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Incursion chez les Kyotoïtes

Par une belle journée, confortablement installé dans un shinkansen, le train à grande vitesse, on peut admirer le mont Fuji.
Photo: Paule Robitaille Par une belle journée, confortablement installé dans un shinkansen, le train à grande vitesse, on peut admirer le mont Fuji.

Le mythique «shinkansen», ce superbolide au nez allongé, part comme prévu à 13 h tapantes. Le voyage de 500 kilomètres depuis Tokyo prendra à peine trois heures et demie. Mon voisin sort d’un sac de papier un petit coffret divisé en plusieurs compartiments, chacun rempli soit d’une boule de riz collant, soit de sushis, d’oeufs de poisson ou d’un pâté d’un jaune âcre dont j’ignore la provenance : un «bento», la boîte à lunch japonaise. Avec des baguettes, il mange méticuleusement son repas. Moi, j’engouffre mon sandwich au thon. Le paysage défile lorsque surgit un imposant volcan, le mont Fuji !

Déjà la gare de Kyoto, que le guide Michelin décrit comme un « monumental parallélépipède de verre et d’acier ». Dépaysée ? Le mot est faible. Ce chef-d’oeuvre de l’architecte Hara Hiroshi allie modernité et feng shui traditionnel dans cette ville-musée aux 600 temples et aux 13 siècles d’histoire. Quelque 250 000 personnes passent par ici chaque jour.

J’éprouve un charme étrange au coeur de cette marée humaine, avec l’impression d’être totalement invisible, à n’avoir aucun repère, à observer simplement.

Je reste figée au centre de cette foule mouvante, tétanisée devant les logogrammes japonais au point de ne pas voir la traduction anglaise tout en dessous.

Et puis, je prends mon courage à deux mains et sors de la gare. Je montre au chauffeur de taxi l’adresse de mon hôtel réservé sur un site Web, que j’avais pris soin d’imprimer en japonais.

L’homme regarde l’adresse, ahuri, et fait non de la tête. Je ne comprends pas pourquoi et j’insiste.

Lui s’obstine en montrant du doigt la gare. Je sors mon guide et lui montre le nom de l’hôtel, il démarre enfin, mais je sens un certain malaise. Où m’emmène-t-il donc ?

Il s’arrête devant un petit hôtel où une jeune dame m’annonce timidement que ma réservation n’existe pas. Je lui montre le papier et, placide, elle m’explique que l’hôtel du même nom, où j’avais réservé, se trouve à Nagano, à 400 kilomètres de là !

Elle n’a rien de disponible et m’indique, de l’autre coté de la rue, l’hôtel Hiragiya. Perplexe, je regarde le bâtiment, qui ne paie pas de mine : un bâtiment en bois d’un étage, un peu déglingué.

Je me résigne pourtant à aller voir. Un jeune homme frêle à lunettes m’accueille, sobrement aimable. Il me fait entrer dans ce lieu feutré où je découvre un univers étonnant ; des planchers de bois vernis, des meubles de laque, de petites salles élégantes couvertes de tatamis et une autre, plus grande, avec une immense baie vitrée qui ouvre sur un joli jardin zen.

Une armée de dames en kimono, fardées de blanc, s’affairent silencieusement dans les longs corridors.

L’homme me montre une chambre minimaliste construite au XIXe siècle. Deux portes à glissières aux carreaux de papier de riz divisent cette pièce qui donne sur un petit étang.

Ce lieu semble ne pas avoir été retouché depuis l’empereur Meiji. « C’est 450 $US, souper et petit-déjeuner compris », me dit-il tout naturellement. On m’avait indiqué avant de partir que je devais absolument vivre l’expérience de ces hôtels traditionnels. Alors, je prends une grande respiration et je fais « oui » de la tête en pensant à mon compte de banque.

Dans quoi me suis-je embarquée ? me dis-je. Il m’explique que la venue d’un visiteur prend au moins une journée à préparer et qu’il m’accueillera avec plaisir… le lendemain seulement. Et je repars décontenancée, toujours avec ce vaillant chauffeur de taxi, pour aboutir au Westin Miyako, avec une vue imprenable sur la ville. Décidément, ce voyage ne s’annonce pas bon marché.

Dans le fastueux hall de cet hôtel, l’immense fontaine et les colonnes de cristal me renvoient aux voyages de mon enfance, cette étrange sensation de replonger dans les années 60. Sur les murs du Mayfair Tea Room, décorés d’une multitude de photos en noir et blanc, je reconnais Dalí, le roi Hussein de Jordanie, le grand écrivain Yasunari Kawabata aux cheveux blancs, cigarette à la main.

Si les années 60 étaient la période dorée pour cet hôtel, elle l’était aussi pour le Japon tout entier ; le temps où ce pays, relevé des affres de la Deuxième Guerre mondiale, était devenu le miracle économique asiatique. J’arrive donc à l’heure du thé.

