Amritsar, la ville sainte des sikhs

Un sikh fait ses ablutions dans le bassin de Nectar, face au Temple d’or.
Photo: Gary Lawrence Un sikh fait ses ablutions dans le bassin de Nectar, face au Temple d’or.

Congestionnée, enfumée, ultraétouffante et überbruyante, Amritsar a de quoi rebuter le plus endurci des explorateurs urbains, de prime abord. Mais l’insupportable écrin de poussière de la plus grande ville du Penjab, en Inde, recèle aussi un indicible joyau de sérénité et de fraîcheur : le Temple d’or, merveille des merveilles de vénusté et lieu le plus sacré du sikhisme, qui vaut à lui seul tous les détours.

En deux jours passés à Amritsar, je suis allé le révérer trois fois. Une fois à l’aube pour voir ses coupoles drapées par les soies rosées de l’aurore ; une fois la nuit tombée pour admirer les sublimes éclairages reflétant toute chose sur l’étale des eaux sacrées ; et une fois en fin de matinée quand turbans, chunis et saris bleu cobalt ou jaune safran se découpent lumineusement sur la blancheur aveuglante des façades fermant le vaste périmètre… du Temple d’or.

Scintillant comme une pépite émergeant des eaux du bassin de Nectar — petit lac intérieur servant aux ablutions —, cet étincelant sanctuaire doré trône au coeur du plus illustre foyer spirituel sikh. Véritable astre rayonnant au centre d’un complexe d’une quinzaine de bâtiments, l’Harmandir Sahib est recouvert de 750 kilos d’or et il jouit d’une réelle force d’attraction gravitationnelle, si on en juge par tous ceux qui tournent autour.

Photo: Gary Lawrence Un ravissant jharokhâ (balcon ouvragé en saillie, semblable aux oriels), près de l’hôtel de ville d’Amritsar

De jour comme de soir, pèlerins, dévots, curieux, pauvres hères et braves brebis égarées marchent inlassablement sur le pourtour du Temple, comme un nuage d’électrons gravitant autour du noyau d’un atome. Hypnotisés par son aura, pieds nus sur le marbre, tous semblent obnubilés par la voix des prêtres psalmodiant les passages du Guru Granth Sahib, le livre sacré des sikhs. « Pour eux, lire ces extraits en chantant leur permet d’accéder à Dieu », explique Gautam Kapoor, guide pour l’agence montréalaise Les routes du monde.

Sous les arches du périmètre du Temple, des dizaines de sikhs se posent et reposent leur âme, tandis que des pèlerins se purifient dans le bassin de Nectar, torse nu et turban vissé sur le crâne. Le tout loin du tintamarre urbain de klaxons enragés et de vendeurs engagés, comme si l’enceinte du temple tenait lieu de sas antibruit, comme si la dévotion commune de milliers d’êtres créait une barrière d’énergie empêchant les décibels extérieurs de se rendre jusqu’au Temple d’or.

Posté au bout d’une jetée, celui-ci s’investit au terme d’une longue attente, qu’on choisisse la file de gauche (pour prendre son temps à l’intérieur) ou celle de droite (pour passer illico). Dans un cas comme dans l’autre, l’expérience peut relever du stress claustrophobique : une fois rendu dans le goulot d’étranglement du Temple, tout le monde tente de forcer le passage même si rien ne bouge, et il faut parfois enjamber des pieux personnages en train de prier par terre, dans l’étroit couloir, en tentant de jeter un coup d’oeil furtif sur le livre sacré.

Chaque matin (4 h l’été, 5 h l’hiver), on dépose celui-ci au coeur du Temple ; chaque soir (22 h 30 l’été, 21 h 40 l’hiver), on le rapporte à l’Akal Takhat, le trône éternel situé à l’autre bout de la jetée, au terme d’une lente procession qui se termine par une joyeuse bousculade de disciples ravis d’avoir côtoyé le livre sacré — lequel personnifie aussi le dernier leader spirituel sikh.

Gîte et couvert

Avant ou après la cérémonie, quiconque peut gratuitement obtenir gîte et couvert au Temple d’or. Depuis 300 ans, des milliers de repas — jusqu’à 50 000 par jour, dit-on — sont servis dans un immense réfectoire qui accueille sans distinction pauvres et nantis, hindous, sikhs, chrétiens et musulmans. Après tout, la religion sikh, cinquième en importance dans le monde avec 20 millions d’adeptes, ne prône-t-elle pas l’égalité, l’abolition des castes et l’obligation d’aider son prochain ?

