«Ego trip», le boom des vacances en solo

Même si les voyageurs solitaires masculins sont majoritaires (60 %), le nombre d’aventurières ne cesse de croître, notent des analystes britanniques.
Photo: iStock Même si les voyageurs solitaires masculins sont majoritaires (60 %), le nombre d’aventurières ne cesse de croître, notent des analystes britanniques.

De plus en plus de personnes, et pas seulement des célibataires, optent pour des vacances en solo. Une façon de s’ouvrir au monde plus facilement ?

« Toute seule ?! » Cette question, Katia Astafieff l’a pratiquement entendue dans toutes les langues au cours de ses périples, que ce soit dans la bouche de femmes russes incrédules ou d’hommes indiens qui la « regardaient comme une Martienne ». Vietnam, Russie, Chine, Inde, Mongolie… À 41 ans, elle aime parcourir le monde en solo depuis près de 20 ans, pour quelques semaines ou carrément une année sabbatique.

Ce choix est « pour certains un objet de fascination, pour d’autres, de suspicion », écrit-elle dans un récit de ses voyages qui vient de paraître : Comment voyager seule quand on est petite, blonde et aventureuse, éditions du Trésor.

« On m’a souvent demandé si je n’avais pas peur de m’ennuyer, raconte la botaniste. Mais c’est tout l’inverse ! Une fois, je discutais avec un couple qui avait trouvé le temps long à bord du Transsibérien. Moi, au contraire, en étant seule, j’y étais devenue une sorte d’attraction, alors le lien avec les autres était facile. »

Comme elle, ils sont de plus en plus nombreux, et pas que des célibataires, à barouder seuls. Ainsi, en 2015, 24 % des voyageurs bourlinguaient en solo, contre 15 % deux ans auparavant, selon un rapport de la société d’études de marché britannique Millward Brown paru l’an dernier (une étude menée dans 25 pays pour le compte de la société Visa, auprès de 13 600 voyageurs de 18 ans et plus).

Chez ceux qui voyageaient pour la première fois, ce pourcentage atteint même 37 %, contre 16 % en 2013. Et même si les hommes demeurent majoritaires (60 %), le nombre d’aventurières ne cesse de croître, notent les analystes de Millward Brown.

« En voyage, vous rencontrerez des dizaines de filles comme vous. Des centaines, même ! Ça n’a rien d’incongru », renchérit Katia Astafieff dans son livre. Peut-être croisera-t-elle un jour Pauline au cours de ses pérégrinations. Cette Parisienne de 28 ans est tombée dans l’aventure solitaire un peu par hasard, il y a quatre ans. À l’époque, elle a du temps entre deux contrats, un conjoint et des amis déjà pris ou trop fauchés, et une envie d’ailleurs. Ce sera une semaine à Édimbourg, pour « commencer petit ».

Au fil du temps, ses voyages ont pris des allures de « défi un peu féministe : quand j’ai annoncé que je partais seule plusieurs semaines en Amérique latine, tout le monde a halluciné autour de moi, comme si je partais en Syrie. Parce que je suis une fille toute seule, s’agace-t-elle. Mais la question de la sécurité se pose aussi pour les mecs ! Sauf que personne ne leur dit qu’ils sont malades quand ils partent en solo. »

Chaperon

Ces dernières semaines, plusieurs milliers de femmes à travers le monde ont même fait de leur droit à voyager seules une revendication militante sur les réseaux sociaux, sous le mot-clic #viajosola (« Je voyage seule » en espagnol). Sous cette bannière, on peut lire pêle-mêle : « Je voyage seule parce que mon amour de découvrir le monde et ses cultures ne devrait pas être menacé par le fait que je suis une femme. » Ou encore : « Voyager, c’est la liberté. Et la liberté n’a pas de genre ».

Ce drôle de soulèvement a émergé après la mort, en mars, de deux jeunes touristes argentines en Équateur. Les corps de Marina Menegazzo et Maria Coni, 21 et 22 ans, ont été retrouvés sur une plage de la station balnéaire de Montanita, après qu’elles eurent, semble-t-il, fait une mauvaise rencontre.

On m’a souvent demandé si je n’avais pas peur de m’ennuyer. Mais c’est tout l’inverse!

 

Aussitôt, dans les commentaires des articles en ligne à ce sujet, certains ont osé de douteuses questions : « Qu’est-ce qu’elles faisaient là, seules ? Ne l’avaient-elles pas un peu cherché en prenant le risque de vacances sans chaperon masculin ? »

Un étudiant paraguayen, Guadalupe Acosta, fut parmi les premiers à s’indigner. Dans une entrée sur Facebook, le jeune homme écrit, se mettant à la place des victimes : « Aujourd’hui, j’ai été tuée. Mais pire que la mort était l’humiliation qui vint ensuite. » Plus de 730 000 personnes ont partagé sa publication.