Des Kyotoïtes de la bonne société en tailleurs impeccables conversent précieusement. On dit de Kyoto qu’elle est à Tokyo ce que Québec est à Montréal ; plus conservatrice, plus attachée aux traditions et aux apparences que la capitale nippone, plus excentrique et tolérante.

À la tombée de la nuit, je traverse la ville pour me rendre sur la Shijo-Dori, une espèce de rue Saint-Jean bordée de magasins de bonbons, de pâtisseries, de vêtements et de boutiques de souvenirs. Mon guide Michelin indique que l’artère est au coeur du quartier Gion, le royaume des geishas.

Dans les ruelles derrière Shijo-Dori, je vois de vraies geishas au maquillage élaboré, le chignon noir parfaitement tiré. Elles marchent à petits pas rapides, prises en étau dans un kimono trop cintré, seules ou au bras d’hommes d’un certain âge en complet-veston. La geisha divertit, lis-je, elle est bien plus qu’une dame de compagnie, c’est une artiste. Et pourtant, devant les portes closes de ces clubs privés, je ne peux m’empêcher de penser à quelque obscur lupanar.

Se perdre dans la ville

Kyoto est un monde de contrastes ; cette faune, un soupçon décadente, tutoie les moines ascètes du bouddhisme zen.

Il faut se perdre dans la ville aux petites heures du matin. Moi, je le fais en me rendant à pas de jogging au jardin de Hajusasonso et au temple Ginkaku-ji (le Temple d’argent), qui est le point de départ du Chemin de la philosophie. J’emprunte le Shirakawa-Dori, qui longe le zoo, puis remonte dans les ruelles cossues de ce quartier pour aboutir dans un cimetière.

J’y rencontre pour la première fois des statues de jizos endormis, des anges japonais. Elles sont vêtues de bavoirs roses et blancs, propres et bien repassés.

J’arrive juste à temps au Temple d’argent pour voir une lente procession de moines marchant au rythme du gong. Je continue paisiblement ma route sur le Chemin de la philosophie, qui longe un petit canal à l’ombre des saules pleureurs et des cerisiers, comme ces vieux sages qui déambulent ici depuis des siècles. Je fais une pause à chacun des temples bouddhistes sur ma route.

Kyoto offre aux visiteurs une multitude de ces promenades zen, de temples en sanctuaires plus merveilleux les uns que les autres. Cette même journée, par exemple, je me rends à l’extraordinaire sanctuaire de Fushimi Inari-Taisha qui date du VIIIe siècle et qui est dédié à la déesse Inari, la protectrice du riz.

C’est une randonnée insolite de quatre kilomètres sous des arches (tori) vermeilles, à travers une forêt magique, en montant une colline ponctuée d’autels et de salons de thé qui mène au sanctuaire. Là-bas, je rencontre de mignonnes Tokyoïtes qui s’entêtent à gravir la montagne en kimono et en sandales traditionnelles de bois pour « vivre absolument l’expérience kyotoïte », me disent-elles.

Après la montagne, je rassemble mes affaires au grand hôtel soixante-huitard et prends la direction de l’Hiragiya, mon auberge du XIXe siècle. Cent ans en trois kilomètres. Le jeune homme de la veille me salue et me présente Yuko, une sage geisha qui devient ma mère japonaise pour 24 heures.

Elle m’éduque à l’art compliqué du kimono et m’explique comment le revêtir, nouer sa ceinture et endosser sa veste. Elle me sert un bol de matcha (une poudre fine de thé moulu) et puis me laissa seule dans ma chambre. Il n’y a qu’une table basse, une chaise, un encrier et une plume. Devrais-je me mettre à dessiner des estampes ?

Yuko avait rempli d’eau chaude la baignoire avec un seau et y avait mis un couvercle de bois pour en préserver la chaleur (pas de robinet, la salle de bains aussi demeure dans l’esprit XIXe). Pas la force de prendre un bain. Alors, je m’étends sur le tatami, un tatami chauffant ! Je m’endors pour un temps.

Un festin de Babette

Et à 19 h pile, Yuko frappe timidement à ma porte. Dans cette grande chambre bourgeoise mais austère, je suis conviée à un festin de Babette version nippone ; une aventure gastronomique de 12 couverts qu’on appelle ici kaiseki. Chacun des petits plats est apporté individuellement comme une oeuvre d’art et présenté par Yuko avec un raffinement inouï, digne de la cour impériale.

Yuko explique chacun des mets dans un anglais incompréhensible, mais le coeur y est, c’est l’important puisque, de toute façon, les ingrédients, pour la plupart, me sont inconnus. Chaque plat est exquis, à l’exception peut-être des oeufs battus façon crème anglaise, farcis à la chair de tortue à carapace molle, et des oursins aux oignons blancs saupoudrés de gingembre râpé. Mes papilles gustatives ont perdu tous leurs repères.