Créé au XVIe siècle par le Guru Nanak, le sikhisme forme une religion universaliste et monothéiste issue de l’hindouisme, mais qui intègre quelques préceptes de l’islam. Qu’on ne s’y trompe pas, cependant : bien des musulmans et des sikhs sont à kirpans tirés depuis les invasions mogholes du XVIIe siècle, et après que le puissant empereur Aurangzeb eut juré d’éliminer ces derniers. C’était méconnaître le courage légendaire de ces fiers combattants chevaleresques qui, s’ils sont altruistes et pacifistes à la base, n’hésitent pas pour autant à prendre les armes s’ils sont menacés ou si leurs lieux de culte sont profanés.

Qu’on en juge. En 1984, la première ministre indienne Indira Gandhi fut assassinée par ses deux gardes du corps sikhs, quatre mois après avoir ordonné l’assaut sacrilège du Temple d’or afin d’en déloger des séparatistes sikhs qui s’y étaient réfugiés. Malheureusement, la loi du Talion souffre rarement d’exceptions : s’ensuivit le massacre de milliers de sikhs à la grandeur du pays…

Aujourd’hui, sikhs et hindous ne parlent plus de ce triste épisode de leur histoire, et tout un chacun, peu importe sa religion, peut pénétrer dans le Temple d’or après s’être couvert la tête et lavé les pieds — sans contrôle, fouille ou vérification —, par l’une des quatre entrées. Certaines d’entre elles donnent sur de bucoliques et paisibles jardins ; la principale s’ouvre sur un lacis labyrinthique de ruelles, celles du bazar.

Si par hasard, dans le bazar…

Coincé entre deux rickshaws presque encastrés l’un dans l’autre, j’essaie tant bien que mal de me frayer un passage dans l’une des ruelles du bazar d’Amritsar où pullulent bijoux, vêtements, turbans, tapis, antiquités, gâteries, châles et autres objets frappés du khanda, symbole sikh. Mais je porte peu attention à tous ces étalages : pour moi, l’essentiel se trouve à l’étage, où abondent les jolis exemples d’architecture traditionnelle, gracile amalgame de styles rajpoutes et moghols. Hélas, trois fois hélas, tous sont plus souvent qu’autrement en totale déliquescence.

« Ces constructions sont en ruine parce que les gens n’ont pas les moyens de les entretenir, alors ils occupent le rez-de-chaussée pour tenir commerce et ils laissent l’étage à l’abandon », m’explique Gautam Kapoor. Quel gâchis, tout de même, que de voir dans un tel délabrement ces havelis (maisons fortifiées) parfois dotées d’un ravissant jharokhâ (balcon ouvragé en saillie, semblable aux oriels), mais aussi des bungas (résidences) et autres akharas (pensions pour pèlerins).

Fondée en 1577 par Ram Das, quatrième des dix gourous du sikhisme, Amritsar est cependant en plein boom de rénovation urbaine par les temps qui courent. Les quartiers autour du Temple d’or sont revampés, les rues sont éventrées, les travaux publics jouissent du don d’ubiquité.

Dans le plan de réaménagement, il ne semble cependant pas y avoir place pour restaurer les témoignages architecturaux d’un passé décomposé, ce qui vaut pour l’héritage britannique. Dans ce dernier cas, on ne peut toutefois pas en vouloir aux sikhs de ne pas se saigner aux quatre veines pour préserver ces éléments, qui rappellent l’enrageante ère du Raj britannique. Surtout quand on emprunte Crawling Alley où les siks devaient ramper sur 150 mètres par ordre des sbires de Sa Majesté, ou encore lorsqu’on visite l’émouvant Jallianwalla Bagh.

En ce jour sordide du 13 avril 1919, c’est là que l’impitoyable général Reginald Dyer — un nom prédestiné — a ordonné à 150 soldats d’ouvrir le feu sur une foule pacifiquement réunie pour protester contre un règlement. Pris au piège par les hauts murs ceignant le parc, les milliers de manifestants furent incapables de s’échapper. Environ 400 périrent — y compris des enfants en bas âge —, et 1500 furent blessés.

« Plusieurs ont succombé en se jetant au fond de ce puits, étouffés et écrasés par les autres », indique Gautam, un trémolo de hargne dans la voix. L’année suivante, Gandhi lançait sa campagne de non-coopération avec les autorités britanniques, outré par cet événement possiblement commandé par le gouverneur du Penjab de l’époque, Michael O’Dwyer.

Aujourd’hui, le Jallianwala Bagh forme un touchant lieu commémoratif dont le sol est toujours « saturé de sang », mentionne un panonceau à l’entrée. Il rappelle aussi les luttes menées par les Indiens pour se libérer du joug britannique… même si le tout s’est soldé par la partition de l’Inde et par d’innommables massacres entre ressortissants des deux nouvelles contrées, en 1947. Heureusement, si tendues soient les relations entre l’Inde et le « Fuckistan », comme certains Indiens surnomment la république islamique voisine, ces deux puissances nucléaires savent lâcher prise l’espace d’un instant.