Bénévolat

Dans son sillage, Laura Bates, auteure britannique et créatrice du projet féministe Everyday Sexism, a dénoncé, fin mars, dans les colonnes du Guardian, « les stéréotypes de genre que traduisent de telles questions posées aux femmes voyageuses », ce qui équivaut, selon elle, à « demander aux victimes de violences ou de harcèlements sexuels ce qu’elles portaient à ce moment-là, au lieu de se concentrer sur les méfaits des auteurs de ces actes ».

Et de poursuivre : « Suggérer qu’aucune femme ne devrait voyager seule est illogique dans la mesure où aucun pays n’a réussi à régler, et encore moins à stopper les inégalités de genre et la violence sexuelle. »

« Il ne faut pas faire l’abrutie ni s’empêcher de vivre les choses, et globalement tout se passe bien, appuie Pauline. Et puis, nous, les filles, on est quand même assez habituées à devoir faire gaffe à nous, à flipper quand on est seules tard dans le métro… Donc, à un moment, qu’est-ce qu’on peut faire ? Rester chez nous à faire du tricot toute la journée ? »

La peste soit du tricot pépère : il semble même que les voyageurs en solo soient plus actifs que les autres une fois à destination. Ils sont, par exemple, près de deux fois plus nombreux (11 % contre 6 %) à s’adonner au bénévolat pendant leurs séjours, selon Millward Brown.

Pour Katia Astafieff, avoir un projet sur place (soutien scolaire au Burkina Faso, cours de français au Vietnam…) est même « le meilleur moyen d’entrer dans le pays, de s’imprégner de la vie locale ».

Tous insistent : non, solo ne veut pas dire solitaire. Bien au contraire. Prof de sport rouennais de 32 ans, devenu blogueur semi-professionnel, Julien traque davantage l’humain que les paysages. « Au Sri Lanka, j’ai sympathisé avec tellement de gens que je n’ai pas dû passer plus d’une heure tout seul », raconte-t-il, presque incrédule.

« On peut être entouré tout le temps si on en a envie, acquiesce Pauline. Surtout durant les voyages un peu “ roots ” où les gens comme nous sont nombreux. Cela se prête plus à l’échange que des destinations urbaines. »

Ces aventuriers-là séjournent bien souvent en auberge de jeunesse avec wi-fi, où ils ont de grandes chances d’en croiser d’autres. Résultat ? « Souvent, ce n’est pas un voyage totalement seul non plus, car les blogues et les réseaux sociaux permettent de maintenir le lien avec des proches et une communauté de voyageurs », nuance Bertrand Réau, sociologue spécialiste du tourisme (Sociologie du tourisme, avec Saskia Cousin, éditions La Découverte, 2009). D’autant que, ces dernières années, sont apparues une multitude d’applications pour qui voudrait dégoter un compagnon d’aventure (Backpackr, Tripr…).

Des agences spécialisées ont également vu le jour pour les frileux du frisson. En 2013, Sarah Lopez et Aude Parlebas ont ainsi lancé les Covoyageurs, qu’elles définissent comme « une agence de voyage conçue comme un réseau social », qui revendique désormais 15 000 membres.


« On s’adresse aux personnes seules qui n’osent pas franchir le cap, à ceux qui veulent éviter de payer un supplément ou tout simplement qui ont envie de nouer des amitiés », explique Aude Parlebas. Même les voyagistes « classiques » organisent des opérations séduction à destination de cette nouvelle cible en proposant, par exemple, de faire sauter le fameux supplément pour qui voudrait une chambre simple.

Totale immersion

Manon, 27 ans, tente, elle, de se tenir à l’écart des circuits balisés en privilégiant le couchsurfing (hébergement gratuit sur le canapé d’un autochtone) et l’autostop. La jeune femme, fraîchement installée au Brésil, est une adepte de longue date des excursions en solo (Espagne, Cuba, Équateur, République dominicaine…), qui sont pour elle « la seule et vraie façon de voyager », de manière libre, indépendante, en « totale immersion ».

Mais, pour Bertrand Réau, il y a souvent un certain paradoxe chez ces backpackers qui affichent la volonté d’aller à la rencontre des populations locales, mais qui finissent par côtoyer le plus souvent celles qui sont liées au tourisme.

« Par ailleurs, les nouveaux médias entraînent une certaine mise en scène de leur expérience, pour se différencier du tourisme de masse, en cultivant un mythe du voyageur, analyse le sociologue. Or, les routes touristiques n’ont jamais été aussi balisées, même les plus aventuriers passeront par des chemins déjà explorés. »

Pour lui, le constat est sans appel : « Souvent, on se croit voyageur, mais on est quand même un touriste. »