Heures délicieuses et quelques bulles

Rouvres-les-Vignes est un minuscule bourg d’à peine 200 âmes, à quelques kilomètres de Colombey-les-Deux-Églises, là où naquit et mourut l’illustrissime Charles de Gaulle.
Photo: Monique Durand Rouvres-les-Vignes est un minuscule bourg d’à peine 200 âmes, à quelques kilomètres de Colombey-les-Deux-Églises, là où naquit et mourut l’illustrissime Charles de Gaulle.

Non loin de Paris, la Champagne est facilement accessible. Escapade d’une journée, dépaysement total dans un petit bout de France où le temps a glissé sans l’atteindre. Pas celui de la montagne de Reims, mais celui des côtes de Bar, près de Chablis. Entre Seine et Aube, à l’ombre de la Croix de Lorraine du grand général, vous vivrez des heures délicieuses avec, en passant, quelques bulles.

Vous quittez Paris, ses tourments et ses fureurs, les étoiles brillent encore au-dessus de l’autoroute A6. Il est 8 h. Les pies chantent depuis longtemps déjà. Le brouillard s’estompe enfin, le soleil paraît, c’est si beau de retrouver le clair horizon que vous loupez l’entrée vers l’A5 en direction de Dijon.

Vous vous égarez un peu autour de Fontainebleau et c’est un garagiste — « Ah ! ma soeur et mon beau-frère vivent au Canada ! » — qui vous remet sur votre chemin. GPS ? Surtout pas ! Quel bonheur de se perdre enfin quand tout le reste de la vie n’est qu’efficacité, précision, décision.

Vous roulez, voguez, volez par monts et par vaux, collines d’un vert irlandais, terres noires en jachère, quelques trécarrés attardés de fleurs jaunes de colza, un tableau de Rothko que vous survolez en rase-mottes. Ici, une grand-mère sur sa bécane d’un autre siècle filant dans le paysage. Là, un grand-père au volant de sa Déesse. Vous êtes bien en douce France.

« Nathalie Falmet ? Connais pas ! » répond le vieil ours mal léché, son voisin proche… Rouvres-les-Vignes est un minuscule bourg d’à peine 200 âmes, à quelques kilomètres de Colombey-les-Deux-Églises, là où naquit et mourut l’illustrissime Charles de Gaulle.

Rendez-vous avec Nathalie Falmet, vigneronne et oenologue, figure montante de la viticulture champenoise. Celle-là même dont le nom vous intriguait peut-être sur les tablettes de la SAQ, rayon champagnes, parce que l’une des rares femmes du lot, sinon la seule.

« Je dérange, c’est certain », confie-t-elle. « Ça fait des jaloux dans le voisinage, abonde son compagnon Gilbert Leseurre, lui aussi vigneron. C’est pas tout le monde ici qui vend au Japon, en Angleterre, à Singapour et au Québec. Nathalie est devenue la référence dans les côtes de Bar. » Pas tout le monde non plus qui apparaît sur les cartes des chefs parisiens multiétoilés comme Guy Savoy et Pierre Gagnaire.

La plupart des propriétaires-récoltants de la Champagne — comme d’ailleurs de toute la France — acceptent de recevoir sur rendez-vous des visiteurs qui viennent apprendre l’art de fabriquer ces nectars, déguster bien sûr, acheter ou non quelques bouteilles, humer les paysages, se faire une idée du pays de l’intérieur.

On associe généralement la production du champagne aux environs de Reims et d’Épernay, mais on en produit aussi au sud, jusqu’à Chablis. « La mer ancienne qui recouvrait notre sol donne à nos deux vins, champagne et chablis, un goût de sel et d’iode », explique Nathalie. Juste l’expression « mer ancienne » nous fait entrer au pays des songes. Mais il est déjà 13 h, voici que l’appel de l’estomac nous ramène à la réalité, on a faim !

« Alors ce sera le poulet ou la tête de veau pour ces messieurs-dames ? » Le Petit Bonheur est situé à Fontaine, à deux jets de pierre de Rouvres-les-Vignes, où nous entraînent Nathalie et son compagnon. Bistrot du genre de celui que l’on rêve de croiser sur les chemins de France.

Quelques tables en bois au milieu desquelles trônent sel, poivre et moutarde. Bondées midi et soir de gens du cru, qui savent où aller. Les décibels des voix grimpent au rythme des petites bulles qui descendent dans les trachées.

« Ici, on boit le champagne comme le thé en Angleterre ! » fait Magalie, qui sert aux tables. « Un salon de thé ici, pas sûr que ça marcherait, plaisante Gérald, le patron, faut plutôt imaginer un salon de bulles ! »

Après le repas, Nathalie Falmet nous entraîne sur le côteau pentu où pousse sa cuvée Val Cornet. Nous conversons doucement, un ange passe en même temps que deux chevreuils là-bas, au loin. « Ma fille veut devenir oenologue et vigneronne comme moi, dit Nathalie avec un bonheur non dissimulé. Toute petite, je lui ai fait mémoriser les odeurs : fraise, framboise, salé, sucré. Parce que le travail de la vigne, c’est une partie de don, une autre de mémoire. »

Lune et croix de Lorraine

Le soir tombe tôt en cette saison. Nous franchissons l’Aube assoupie sur un pont de pierre, un vrai pont de carte postale. C’est si beau et calme que l’on a comme un pincement au coeur, curieux mélange de gravité et de jubilation.

On décide de s’approcher de l’immense croix de Lorraine qui surplombe le mémorial dédié à Charles de Gaulle, visible à des dizaines de kilomètres à la ronde. Lune et croix de Lorraine se télescopent à même hauteur.

La journée a été belle. Qu’est-ce qu’on a tant fait ? On a vu, bu, mangé, devisé doucement, interminablement. On s’est tu parfois, devant la beauté.

Quoi d’autre ? Rien, ma foi. On n’a fait que vivre. Il est 20 h un peu passé, on rentre à Paris le coeur content, A5 puis A6 à rebours, corps et esprit accordés.