada, une chaîne de montagnes aux maelströms de coloris irréels. Une fois dehors, je marche entre des touffes de végétaux jaunes dignes de Boris Johnson et de Donald Trump, et je me sens défaillir : symptômes du syndrome de Stendhal ou morsures du froid cinglant ? Un peu des deux, et je rentre à l’hôtel Desierto, véritable ovni de pierre et de métal planté dans le désert, pour m’affaler dans les gros fauteuils de cuir avec vue.

Soliloques sur le Siloli

Photo: Gary Lawrence Volcan sacré des Incas, le Licancabur (5960 m) s’élève devant la splendide Laguna Verde, un lac turquoise chargé de minéraux.

Le lendemain au réveil, j’engloutis un litre d’eau et enfile cinq doubles matés de coca, pour sauter sans petit-déjeuner dans la Land Cruiser : l’altitude me donne la nausée, malgré mon abstinence et les précautions prises pour contrer ce fameux soroche. Petit à petit, la pampa de pierraille du désert de Siloli se fait pimpante alors que mon estomac se dénoue, juste à temps pour lorgner l’arbol de piedra, un roc épannelé par les vents et le sable et qui a tout d’un arbre de pierre.

Plus loin, un autre choc visuel se profile à l’horizon : le volcan Pabellon dresse son sombre cône devant la lagune Colorada et ses eaux rouge sang-de-bourbe, étant donné la présence de phytoplancton. Tout autour, le lac est saupoudré de bore, dont on a cessé l’exploitation depuis que cette zone est devenue la réserve de faune andine Eduardo Avaroa.

Après le champ de geysers et de solfatares de Sol de Mañana, où la terre siffle et semble souffrir d’avoir à se délester de son soufre, le bien nommé désert Dalí se dessine. Ici, la nature a voulu servir de toile de fond à La persistance de la mémoire ou à L’angélus architectonique de Millet, puisque cette vaste plaine surréaliste, parsemée de formes oniriques, aurait pu servir de cadre à plusieurs oeuvres du maître aux moustaches biscornues. Comme si ça ne suffisait pas, un nuage en forme de champignon (hallucinogène, c’est à n’en point douter) émerge derrière les montagnes…

Le climax de la journée a lieu plus tard, au bout de la route qui mène à la frontière chilienne : là s’élève le cône quasi parfait du Licancabur, volcan sacré des Incas sur lequel j’avais fantasmé en l’apercevant de loin il y a quinze ans, depuis l’Atacama chilien. Du côté bolivien, ses 5960 mètres sont encore plus spectaculaires : ils dominent un lac turquoise et des plaques de glace où on joue à la marelle pour se rapprocher, en cette fin d’automne austral.

Au retour, un autre rapprochement aura lieu, cette fois entre les deux solitudes… du Canada. Après avoir franchi une route quasi impraticable, même pour un 4X4, Claudio et moi tombons sur deux zigues qui demandent de l’aide, sur le bord de la route. « Vous pouvez nous aider ? Notre roulotte motorisée ne veut pas remonter cette foutue côte ! » disent-ils.

Il semble que le manque d’oxygène affecte autant les poumons que les pistons à cette altitude. « Vous venez tous les deux de B.C. ? » dis-je en voyant la plaque d’immatriculation. « Lui est de Vancouver, moi de Calgary ! » répond l’un d’eux. « OK, attachez votre câble, on va vous tirer ! »

Jamais je ne serais passé à côté d’une telle occasion. L’Ouest canadien à la remorque du Québec ? Ça n’a pas de prix, et ça vaut tous les volcans du monde.

L’auteur était l’invité de Copa Airlines et d’Uniktour.

En vrac

Transport. Quatre fois par semaine, Copa Airlines relie Montréal à Santa Cruz, métropole de la Bolivie, via Panama City. En plus d’éviter les files des aéroports états-uniens (très pénibles cette année), on atterrit à 400 mètres d’altitude, contrairement à l’aéroport de La Paz qui est situé à 4000 mètres. De la sorte, on peut s’acclimater plus aisément à l’altitude et monter progressivement vers les hauteurs andines. On peut aussi reprendre l’avion pour Sucre, la ravissante capitale constitutionnelle, ou Uyuni, pied-à-terre du salar du même nom. À Panama City, les correspondances sont ultrarapides et extrêmement efficaces, compte tenu de la petitesse et de la fonctionnalité de l’aéroport.

Circuits terrestres. Le voyagiste montréalais Uniktour propose d’excellents circuits clé en main, mais aussi des séjours sur mesure concoctés rapidement et efficacement, partout en Bolivie (et dans le monde). En l’espèce, un circuit de dix jours a été monté en moins d’une semaine, trois semaines avant le départ. Chaque étape a été réglée au quart de tour (Santa Cruz-Sucre-Potosi-Colchani-La Paz-Santa Cruz) et incluait la présence de guides efficaces et souvent francophones.

Hébergement. Aux abords du salar, à Colchani, deux hôtels construits en blocs de sel méritent le séjour : le Palacio del Sal surtout (splendide), mais aussi le Cristal Samaña. Tous deux offrent une très bonne restauration. Du reste, la chaîne Tayka compte plusieurs bons établissements (mal chauffés mais dotés de bonnes douches chaudes, malgré l’isolement) situés dans des cadres naturels remarquables, dont l’hôtel de Piedra à San Pedro de Quemez, et surtout l’hôtel del Desierto dans le désert de Siloli, où le service est impeccable et la restauration, digne de mention.

À lire. Le Lonely Planet Bolivie (en français), porteur de quelques coquilles, et le Routard Pérou-Bolivie (moins complet et détaillé que le précédent).


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