Jeux sans frontières

À chaque tombée du jour, à la frontière indo-pakistanaise Attari-Wagah — 32 kilomètres d’Amritsar —, un étrange spectacle s’entame sous le regard amusé de centaines de badauds agglutinés dans des gradins disposés de part et d’autre, dans chaque pays.

Du côté pakistanais, une poignée d’hommes stoïques et de femmes voilées, intégralement ou pas, agitent docilement de petits drapeaux blancs et verts frappés d’un croissant, au son de musiques aux sonorités vaguement guerrières.

Du côté indien, les gradins sont remplis à craquer de partisans et de touristes enthousiastes, les uns descendant allègrement danser dans la rue au son de tubes bollywoodiens, les autres courant fièrement en brandissant l’immense drapeau national jusqu’au portail séparant les deux pays.

Puis, deux soldats sikhs ultrabaraqués marchent en tenue de combat, mitraillette au poing, jusqu’au portail ; de l’autre côté, deux armoires à glace pakistanaises font de même. À partir de ce moment, ces quatre-là se tiendront par les prunelles ; dès lors, d’étonnantes sarabandes se dérouleront pendant une trentaine de minutes.

De chaque côté de la frontière, c’est à qui bombera le plus fort le torse, à qui lèvera le plus haut la jambe, à qui tapera le plus ferme sur le sol. Parades dignes de coqs en rut, steppettes quasi grotesques et gestuelles belliqueuses se suivent et se ressemblent, comme si les militaires coiffés d’un panache de plumes n’étaient mus que par leur cerveau reptilien, siège de toute pulsion animale. Les frères ennemis s’apprêteraient-ils à s’entredéchirer une énième fois ?

Que nenni, tout cela n’est que tape-à-l’oeil et esbroufe savamment orchestrés ; bientôt, soldats indiens et pakistanais descendent leurs drapeaux respectifs, se serrent la main et ferment vigoureusement leur portail pour la nuit. Tout compte fait, cette cérémonie théâtrale, qui date de 1959, n’est pas qu’un vain cirque : de la même manière que le fait un match de soccer, elle permet à deux nations antagonistes d’évacuer le trop-plein d’animosité et de se mesurer l’une à l’autre, sans que soit versée une seule goutte de sang…

 

Notre journaliste était l’invité d’Air France et de l’agence Les routes du monde.

En vrac

S’y rendre. Entre autres transporteurs, Air France offre cinq vols par semaine pour Delhi (et jusqu’à sept en saison), au départ de Montréal. De là, Jet Airways relie efficacement et quotidiennement la capitale indienne à Amritsar en un saut de puce d’une heure, pour environ 150 $.

 

Quand y aller. La meilleure saison pour séjourner à Amritsar s’étend d’octobre à mars. Au-delà de cette période, la chaleur se fait de plus en plus intense, mais les touristes, moins présents.

 

Organiser son voyage. Depuis plus de 15 ans, l’agence de voyages montréalaise Les routes du monde organise des séjours de tout genre en Asie, sur mesure ou pas (24 circuits en Inde). Son propriétaire, le très charismatique Robert Bérubé, est même un peu indien sur les bords, après avoir fréquenté le sous-continent au moins à 45 reprises. Il dispose sur place d’un bataillon de guides hypersympas et habitués de traiter avec des Québécois.

 

À table. Si le Penjab est reconnu comme l’un des hauts lieux de la gastronomie indienne, Amritsar en forme l’épicentre : c’est ici que sont nés le poulet au beurre, le poulet tandoori et le lassi — ce qui se rapproche le plus du baiser lascif en terme de yogourt à boire, qu’on le parfume au safran ou à l’eau de rose. Quelques bonnes tables où se régaler à satiété pour 3 $ ou 4 $: Neelam’s (sur Bazaar Jallianwala), pour d’excellents thalis à petits prix ; Bharawan da Dhaba (sur Town Hall Chowk, près de l’hôtel de ville), pour de très bons plats végétariens ; Crystal Restaurant (angle Crystal Chowk et Queen’s Rd) : une institution à la dégaine occidentale où on paie ses plats plus cher mais où on sert bière et vin, dans cette ville partiellement sèche.

 

Guides. Les éditions Lonely Planet et le Guide du routard publient tous deux de bons ouvrages pratiques sur l’Inde du Nord, fort complets et à jour.

 

Renseignements : punjabtourism.gov.in.