Repue, je prends congé de ma mère japonaise et vais me promener tout à côté de l’auberge, au bazar de Taramachi, le temps que Yuko et son équipe préparent la chambre pour la nuit ; un futon douillet recouvert d’une couette blanche immaculée. J’achète des cadeaux délicats que le marchand enveloppe comme des origamis. Au retour, je fais les salutations de convenance, me glisse enfin sous l’édredon et m’endors telle une impératrice du Soleil levant. J’ai oublié les 450 $US et mon compte de banque.

En vrac

Quand y aller ? Au printemps, les milliers de cerisiers de l’ancienne capitale impériale sont en fleurs. Toutefois, les touristes prennent d’assaut la ville et le prix des hôtels et des restaurants monte en flèche. Les Kyotoïtes vous diront qu’ils préfèrent l’automne parce que les feuilles des arbres sont colorées, que l’air est plus frais et que les touristes sont moins nombreux. L’été, dit-on, les pluies chaudes et la végétation luxuriante donnent à Kyoto des airs des Tropiques.

 

Comment y aller ? Le mieux est de prendre le shinkansen, le train à haute vitesse, qui fait la navette toutes les heures entre Tokyo et Kyoto. Si vous prévoyez de vous déplacer plusieurs fois au Japon, pensez à acheter une Japan Rail Pass. Ce laissez-passer d’une semaine coûte, par exemple, à peine plus cher qu’un billet de train aller-retour Kyoto et vous pouvez voyager en train, en bus et en ferry sur tout le territoire. Il faut absolument l’acheter avant de partir : on ne peut le faire à l’intérieur du Japon. Le réseau ferroviaire japonais est extrêmement bien développé.

 

Où loger ? Kyoto offrirait les plus beaux et les plus somptueux ryokan du Japon. Si vous pouvez mettre le prix, c’est une expérience unique. Les maisons Hiiragiya et Tawaraya, situées dans un quartier fébrile de la ville, sont des valeurs sûres. Pourtant, si c’était à refaire, je logerais au Shunko-in, un temple dans le quartier de Myoshin-ji, très abordable. On peut même méditer avec les moines.

 

Quoi lire pour se mettre dans l’atmosphère kyotoïte ? Kyoto, du Prix Nobel de littérature Yasunari Kawanata, et Chroniques japonaises, de Nicolas Bouvier.

 

Un guide ? Le Michelin sur le Japon, bien sûr. Toutefois, Lonely Planet propose un ebook extrêmement pratique spécifiquement sur Kyoto ; vous pouvez même télécharger le guide sur votre téléphone intelligent : d’une très grande utilité. Les mises à jour y sont fréquentes.

 

Guichets automatiques. Attention, il peut devenir infernal de trouver un guichet automatique au Japon. Les dépanneurs Seven Eleven — il y en a dans tous les quartiers à Kyoto — sont pratiquement les seuls endroits où l’on peut retirer des yens avec les cartes bancaires étrangères.

 

Les incontournables. Les temples le long du Chemin de la philosophie, le Temple d’or, la forêt de bambou, le sanctuaire de Fushimi Inari-Taisha. Vagabonder dans les quartiers Gion et de Ponto-cho et observer les geishas à la tombée de la nuit ; voir une cérémonie de thé et un spectacle de danse de geishas ; faire une visite au palais impérial (attention, on doit s’enregistrer une journée à l’avance). Et si le temps vous le permet, allez visiter Nara, l’autre ancienne capitale impériale.

3 commentaires
  • Daniel Desjardins - Abonné 4 juin 2016 01 h 31

    Kawabata

    Prix nobel de littérature : vous voulez dire Yasunari Kawabata (et non Kawanata) ?

  • Jean-Marc Tremblay - Abonné 4 juin 2016 06 h 10

    expérience unique


    Merci pour ce beau et amusant récit de voyage. Le japon est vraiment ce pays unique, avec une culture si singulière; d'un raffinement et d'une complexité qui nous laisse, nous nord-américains, perplexes, fascinés, et séduits. Quelle chance pour ceux et celles qui ont la témérité (et le porte-monnaie) de le visiter. Alors là, vive le dépaysement!

  • Yves Nadeau - Abonné 4 juin 2016 10 h 28

    Intéressant, mais...

    ... mais Kyoto a ses particularités, dont l'une qui a été mise de côté dans le reportage: il n'y a pas de geishas dans cette ville.

    En effet, on appelle «maiko» les jeunes apprenties (entre 15 et 20 ans), tandis qu'on désigne par «geiko» les courtisanes adultes qui ont complété leur formation.

    Et pour terminer, Kyoto a conservé son charme, ses temples et édifices histortiques, puisqu'elle ne figurait pas sur la liste des cibles des bombardements de l'aviation américaine lors de la Deuxième Guerre mondiale; on avait compris l'importance de l'ancienne capitale pour les Japonais.